En 1983, André Glucksmann publiait « La force du vertige », un essai dans lequel il soulignait que la folie de la dissuasion nucléaire était le seul moyen pour garantir la paix dans un monde alors marqué par la confrontation idéologique entre les États-Unis et l’URSS. Plus de quarante ans plus tard, les États s’affranchissent de la peur de la vitrification nucléaire en rouvrant la boîte de Pandore de la guerre. Près de la moitié de la population, selon le Fonds monétaire international, vit aujourd’hui dans des pays touchés, directement ou indirectement, par des affrontements armés ou des guerres civiles. Après avoir exigé, en vain, de recevoir le prix Nobel de la paix, Donald Trump a opté pour la tenue du dieu de la guerre, Arès. En quelques mois, les États-Unis sont intervenus au Venezuela et au Moyen-Orient. Ils ont menacé un pays membre de l’OTAN, le Danemark, afin d’acquérir le Groenland. La première puissance économique mondiale est de moins en moins un gendarme et de plus en plus un prédateur. Le président américain justifie son bellicisme par la nécessité de restaurer le rang de son pays, avec en filigrane l’idée de laisser une trace indélébile dans l’histoire de l’humanité.
Un nouveau choc pétrolier
En décidant de bombarder l’Iran, sans aucune concertation préalable ni autorisation des instances internationales, Donald Trump impose un nouveau choc pétrolier dont les premières victimes sont ses alliés : les pays européens, la Corée du Sud et le Japon. Avec un baril à plus de 100 dollars, le prélèvement sur leur PIB pourrait être de 1,6 point en 2026 quand, ironie de l’histoire, les États-Unis, exportateurs de pétrole et surtout de gaz, bénéficieront de leur côté d’un gain d’un point de PIB. Par ailleurs, le blocus imposé par Donald Trump aux ports iraniens pénalise directement la Chine, la deuxième puissance mondiale, cette dernière s’approvisionnant à 50 % au Moyen-Orient pour le pétrole et à 12 % en Iran. Après la majoration des droits de douane américains, ses intérêts sont une nouvelle fois directement affectés.
Pour le moment, l’Empire du Milieu, fidèle à la stratégie qu’il déploie depuis des années, évite toute surenchère mais tisse sa toile dans l’ombre. Les autorités chinoises maintiennent le cap de ses nouvelles routes de la soie qui visent à sécuriser ses importations en contrôlant des points de passage obligatoires : ports, aéroports, routes maritimes en mer de Chine. Elles jouent sur la diversification des fournisseurs avec, par voie de conséquence, un renforcement des liens avec la Russie. Elles veulent surtout apparaître comme un pôle de stabilité et de sécurité auprès des autres États. Jouant sur le temps long à l’image de son histoire, la Chine entend recouvrer son rôle de première puissance mondiale, perdu à la fin du XVIIIe siècle, d’ici 2049, pour le centenaire de la prise de pouvoir du parti communiste.
Vers une guerre USA – Chine ?
Est-ce que cette marche en avant passe par une confrontation directe avec les États-Unis, comme le craignait Graham Allison dans son ouvrage de 2017 « Vers la guerre », s’inspirant de l’analyse de Thucydide ? Jusqu’à maintenant, la Chine reste sur le terrain de la diplomatie et de l’influence, même si cela ne lui interdit pas de renforcer son arsenal militaire.

Avec des États-Unis de plus en plus imprévisibles, de moins en moins coopératifs, de plus en plus prédateurs, le nombre d’États susceptibles d’adhérer à un nouvel ordre mondial ne peut que s’accroître. En désagrégeant les liens avec ses alliés historiques, le président américain les incite à se ranger derrière la puissance ascendante ou, a minima, à opter pour un neutralisme. L’Empire américain tient en grande partie grâce à la puissance de sa monnaie et, plus globalement, de son système financier. Grâce à la force de sa devise et aux rendements des placements, les États-Unis attirent l’épargne du monde entier, épargne indispensable pour financer les imposants déficits extérieurs et publics. Le dollar représente toujours près de 60 % des réserves de change à l’échelle mondiale et est utilisé dans plus d’une transaction commerciale sur deux. L’euro demeure une monnaie régionale et le renminbi chinois, une devise marginale. Le dollar est incontournable car ses avantages sont supérieurs à ses inconvénients. Si demain le droit de seigneuriage imposé par les autorités américaines s’accroît, que le rendement baisse et que les risques liés à la politique erratique de la Maison-Blanche augmentent, les investisseurs pourraient chercher un nouvel havre.
En raison du caractère peu démocratique de son régime et de la faiblesse de son marché financier, la Chine ne peut pas prétendre hisser sa monnaie à la hauteur de son poids économique. Les espoirs en la matière sont placés dans l’e-yuan, une monnaie digitale de banque centrale gérée sur la blockchain qui serait ainsi indépendante, en partie, du système politique. L’Europe a en la matière une carte majeure à jouer avec, en atout maître, le respect de l’État de droit et l’indépendance de la banque centrale. Dans un monde plus belliqueux, plus instable, l’Europe a la capacité, par sa tempérance et sa stabilité, de devenir une nouvelle Rome pour les investisseurs de la planète. À cette fin, les États membres ont le devoir d’accélérer le processus d’unification des marchés de capitaux et d’accroître les dépenses de recherche, notamment en communautarisant les ressources à l’échelon européen.
Depuis des années, l’Europe semble douter de son modèle et fait preuve d’un complexe d’infériorité face aux États-Unis et à la Chine. Or, en gérant la question des égos nationaux, elle propose une voie pour éviter que le piège de Thucydide ne se referme sur le monde avec une guerre entre la Chine et les États-Unis qui pourrait engloutir la planète.
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.























