La liberté des mers au conditionnel

La liberté des mers au conditionnel

La liberté de circulation en mer est l’un des principes fondateurs de l’ordre économique international contemporain. Héritée de la doctrine du mare liberum formulée au XVIIᵉ siècle, elle a été progressivement codifiée par le droit international, notamment à travers la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Ce texte consacre la liberté de navigation sur les mers internationales et organise les droits de passage dans les détroits stratégiques comme celui d’Ormuz.

Depuis plusieurs années, les tensions géopolitiques remettent en cause cette liberté, transformant certains points de passage maritimes en zones de friction stratégique, voire de blocage, comme le démontre actuellement le détroit d’Ormuz. Selon The Economist, près de 60 % du commerce maritime mondial transite par une dizaine de points d’étranglement, les « chokepoints ». Cette concentration accroît les risques de rupture en cas de crise géopolitique, d’accident ou de contrainte environnementale.

Le détroit d’Ormuz : un cinquième du pétrole pris en otage

Environ 20 % du pétrole consommé dans le monde transite chaque jour par le détroit d’Ormuz, soit entre 17 et 20 millions de barils. À cela s’ajoute près de 25 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL). Son blocage depuis la fin du mois de février provoque un choc pétrolier d’une ampleur inconnue depuis 1979. En fonction des déclarations des protagonistes, le prix du pétrole peut varier de plus de 10 % en quelques heures. Cette volatilité sans précédent témoigne de l’importance stratégique du détroit.

Le Canal de Suez : un canal fragile

Le canal de Suez, par lequel transite environ 12 % du commerce mondial, a illustré la fragilité logistique des chaînes d’approvisionnement avec l’échouement de l’Ever Given, en 2021. Une interruption de quelques jours avait suffi à désorganiser durablement le commerce mondial et à favoriser la hausse des prix, avant même le déclenchement de la guerre en Ukraine.

Le canal de Suez s’inscrit dans un continuum maritime passant par la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb. Or, depuis plusieurs années, cette zone est affectée par les attaques menées par les Houthis (Ansar Allah), mouvement rebelle yéménite soutenu par l’Iran. Leur stratégie vise à perturber les flux maritimes en ciblant les navires liés, de près ou de loin, aux intérêts occidentaux ou israéliens, dans le contexte du conflit au Moyen-Orient.

Sortie des ouvriers à Port Saïd (Égypte), début XXe siècle.
Sortie des ouvriers à Port Saïd (Égypte), début XXe siècle. ©ANMT 2000 36 502, Compagnie universelle du Canal maritime de Suez.

Plusieurs dizaines d’incidents ont été recensés, concernant des porte-conteneurs, des pétroliers ou des navires de vrac. Certaines attaques ont provoqué des incendies, des avaries graves, voire des abandons de route. Face à cette menace, les États-Unis ont mis en place l’opération Prosperity Guardian, destinée à sécuriser la navigation en mer Rouge par des escortes navales et des interceptions de missiles et de drones. Malgré ce dispositif, une part significative du trafic a été détournée vers le cap de Bonne-Espérance, entraînant une hausse des coûts de fret et des primes d’assurance maritime. Par ailleurs, les délais de livraison se sont allongés, perturbant les chaînes logistiques mondiales.

Le détroit de Gibraltar : un verrou discret mais essentiel

Le détroit de Gibraltar, passage entre Atlantique et Méditerranée, voit transiter une part considérable des flux énergétiques à destination de l’Europe. S’il apparaît aujourd’hui relativement stable, il est un point de passage incontournable. Toute tension affectant la Méditerranée orientale ou le canal de Suez se répercute mécaniquement à Gibraltar, qui devient alors un point de congestion.

La mer Noire et les détroits turcs : la circulation sous contrôle

La mer Noire, espace semi-fermé, est directement tributaire des détroits turcs (Bosphore et Dardanelles) pour son accès à la Méditerranée et donc au commerce mondial. Ce système de passages étroits constitue un chokepoint de première importance.

Depuis la guerre entre la Russie et l’Ukraine, la liberté de navigation en mer Noire a été profondément altérée. Les ports ukrainiens ont été partiellement bloqués, les routes commerciales perturbées et les exportations de céréales, essentielles pour de nombreux pays d’Afrique et du Moyen-Orient, sont soumises à de fortes incertitudes.

Dans ce contexte, la Turquie joue un rôle central. En application de la convention de Montreux de 1936, elle peut restreindre le passage des navires militaires dans le Bosphore et les Dardanelles. Cette capacité de régulation confère à Ankara un levier stratégique majeur, transformant ces détroits en instrument de politique internationale.

Le canal de Panama ou le retour de la doctrine Monroe

Le canal de Panama, infrastructure clé reliant Atlantique et Pacifique, est redevenu un enjeu stratégique majeur. Au cours des dernières années, les États-Unis ont accru leur vigilance afin de contrer la présence chinoise. Le groupe hongkongais Hutchison Ports, présent sur les terminaux de Balboa et de Cristóbal depuis la fin des années 1990, a vu ses concessions prolongées jusqu’au milieu du XXIᵉ siècle.

Cette présence s’inscrit dans un cadre plus large : l’adhésion du Panama, en 2017, à l’initiative des « Nouvelles routes de la soie » a marqué un tournant diplomatique, au détriment de Taïwan. Donald Trump juge cette évolution préjudiciable aux intérêts américains, évoquant la possibilité de « reprendre le canal » si nécessaire. Il a également revendiqué des conditions préférentielles, voire une exemption tarifaire, pour les navires américains, tout en laissant planer l’hypothèse d’un redéploiement militaire durable. Ses positions sont contraires aux principes juridiques encadrant le canal, fondés sur la neutralité et l’égalité de traitement entre pavillons. Face aux prises de position américaines, le Panama a pris ses distances avec l’initiative chinoise en annonçant son retrait de la BRI afin d’éviter toute interprétation d’alignement stratégique.

Navire français circulant dans le canal du Panama
Navire français circulant dans le canal du Panama ©Autoridad canal of Panama

La mer de Chine de plus en plus chinoise

En mer de Chine méridionale, la montée en puissance de la Chine s’accompagne d’une contestation croissante de la liberté de navigation. Pékin revendique la quasi-totalité de cette zone, par laquelle transite près de 30 % du commerce maritime mondial. Les opérations de « liberté de navigation » menées par les États-Unis traduisent une confrontation larvée autour du droit maritime.

Le détroit de Malacca : l’artère vitale de l’Asie sous surveillance

Le détroit de Malacca constitue le principal corridor maritime entre l’océan Indien et le Pacifique. Chaque année, plus de 90 000 navires y transitent, transportant près d’un tiers du commerce mondial et une part essentielle des approvisionnements énergétiques de l’Asie orientale. La Chine, le Japon et la Corée du Sud en dépendent de manière critique pour leurs importations de pétrole en provenance du Moyen-Orient.

Pékin évoque régulièrement le « dilemme de Malacca », c’est-à-dire sa dépendance à un passage contrôlable par des puissances adverses. En cas de crise, un simple durcissement des conditions de navigation ou un incident sécuritaire suffirait à perturber l’ensemble des chaînes d’approvisionnement industrielles asiatiques. La piraterie, bien que contenue, et les rivalités navales dans la zone entretiennent une tension latente.

Le détroit de Taïwan : un risque systémique mondial

Le détroit de Taïwan est aujourd’hui l’un des points les plus sensibles de la planète, notamment en raison de son rôle dans l’approvisionnement en semi-conducteurs. Une perturbation de la navigation affecterait l’ensemble des chaînes de valeurs technologiques mondiales. Les démonstrations de force militaires chinoises illustrent une montée des tensions qui fragilise directement le principe de liberté de navigation.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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