Depuis le milieu des années 1990, les pays du Moyen-Orient étaient perçus comme des fournisseurs fiables de pétrole à bas coût. Même la deuxième guerre du Golfe entre les États-Unis et l’Irak avait eu peu de conséquences. En revanche, la troisième guerre du Golfe, entrée dans sa cinquième semaine, a brisé cette image. Avec un détroit d’Ormuz largement fermé, 15 % du pétrole mondial ne parvient plus à ses clients. Tous les États du Golfe ont réduit leur production et leurs recettes d’exportation sont en forte baisse. Ironie de l’histoire, l’Iran engrange désormais presque deux fois plus de revenus quotidiens issus de ses ventes de pétrole qu’avant le début des bombardements américains et israéliens, ses tankers pouvant circuler librement. Sur le terrain militaire, le pays, malgré une résistance qui ne manque pas de surprendre, est éprouvé, mais sur le terrain énergétique, il l’emporte.
Les experts en contrebande
L’évaluation des volumes exportés par l’Iran est délicate, car le pays est passé maître dans le contournement des sanctions. Les tankers iraniens se montrent plus discrets que jamais. Les fournisseurs d’imagerie satellitaire ont suspendu leurs mises à jour dans la région et les brouillages électroniques plongent le Golfe dans une opacité accrue. Selon l’hebdomadaire The Economist, le pays exporterait actuellement entre 2,4 et 2,8 millions de barils par jour, dont 1,5 à 1,8 million de brut, soit un niveau équivalent, voire supérieur, à celui de l’an dernier. Ces volumes sont en outre vendus deux fois plus cher. L’essentiel des recettes est désormais capté par le Corps des Gardiens de la révolution islamique (IRGC). La Chine joue un rôle actif en facilitant la circulation des flux financiers. Les ressources financières iraniennes sont logées dans ce pays afin d’éviter les saisies occidentales, en premier lieu américaines.
Le commerce pétrolier iranien repose sur trois piliers : les réseaux commerciaux, la logistique maritime et un système bancaire parallèle. S’agissant des ventes, celles-ci sont officiellement assurées par la National Iranian Oil Company (NIOC), mais, dans la réalité, elles sont contrôlées par différentes instances. Dans un pays en manque de devises, le pétrole sert, en effet, de quasi-monnaie. Différentes factions de l’appareil d’État, du ministère des Affaires étrangères aux forces de police, reçoivent des volumes qu’elles peuvent commercialiser. Certaines fondations religieuses disposent également de quotas leur permettant de financer leurs activités.
L’ensemble de ces circuits est contrôlé par une vingtaine d’oligarques, qui mobilisent leurs réseaux pour transformer le pétrole en liquidités. Les systèmes politiques, religieux et pétroliers sont imbriqués, avec en tête de pont les Gardiens de la Révolution. Depuis le début du conflit, ces derniers ont renforcé leur emprise sur le transport maritime. Ils exercent un contrôle étroit sur le détroit d’Ormuz et sur les infrastructures logistiques du Golfe. Des entreprises officiellement privées sont, dans les faits, dans le giron des Gardiens. Les logisticiens iraniens travaillent à sécuriser les cargaisons, dont la valeur peut atteindre 150 à 200 millions de dollars, bien supérieure à celle des navires qui les transportent. Sur l’île de Kharg, point de départ de 90 % du brut iranien, des procédures d’évacuation d’urgence ont été instaurées. Les navires peuvent couper leurs amarres et quitter les quais sans assistance. D’autres terminaux, comme Jask, Lavan ou Sirri, ont été activés afin d’expédier la production iranienne.
Avant leur départ, les navires communiquent aux Gardiens de la révolution l’ensemble de leurs informations, cargaison, équipage, destination. Après validation, ils reçoivent un code d’autorisation. À l’approche du détroit, ils doivent le transmettre par radio. En cas de conformité, une embarcation des Gardiens les escorte. Les routes empruntées longent désormais les côtes iraniennes, permettant un contrôle renforcé. Certains tankers doivent même s’acquitter de droits de passage de plusieurs millions de dollars. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les États-Unis, après plus de cinq semaines de combats, n’ont pas réussi à désorganiser les Gardiens de la Révolution ni à empêcher leur maîtrise du détroit.
Le goulot du détroit d’Ormuz
Les États-Unis sont pris entre deux feux. D’un côté, ils tentent d’empêcher l’asphyxie de la région et ont décidé un assouplissement partiel des sanctions à l’encontre de l’Iran. De l’autre, ils souhaitent anéantir l’économie iranienne. Par prudence et par habitude, les transporteurs iraniens continuent d’utiliser toutes les techniques de dissimulation : usurpation d’identité de navires, falsification de documents, brouillage des positions. Les cargaisons sont souvent transférées en mer, au large de la Malaisie ou de Singapour, vers des navires « propres » pour la dernière étape du voyage. Ils recourent aux mêmes méthodes que les Russes.
La quasi-totalité des exportations iraniennes de pétrole a pour destination finale la Chine (plus de 90 %). Les acheteurs sont principalement de petites raffineries indépendantes, les « teapots », situées dans la province du Shandong. Officiellement distinctes des grands groupes publics chinois, elles entretiennent en réalité des liens complexes avec ces derniers. Cette organisation vise à éviter les sanctions américaines. Avant la guerre, ces raffineries bénéficiaient de rabais de 18 à 24 dollars par baril sur le pétrole iranien. Avec la raréfaction de l’offre régionale, cette décote s’est réduite de 7 à 12 dollars. En tenant compte des coûts de transport, le brut iranien livré en Chine est désormais plus cher que le Brent. Le prix à terme du pétrole iranien a augmenté de 85 % par rapport à son niveau d’avant-guerre. Cette situation pèse lourdement sur les marges des raffineries chinoises, d’autant que le plafonnement des prix de l’essence limite la répercussion des coûts sur les consommateurs. Toutefois, certaines entreprises publiques envisagent désormais d’acheter du pétrole iranien dans le cadre des exemptions américaines, ce qui pourrait officialiser davantage les échanges entre les deux pays.

Les paiements du pétrole transitent par des comptes fiduciaires temporaires, souvent ouverts dans de petites banques chinoises ou à Hong Kong, au nom de sociétés écrans. Les fonds sont ensuite redistribués à travers un enchevêtrement de comptes vers leurs destinataires finaux. Une partie de ces ressources reste en Chine pour financer les importations iraniennes ; le reste est disséminé à l’échelle mondiale. Des transactions ont ainsi été identifiées avec des entreprises en Inde, au Kazakhstan ou en Turquie.
Ce système bancaire parallèle, piloté par des entités liées au ministère iranien de la Défense ou aux Gardiens de la Révolution, fonctionne comme un réseau de banques informelles. Les Iraniens sont capables de s’adapter rapidement pour éviter les sanctions. Ainsi, lorsque les Émirats arabes unis ont renforcé leur coopération avec les États-Unis en matière de renseignement financier, l’Iran a réorienté ses flux vers d’autres circuits. Les responsables iraniens fragmentent les transactions en multiples couches de sociétés écrans afin de ne pas être repérés. Récemment, 6 à 7 milliards de dollars ont été déplacés vers de nouveaux refuges, notamment en Asie de l’Est, en Europe et dans le Caucase. Cette complexité accrue rend les flux plus difficiles à tracer, y compris pour la banque centrale iranienne, tout en facilitant les détournements par les élites du régime. Ce système est la clé de survie du régime : il permet de financer les prestations sociales en faveur des ménages les plus modestes et d’acquitter les importations, notamment alimentaires.
La guerre au Moyen Orient souligne que la puissance ne se mesure pas uniquement à la capacité de destruction, mais à l’aptitude à contourner et à détourner les règles. En situation de faiblesse, l’Iran résiste sur le plan militaire et réussit à maintenir ses ressources sous les bombes. La guerre en cours ne redessine pas seulement les rapports de force militaires ; elle accélère la constitution d’un ordre énergétique et financier parallèle avec en son cœur la Chine, l’Iran et la Russie.
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.























