Les 11 et 12 mai 2026, Nairobi accueillera le sommet « Africa Forward : Partenariats entre l’Afrique et la France pour l’innovation et la croissance ». Un événement historique, car il s’agira du premier sommet de ce type organisé dans un pays anglophone, le Kenya, et co-présidé avec la France. Ce rendez-vous s’inscrit dans une dynamique de renouveau des relations entre la France et l’Afrique, marquée par une volonté de partenariats équilibrés, innovants et concrets. Pour les Français de l’étranger, et notamment ceux installés sur le continent africain, ce sommet représente une opportunité majeure de comprendre l’évolution des liens économiques, diplomatiques et culturels entre les deux rives de la Méditerranée.
De la "Françafrique" à une diplomatie renouvelée
Les sommets Afrique-France trouvent leurs racines dans les années 1970, à une époque où la France cherchait à maintenir son influence sur le continent après les indépendances. Inaugurés en 1973 à Paris sous l’impulsion de Georges Pompidou et du président nigérien Hamani Diori, les premiers sommets Afrique-France étaient initialement restreints aux pays francophones. À l’époque, ces réunions servaient de cadre à la « chasse gardée » française, un espace de dialogue direct entre l’Élysée et ses anciens protectorats ou colonies. Au fil des décennies, le format s’est élargi à l’ensemble du continent (Sommet de Casablanca en 1988, de Biarritz en 1994), mais l’image d’une relation paternaliste, souvent qualifiée de « Françafrique », a persisté.
Cependant, depuis les années 2000, et surtout sous l’impulsion des présidences de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron, ces sommets ont évolué vers un format plus horizontal. Le sommet de La Baule en 1990, marqué par le discours historique de François Mitterrand sur la démocratisation, a marqué un premier tournant. Puis, en 2017, Emmanuel Macron a lancé une nouvelle approche : les sommets ne se tiennent plus systématiquement en France, et leur format s’ouvre à la société civile, aux entrepreneurs et aux jeunes.
Mais c’est le début des années 2020, qui a marqué une rupture nette. Le Sommet de Montpellier en octobre 2021 a agi comme un électrochoc, pour la première fois, aucun chef d’État africain n’était invité à l’exception du président français, qui a fait face à la jeunesse et à la société civile africaine. L’objectif était de « réinventer la relation » en contournant les circuits politiques traditionnels pour s’adresser directement aux entrepreneurs, intellectuels et artistes.
Désormais, la diplomatie française privilégie des formats thématiques et décentrés. Le sommet Africa Forward à Nairobi s’inscrit dans cette lignée. Il ne s’agit plus de gérer le passé, mais de construire l’avenir autour de secteurs clés : la tech, la transition écologique et les industries créatives. Pour les Français établis en Afrique, ce changement de paradigme est essentiel, il normalise leur présence sur le terrain en la détachant des vieux complexes politiques.
La France en Afrique : entre héritage, concurrence et opportunités
Avec un stock d’investissements directs étrangers (IDE) de plus de 50 milliards d’euros en 2024, la France reste l’un des principaux partenaires économiques de l’Afrique. Les secteurs clés incluent l’énergie (TotalEnergies, Engie), les télécoms (Orange), l’agroalimentaire (Danone, Lactalis) et les infrastructures (Vinci, Bolloré). La « zone franc », qui regroupe 14 pays africains, constitue également un espace économique intégré, bien que de plus en plus contesté.
Mais en 2026, le paysage économique africain n’est plus le terrain de jeu exclusif des acteurs européens. La France doit désormais composer avec une concurrence féroce, tout en s’appuyant sur l’une de ses plus grandes forces : sa communauté expatriée.
Ainsi, la part de marché de la France en Afrique a été divisée par deux en vingt ans, tombant à environ 4 %. Cette érosion n’est pas le fruit du hasard mais d’une offensive globale sur les intérêts français et les richesses des Etats africains.
En premier lieu, la Chine qui est devenue le premier partenaire commercial, dominant les infrastructures et le financement de la dette, bien que son modèle de prêt soit aujourd’hui réévalué face aux abus constatés. On l’a constaté dans les domaines de la sécurité et de l’influence informationnelle, la Russie est très active, notamment dans la zone sahélienne où elle propose une alternative souverainiste radicale. Enfin, n’oublions pas les États-Unis qui via des initiatives comme « Prosper Africa », reviennent en force sur le terrain technologique et énergétique, voyant en l’Afrique le prochain moteur de la croissance mondiale.

Pourtant, malgré cette concurrence, les flux d’investissements français ne s’effondrent pas, ils se diversifient. Si le secteur extractif reste important, les entreprises françaises (des grands groupes comme TotalEnergies ou Orange aux startups de la French Tech) investissent massivement dans les services, la distribution, la banque et l’énergie durable. Le stock d’Investissements Directs Étrangers (IDE) français reste l’un des plus élevés du continent.
Mais le véritable atout de la France, c’est la communauté française en Afrique ! Avec plus de 130 000 Français inscrits sur les registres consulaires (et probablement le double en réalité), la communauté française en Afrique est un réseau d’influence unique. Des milliers de PME créées par des Français à Abidjan, Dakar, Casablanca ou Johannesburg participent au tissu économique local. Tandis qu’ingénieurs, formateurs, médecins et créatifs français sont les vecteurs de transfert de compétences. De plus, malgré les tensions politiques dans certaines régions, la communauté française démontre une capacité d’adaptation remarquable. Sa connaissance intime des terrains locaux est une barrière à l’entrée pour les concurrents qui ne pratiquent qu’une diplomatie de « coups ». L’Afrique n’est pas qu’un marché pour eux, c’est un lieu de vie et d’ancrage.
Pourquoi Nairobi est le Cœur de « Africa Forward 2026 » ?
Le Kenya, première économie d’Afrique de l’Est (PIB de plus de 100 milliards de dollars en 2026), est un hub régional pour les entreprises françaises. Le choix de sa capitale pour accueillir l’« Africa Forward 2026 » symbolise l’ouverture de la France vers l’Afrique de l’Est et l’Afrique anglophone, ce qui est un virage stratégique majeur.
Depuis la visite historique d’Emmanuel Macron en 2019, les relations entre Paris et Nairobi sont au beau fixe. Le Kenya, locomotive économique de l’Afrique de l’Est, partage avec la France des priorités stratégiques :
- La Transition Écologique : Le Kenya est un leader mondial de la géothermie et des énergies renouvelables.
- L’Infrastructure : Des contrats majeurs (comme l’autoroute Nairobi-Mau Summit) impliquent des consortiums français comme Vinci ou Meridian.
- La Tech : Nairobi, surnommée la « Silicon Savannah », est le hub technologique du continent. La France y voit un partenaire naturel pour ses propres champions du numérique.
Et le sommet de Nairobi, sous le haut patronage du Président William Ruto et de la diplomatie française, a pour ambition de concrétiser des partenariats innovants autour de cinq axes principaux. Ainsi, pour faire face aux crises sanitaires (comme la COVID-19 ou les épidémies de fièvre hémorragique), la France et le Kenya veulent développer des solutions locales (production de vaccins, télémédecine). Bien sûr, assurer la souveraineté alimentaire reste une priorité traitée avec des projets comme l’initiative « 4 pour 1000 » (amélioration des sols agricoles), ou des partenariats entre coopératives françaises et kényanes. En parallèle, le Kenya, leader africain de l’innovation tech (avec des licornes comme M-Pesa ou Andela), est un terrain idéal pour des collaborations en IA, cybersécurité et e-gouvernement. Enfin, autre domaine où les compétences françaises sont reconnues internationalement, c’est l’accès à l’énergie. Lors du sommet, des contrats permettant le développement des mini-réseaux solaires comme de l’hydrogène vert, avec des acteurs comme EDF ou Engie. Enfin, des projets de fibre optique et de logistique durable pour faciliter les échanges intra-africains sont aussi annoncés.

Un avenir à construire pour les Français du continent
Africa Forward 2026 marque une étape décisive dans les relations Afrique-France. Alors que le continent africain s’affirme comme un pôle de croissance mondial (avec un PIB prévu à 5 000 milliards de dollars d’ici 2030), la France doit innover pour rester pertinente. Pour les Français de l’étranger, cet événement confirme que leur rôle est plus que jamais central. Ils ne sont pas les spectateurs d’une diplomatie descendante, mais les acteurs de terrain d’un partenariat horizontal.
La concurrence internationale est une réalité, mais la France possède des racines profondes, une langue partagée avec une grande partie du continent, et surtout, une communauté d’expatriés audacieux capables de tisser des liens durables. En se tournant vers l’Afrique de l’Est et l’innovation, la France prouve qu’elle a compris que le futur du continent se joue dans la diversité des partenariats et la durabilité des projets.
Rendez-vous à Nairobi pour écrire ce nouveau chapitre
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Samir Kahred a suivi ses parents dont le père était ingénieur dans une succursale du groupe Bouygues. Après une scolarité au Lycée français et des études au Caire, il devient journaliste pour des médias locaux et correspond pour lesfrancais.press























