Le CRÉDOC a publié au mois d’avril une étude sur l’alimentation des seniors. Celle-ci joue un rôle clé pour les plus de 65 ans dans le maintien d’une condition de vie et des relations sociales. Cette enquête traduit la persistance d’un modèle alimentaire hérité, la montée des préoccupations sanitaires, les fragilités de l’autonomie et l’importance croissante des aidants.
14 millions de plus de 65 ans !
En 2021, la France comptait 13,9 millions de personnes âgées de 65 ans ou plus, soit 21 % de la population, contre 14 % en 1990. À l’horizon 2050, cette proportion pourrait atteindre 27 %. L’alimentation des seniors ne relève donc plus d’un sujet périphérique : elle devient un enjeu central du « bien vieillir », au même titre que le logement, la mobilité, la prévention ou l’accès aux soins. Le CRÉDOC souligne qu’en vieillissant, l’appétit devient moins régulier, la satiété plus durable et que le goût comme l’odorat s’altèrent. Par ailleurs, des problèmes de santé comme la perte de la dentition ou le ralentissement digestif influent sur les apports alimentaires, alors même que certains besoins, notamment protéiques, demeurent élevés, voire augmentent avec l’âge. Alimentation, prévention et dépendance sont intimement liées.
Une alimentation plus saine…
Les seniors se distinguent des autres catégories de la population en privilégiant les produits simples, peu ou non transformés. Leur alimentation reste marquée par le pain, les fruits, les légumes, les produits laitiers, le fromage, le poisson, les œufs. Les seniors fréquentent peu la restauration rapide et consomment peu de plats préparés, de sodas, de céréales industrielles du petit-déjeuner, d’aliments frits ou sucrés. Les 65 ans et plus sont nettement surreprésentés dans le groupe des consommateurs de produits peu ou non transformés : 62 % des 65-74 ans et 74 % des 75 ans et plus appartiennent à ce profil, contre seulement 12 % des 15-24 ans. Le basculement est visible autour de la cinquantaine. 70 % des personnes de 65 ans et plus déclarent consommer rarement ou jamais des plats de restauration rapide, contre 27 % des moins de 50 ans. Pour les plats cuisinés, la différence est moins nette mais demeure réelle : près d’un senior sur deux en consomme rarement ou jamais. L’étude ne permet pas de trancher définitivement entre effet d’âge et effet de génération. Les seniors d’aujourd’hui ont grandi dans un univers alimentaire où le repas était davantage structuré et préparé qu’aujourd’hui. Les générations plus jeunes ont été socialisées dans un monde de livraison, de snacking et de consommation fragmentée. Ce n’est néanmoins pas qu’une question de génération. L’avancée en âge modifie aussi le rapport au corps et à la santé. Avec les années, l’alimentation devient un instrument de prévention, parfois de discipline.
Les fruits illustrent ce maintien d’un modèle alimentaire plus classique. 56 % des 65 ans et plus déclarent en consommer souvent, contre 29 % des moins de 50 ans. Les légumes sont également plus présents, même si l’écart est moins marqué. Cette consommation plus régulière peut tenir à des habitudes anciennes, à un niveau de vie en moyenne plus stable, mais aussi à une attention plus forte portée aux recommandations sanitaires. Le paradoxe est que cette alimentation plus naturelle n’est pas mécaniquement plus conforme à toutes les recommandations nutritionnelles. Les légumes secs, pourtant recommandés par les politiques de santé publique, sont moins consommés par les seniors : 17 % seulement en consomment souvent, contre 32 % des moins de 50 ans. Ce résultat témoigne de l’importance des habitudes prises en début de vie. Les légumes secs étaient délaissés dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire durant l’enfance des plus de 60 ans d’aujourd’hui.

La question des protéines est au cœur du sujet. L’âge augmente le risque de sarcopénie, c’est-à-dire de perte progressive de masse et de force musculaires. Or, cette perte musculaire constitue l’un des chemins les plus sûrs vers la fragilité, les chutes, l’immobilité et la dépendance. Les recommandations internationales situent les besoins protéiques des plus âgés autour de 1 à 1,2 gramme par kilo de poids corporel et par jour, contre 0,8 à 1 gramme chez les plus jeunes, même si ces préconisations doivent être nuancées selon l’état de santé et l’âge précis. L’étude du Crédoc ne met pas en évidence de décrochage global des seniors dans la fréquence de consommation d’aliments riches en protéines ; le score moyen étant proche de celui des autres classes d’âge. En revanche, la composition change. Les seniors consomment davantage de produits laitiers et de fromage, moins de viande et de volaille, et excluent moins souvent le poisson et les œufs. 56 % des 65 ans et plus déclarent consommer souvent des produits laitiers, contre 40 % des moins de 50 ans. Pour le fromage, l’écart est encore plus net, avec 49 % contre 25 %. En revanche, la viande, la volaille et la charcuterie reculent dans le quotidien. 74 % des seniors déclarent consommer rarement ou jamais de la charcuterie. Cette évolution peut être lue positivement au regard des enjeux cardiovasculaires. Les informations concernant les dangers de ce type de produits semblent avoir été parfaitement intégrées par les plus de 65 ans.
Les seniors apparaissent également plus modérés dans leur rapport aux produits gras, salés ou sucrés. Ils consomment moins d’aliments frits, moins de biscuits apéritifs, moins de sodas, moins de céréales de petit-déjeuner, moins de desserts sucrés industriels. Mais là encore, la vertu n’est pas totale. Les bonbons et chocolats sont plus présents que la moyenne, sans doute parce qu’ils relèvent moins de l’alimentation fonctionnelle que du registre du plaisir, du réconfort, parfois du rituel. Le pain et les biscottes restent, eux, des piliers du quotidien. 70 % des seniors en consomment souvent, contre 36 % des moins de 50 ans. À l’inverse, les féculents comme les pâtes, le riz, la semoule ou les pommes de terre sont moins régulièrement consommés après 65 ans. L’assiette des seniors est donc moins moderne, moins transformée, moins rapide, mais elle n’est pas uniformément équilibrée. Elle est faite d’arbitrages, d’habitudes, de souvenirs alimentaires, de contraintes physiques et de représentations anciennes de ce qui est « bon » ou « raisonnable ».
Mais aussi une alimentation marquée par une France des terroirs
Le Crédoc souligne que le point noir de l’alimentation des seniors demeure l’alcool. 35 % des personnes de 65 ans et plus déclarent en consommer souvent, contre 21 % des moins de 50 ans. Cette différence renvoie à des pratiques culturelles de générations pour lesquelles le vin à table ou l’apéritif ont longtemps relevé de la normalité sociale. Elle constitue pourtant un enjeu de prévention, en particulier à un âge où les interactions avec les traitements, les risques de chute, les pathologies chroniques et la fragilité hépatique ou cognitive rendent les consommations régulières plus problématiques.
Au-delà du contenu de l’assiette, le CRÉDOC met en évidence un rapport spécifique à l’alimentation. Les seniors sont davantage présents dans le profil des « traditionnels », 34 % d’entre eux relevant de cette catégorie, contre une proportion plus faible dans les autres classes d’âge. Ils fréquentent plus volontiers les marchés et les commerces spécialisés, valorisent les produits régionaux et la saisonnalité, prennent du plaisir à manger et reçoivent plus fréquemment. À l’inverse, ils sont moins nombreux parmi les « explorateurs » ou les « impliqués », ces consommateurs plus sensibles aux nouvelles pratiques, aux circuits alternatifs, à la livraison ou à l’innovation alimentaire. Ils sont également moins présents dans le profil des « contraints ». Seuls 7 % des plus de 65 ans de l’enquête indiquent rencontrer des difficultés pour acheter des biens alimentaires, soit environ deux fois moins que la moyenne.
L’alimentation permet de se nourrir mais aussi de soutenir la sociabilité. Elle repose sur des gestes : faire les courses, porter les sacs, cuisiner, couper, mâcher, avaler, se souvenir, se mettre à table, finir son assiette. Quand ces gestes deviennent difficiles, ce n’est pas seulement la qualité nutritionnelle qui se détériore ; c’est tout le rapport à la vie quotidienne qui se fragilise. Le Crédoc rappelle que près d’une personne de plus de 65 ans sur trois vit seule à domicile, tandis que seulement 5 % résident hors logement ordinaire, principalement en établissement pour personnes âgées dépendantes ou en maison de retraite. Le maintien à domicile, souhaité par les seniors et encouragé par les politiques publiques, suppose donc que l’alimentation reste possible au domicile. Or, cette possibilité dépend de plus en plus de l’entourage, des services, des aidants et de la capacité à repérer les signaux faibles de dénutrition.

Des ainés qui sous-estiment leurs besoins
Le risque majeur est celui d’une sous-estimation des besoins. 95 % des plus de 65 ans interrogés estiment manger suffisamment chaque jour, et 91 % des aidants considèrent que la personne aidée mange suffisamment. En apparence, le problème semble donc limité. Le CRÉDOC rappelle qu’environ 400 000 personnes âgées vivant à domicile seraient dénutries, soit environ 3 % des 65 ans et plus. Surtout, une croyance dangereuse demeure largement partagée : 69 % des seniors pensent qu’en avançant en âge, les besoins alimentaires diminuent. 64 % des aidants le pensent aussi pour la personne aidée. Cette opinion progresse avec l’âge de la personne aidée. Elle atteint 79 % chez les aidants de personnes de 85 ans ou plus. Le risque est évident : confondre baisse de l’appétit et baisse des besoins, accepter comme normale une réduction des apports et laisser s’installer silencieusement la dénutrition.
Une activité de sociabilisation
La solitude aggrave cette mécanique. Parmi les personnes aidées, plus des deux tiers prennent généralement leurs repas seules, le midi comme le soir. Cette proportion est deux fois plus élevée que chez les plus de 65 ans de l’enquête, dont 34 % déclarent manger seuls le soir. Les femmes sont particulièrement concernées. 42 % des femmes de 65 ans et plus mangent seules le soir, contre 28 % des hommes. Le repas solitaire est rarement neutre. Il réduit l’envie de cuisiner, diminue le plaisir de manger, affaiblit l’appétit et peut conduire à des repas plus pauvres ou plus irréguliers. Chez les personnes aidées vivant seules, les aidants déclarent moins souvent qu’elles prennent plaisir à manger, 72 %, contre 84 % lorsqu’elles vivent accompagnées.
La présence d’aidants pour l’alimentation des seniors est jugée essentielle par le Crédoc. Dans l’enquête des caisses d’allocations familiales de 2025, une personne sur cinq déclare avoir apporté une aide régulière à au moins une personne au cours des trois derniers mois pour accomplir certaines tâches de la vie quotidienne. Une partie de cette aide concerne directement l’alimentation : faire les courses, préparer les repas, aider à la prise des repas. Le CRÉDOC insiste sur le fait que l’aide alimentaire commence souvent par les courses. C’est le premier étage de la dépendance culinaire. Tant que la personne peut encore cuisiner, il suffit parfois d’apporter les produits. Puis, avec l’avancée de la fragilité, l’aide se déplace vers la préparation, l’organisation, voire l’accompagnement du repas lui-même.
L’alimentation est bien souvent l’un des derniers lieux ordinaires de la solidarité et de la socialité. Les enfants et petits-enfants viennent voir leurs aînés à l’occasion d’un déjeuner ou d’un dîner. Cette présence contribue à maintenir les liens et à la santé des personnes âgées. Le vieillissement ne commence pas toujours par la grande dépendance ; il commence parfois par un repas qui n’est plus préparé, par une envie de manger qui s’efface, par une table où plus personne ne vient s’asseoir.
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.
























