À Hong Kong, le restaurant Tasty Congee & Noodle Wantun Shop sert aux chinois et aux étrangers, une bouillie de riz onctueuse, agrémentée de ciboule. L’addition peut être réglée en dollars de Hong Kong ou dans la monnaie du continent, le yuan. L’établissement accepte même l’e-CNY, la monnaie numérique émise par la banque centrale chinoise. Cette nouvelle monnaie est acceptée par plus de 5 000 commerçants de la ville.
Le pari du Yuan numérique
Les dirigeants chinois semblent afficher un optimisme renouvelé quant aux perspectives du yuan dans sa version numérique au-delà du continent. Depuis longtemps, ils cherchent à réduire leur dépendance à l’égard du dollar américain pour les transactions internationales. Ces dernières années, les autorités chinoises ont construit leurs propres infrastructures de paiement, conventionnelles et numériques, afin de contourner les principaux circuits financiers centrés sur le dollar. Ils ont désormais la possibilité de proposer des prêts à l’étranger avec des taux d’intérêt accommodants. Pour le moment la monnaie chinoise ne peut pas rivaliser avec le dollar mais Xi Jinping compte changer la donne dans les prochaines années. Le dirigeant chinois ne manque de déclarer que son pays devait disposer d’une monnaie « puissante ». Il pourrait être aider pour atteindre son objectif par la politique de Donald Trump qui inspire défiance et doutes.
Les chiffres commencent à rejoindre les discours. Le système chinois alternatif de paiement, le Cross-Border Interbank Payment System (CIPS), a traité, en mars, environ 920 milliards de yuans, soit 134 milliards de dollars, de transactions par jour ; l’an dernier, la moyenne quotidienne n’était que de 680 milliards. Le 2 avril dernier, le total a dépassé 1 200 milliards de yuans. Ce système a bénéficié de l’entrée en vigueur de nouvelles règles en février dernier qui l’ont rendu plus flexible. L’augmentation du prix du pétrole a contribué à l’essor de la plateforme de paiement chinois. L’Iran accepte depuis longtemps d’être payé en yuans pour son pétrole, dont une grande partie alimente les raffineurs indépendants chinois, dits « théières ». Si ses exportations de brut ont diminué en volume, la valeur de chaque baril s’est accrue L’Iran pourrait également recevoir des yuans en échange de l’autorisation accordée aux navires de traverser le détroit d’Ormuz. La majeure partie des recettes engrangées par le « péage » de Téhéran était libellée en yuans, et non en cryptomonnaies. La hausse de l’activité du CIPS est si importante que les paiements liés au pétrole et aux droits de passage ne peuvent à eux seuls l’expliquer. Les transactions peuvent comprendre des mouvements de capitaux, dont une partie chinoise, quittant le Golfe. Elles peuvent aussi refléter l’agitation financière plus large provoquée par la crise. Selon les banques chinoises, les ventes et achats transfrontaliers d’obligations, d’actions et d’autres investissements de « portefeuille » ont atteint 712 milliards de dollars en mars, soit 40 % de plus que la moyenne mensuelle de l’an dernier. Tous ces investissements et désinvestissements n’ont pas été réglés en monnaie chinoise. Malgré tout la part du yuan dans l’ensemble des transactions internationales de la Chine, incluant les échanges de biens, de services et d’actifs, est montée à plus de 56 % en mars, après avoir stagné pendant une grande partie de 2025.

Le projet mBridge s’impose dans le monde
Le CIPS n’est pas le seul circuit de paiement à voir son trafic augmenter. Le projet mBridge, plateforme plus expérimentale destinée aux paiements transfrontaliers en monnaies numériques, est également en forte croissance. Il a dépassé le stade conceptuel pour devenir une proposition commerciale viable. En novembre, le numéro deux de la banque centrale chinoise a indiqué que l’équivalent de 55,5 milliards de dollars, répartis en 4 047 transactions, avait transité par le réseau. Même si les banques centrales d’Arabie saoudite, de Thaïlande et des Émirats arabes unis participent, plus de 95 % des transactions sont effectuées en e-CNY. Elles peuvent être réalisées en quelques secondes et bénéficier de la sécurité qu’offre la blockchain.
Le CIPS comme mBridge restent toutefois minuscules par rapport aux plateformes classiques dominées par le dollar. Le réseau CHIPS, basé aux États-Unis, a traité plus de 2 000 milliards de dollars par jour en 2025. SWIFT, réseau de messagerie bancaire, couvre plus de 11 500 institutions, contre 1 791 pour le CIPS. Depuis que les banques russes ont été exclues de SWIFT en 2022 en représailles à l’invasion de l’Ukraine, de nombreux pays ont été contraints d’imaginer qu’une telle sanction pourrait un jour les frapper. Les entreprises ont étudié les moyens d’accéder à plusieurs systèmes de paiement. L’autre source de réconfort offerte par le yuan au reste du monde réside dans ses faibles taux d’intérêt. La faiblesse de l’emprunt et de la consommation en Chine a contraint la banque centrale à abaisser son taux directeur à seulement 1,4 %, soit plus de deux points de pourcentage en dessous du taux équivalent aux États-Unis et un point au-dessus des taux de la BCE. En Chine, les taux longs sont également orientés à la baisse quand ils sont à la hausse en Occident. Il est donc de plus en plus intéressant d’emprunter sur le marché chinois. Les entreprises et les États étrangers se sont empressés d’en profiter. Certains ont émis des obligations « Panda », libellées en yuans, en Chine continentale. D’autres, y compris des multinationales chinoises, ont préféré vendre des obligations « dim sum » à Hong Kong. Le gouvernement indonésien, par exemple, a levé plus de 9 milliards de yuans à Hong Kong en février. Ce mois-ci, le Portugal est devenu le premier État de la zone euro à émettre une obligation dim sum, levant près de 2 milliards de yuans. Les hedge funds à Londres et ailleurs ont besoin de nouvelles monnaies de financement, explique Alicia Garcia Herrero, de Natixis, une banque française, maintenant que le yen japonais commence à paraître inhabituellement cher sur les maturités longues. Les industriels intégrés aux chaînes d’approvisionnement chinoises se demandent également s’ils ne devraient pas emprunter dans la monnaie utilisée par nombre de leurs clients et fournisseurs.
Hong Kong, la passerelle entre occident et marché bancaire chinois
L’Autorité monétaire de Hong Kong, qui gère l’ancrage de la monnaie locale au dollar et régule les banques de la ville, dispose désormais d’une facilité de 200 milliards de yuans destinée à aider les entreprises étrangères à emprunter en monnaie chinoise, à des taux de référence faibles, pour financer leur commerce ou leur fonds de roulement pendant une durée allant jusqu’à un an. Des banques comme Standard Chartered peuvent « diffuser » cette liquidité vers leurs succursales bien au-delà de Hong Kong. De telles initiatives ont renforcé le rôle du yuan dans le fonctionnement du commerce mondial. Le mois dernier, la monnaie chinoise représentait plus de 8 % du financement du commerce international, selon SWIFT, au deuxième rang mondial, mais loin derrière le dollar, qui dépasse 80 %.
La Chine dispose désormais d’une « fenêtre d’opportunité en or » pour promouvoir l’usage du yuan hors de ses frontières, grâce aux droits de douane américains, aux sanctions et aux conflits géopolitiques. En proposant une alternative, il peut atténuer le tranchant du dollar comme arme économique.
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.






















