L’illusion des parapluies percés

L’illusion des parapluies percés

Depuis l’épidémie de Covid-19 en 2020, le gouvernement est régulièrement appelé à compenser les effets des crises par le biais d’aides et de remises fiscales. Tôt ou tard, il sera, une fois de plus, accusé d’avoir contribué à l’emballement de la dette publique. Face à des chocs qui tendent à se multiplier, la population réclame d’en être exonérée tout en feignant d’ignorer qu’elle devra en payer la facture.

La cagnotte pour vaincre les problèmes français ?

Comme à la fin du XXᵉ siècle sous le gouvernement de Lionel Jospin, certains voudraient accréditer l’idée d’une cagnotte fiscale liée à l’augmentation des recettes générées par la hausse des prix du pétrole. Si les recettes de TVA ont effectivement progressé, dans le même temps, le gouvernement est confronté à la hausse du service de la dette sous l’effet de la remontée des taux d’intérêt. Par ailleurs, le ralentissement attendu de la croissance devrait entraîner une moindre progression, voire une diminution, des recettes publiques. Il ne faut pas oublier que le déficit public de la France atteignait encore 5,1 % du PIB en 2025. L’idée d’une cagnotte relève davantage d’une vue de l’esprit que de la réalité. Elle constitue un argument commode dans un contexte politique marqué par l’absence de majorité à l’Assemblée nationale. Pour éviter toute cristallisation des revendications, le gouvernement est conduit à multiplier les annonces en faveur des secteurs les plus touchés. La prime donnée en permanence au court terme, la nécessité de répondre, en temps réel, aux revendications catégorielles empêchent d’appréhender la globalité des problèmes auxquels la France est confrontée.

Le premier d’entre eux est le vieillissement démographique. En 2025, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France a enregistré un solde naturel négatif, le nombre de décès dépassant celui des naissances. Sans apport extérieur, la population diminuerait. Dans les prochaines années, la population en âge de travailler devrait reculer, ce qui ne fera qu’accroître les pénuries de main-d’œuvre dans de nombreux secteurs. Or, sans bras, sans cerveaux, pas de croissance, d’autant plus que la productivité française est étalée depuis près de dix ans. Cette situation sera d’autant plus tendue que les besoins en main-d’œuvre dans les services à la personne augmenteront fortement, avec des plus de 65 ans qui représenteront près de 30 % de la population.

Croissance Espagne
Image d'illustration de la croissance de l'Espagne

L’Espagne n’a renoué avec une croissance proche de 3 % et réduit ses déficits publics qu’en acceptant une immigration importante. En Italie, Giorgia Meloni a dû infléchir sa politique initialement restrictive au regard des besoins de l’économie transalpine. En France, pour le moment, cette question demeure abordée de manière trop idéologique et réductrice.

Générer des richesses suffisantes

La recherche de gains de productivité constitue un autre problème capital qui se joue sur le long terme. Pourquoi la France, comme une grande partie des économies européennes, est-elle en panne de productivité, à la différence des États-Unis ? La faiblesse de l’effort de recherche et développement et l’insuffisance des investissements dans les nouvelles technologies en sont largement responsables. La fragmentation des marchés au sein de l’Union européenne, en particulier au niveau financier, ainsi que le manque de volonté des États membres d’agir en commun constituent autant d’obstacles au rattrapage. La mutualisation des dépenses de recherche, avec un financement via des obligations européennes, devrait être une priorité. Ces déséquilibres ne sont pas propres à la France. A des degrés divers, ils concernent l’ensemble des économies européennes. Mais, à la différence des États-Unis, l’Europe ne dispose ni d’un marché pleinement intégré, ni d’une capacité budgétaire unifiée lui permettant d’y répondre efficacement. Dès lors, les difficultés françaises changent de nature : elles ne peuvent plus être corrigées uniquement à l’échelle nationale.

Dans ce contexte, la question de la défense apparaît moins comme un sujet sectoriel que comme le prolongement logique de ces fragilités. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe vit sous la protection militaire américaine, forme de tutelle dont la fiabilité apparaît de plus en plus incertaine. Donald Trump, avec sa brutalité coutumière, ne fait que pousser à son terme une évolution engagée depuis plus de vingt ans en exigeant un effort accru de la part des Européens. Les menaces de désengagement des Etats-Unis, notamment vis-à-vis de l’OTAN, illustrent la fragilité de cet équilibre.

Face aux rodomontades et aux volte-face du président américain, les Européens continuent de privilégier la conciliation, de peur de perdre un parapluie qui apparaît pourtant de plus en plus poreux. Ne vaudrait-il pas mieux travailler à une organisation militaire autonome que multiplier les accommodements ? Une telle orientation supposerait un effort budgétaire accru et des transferts de compétences. Elle implique également que la France renonce à se penser au-dessus de ses partenaires européens, illusion qui nourrit davantage la crispation que l’influence. En matière de défense, les Européens ont tout à gagner à être proactifs et à s’émanciper des États-Unis.

À force de différer les choix difficiles, la France comme l’Europe prennent le risque de les subir. Les déséquilibres démographiques, productifs et budgétaires excèdent désormais le cadre national. L’Europe ne peut plus être un simple bouc-émissaire ni un horizon incantatoire ; elle doit se construire autour d’une logique de puissance. 

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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