Incertaine Allemagne

Incertaine Allemagne

« Dieu est-il français ? » écrivait un littérateur allemand avant la guerre, vantant la douceur de vivre face au machinisme allemand. La seconde guerre mondiale montra qu’il n’était ni français, ni allemand. La réponse fut l’Europe. Aujourd’hui, en quelques mois, les certitudes allemandes se sont effondrées. L’agression russe contre l’Ukraine a condamné la nouvelle ostpolitik, celle qui pariait sur un partenariat avec la Russie. Le Nordstream du chancelier Schroeder est coupé. Le modèle d’une industrie allemande alimentée par une énergie russe bon marché n’a pas survécu. Plus grave, le confort géopolitique a disparu : de partenaire, la Russie est redevenue l’ennemie. Berlin finance la guerre d’Ukraine qui a pour enjeu l’Europe, alors l’Allemagne incertaine ?

Le confort géopolitique a disparu

À la déception russe, s’ajoute la déception américaine. Puis la déception chinoise. Enfin l’incertitude européenne. Qui, à vrai dire, est une incertitude allemande. Car rien de tout cela ne serait très grave si les Allemands savaient où ils voulaient aller.

Boris Pistorius, déjà ministre de la Défense sous Olaf Scholz, maintenu à son poste par Friedrich Merz, et homme politique le plus populaire d’Allemagne, sait ce qu’il veut faire de l’armée allemande : la première. 460.000 hommes, (dont 200.000 réservistes), 180 milliards de dollars en 2029, le troisième budget militaire du monde.

Pour la première fois depuis la guerre, l’Allemagne se dote d’une stratégie militaire. « L’adversaire s’attachera à brouiller délibérément les frontières entre le territoire national et le champ de bataille, entre le civil et le militaire, entre la sécurité intérieure et extérieure, entre la guerre et la paix, ainsi qu’entre les combattants et les non-combattants ». L’Allemagne veut se mettre en ordre de bataille.

Le chef de la Bundeswehr craint une guerre avec la Russie d’ici cinq ans

C’est un changement de modèle, voire de société : depuis le 1er janvier 2026, les hommes âgés de 18 à 45 ans doivent obtenir l’accord de l’armée s’ils quittent le territoire plus de trois mois (binationaux inclus). Le chef de la Bundeswehr craint une guerre avec la Russie d’ici cinq ans, il s’y prépare.

Jusqu’ici, la sécurité de l’Allemagne reposait sur l’OTAN. Désormais, chacun a compris qu’il y avait de fortes chances pour que les Américains  ne meurent pas pour défendre les Européens. Le parapluie nucléaire américain ne fait donc plus peur aux Russes. D’où l’intérêt, de l’ouverture française sur la dissuasion nucléaire, jusque-là ignorée. La France affirmait depuis De Gaulle que ses intérêts vitaux dépassaient largement ses frontières. La réunion de l’UE à Chypre, avait pour objet, pour la première fois, de clarifier enfin le devoir « d’assistance mutuelle » entre membres de l’Union :  une réponse au doute qui pèse sur la fiabilité de l’Otan.

Photo de famille après une séance de travail du Conseil européen et de partenaires régionaux, dans le cadre d’une réunion informelle à Nicosie, le 24 avril 2026. ©Nicolas Tucat / AFP
Photo de famille après une séance de travail du Conseil européen et de partenaires régionaux, dans le cadre d’une réunion informelle à Nicosie, le 24 avril 2026. ©Nicolas Tucat / AFP

Clarifier le devoir « d’assistance mutuelle » entre membres de l’Union

L’allié américain est il un allié fiable ? Il y avait déjà les mauvaises manières douanières, désormais il y a une faille avouée entre l’intérêt des États-Unis et l’Europe. Parfois, les États-Unis préfèrent les Russes. Ce parfois est une faille.

Un mauvais moment à passer ? L’Allemagne garde l’Otan au chaud. Les États-Unis ont besoin de leurs bases en Allemagne : la logistique de la guerre d’Iran passe par là. L’ami américain est devenu inamical.

Russie, États-Unis, Chine : déception sur déception.

Le partenariat gagnant-gagnant avec la Chine est devenu perdant. Les exportations allemandes vers la Chine chutent, les importations chinoises ruinent l’industrie allemande, notamment automobile : 150.000 emplois industriels ont été perdus en 2025. Après une récession en 2023 et 2024, l’économie allemande stagne. L’inflation est plus forte qu’en France. Le chômage atteint 6,4% de la population, soit 3 millions de chômeurs.

La croissance a peu de chances de revenir : la démographie s’y oppose. La population active reculera, même avec l’immigration. Le déclin démographique alimente un pessimisme général, qui se traduit politiquement : L’AFD, c’est-à-dire une extrême droite que même le Rassemblement national juge peu fréquentable, est le deuxième parti d’Allemagne. Ce qui oblige CDU et SPD à une coalition difficile.

Les défis russes, américains et chinois devraient naturellement conduire l’Allemagne à renforcer l’Union européenne ; elle le fait, là encore, avec une grande incertitude. Que ce soit sur le plan militaire, industriel ou financier, le partenaire obligé de l’Allemagne en Europe est la France. Plus qu’un partenariat, c’est l’Alliance sur laquelle repose l’Europe. Mais les Allemands regardent la France avec suspicion. Les déficits publics français la choquent. Les réticences françaises au libre-échange aussi.

Pourtant, si la France avait économisé sur les dépenses militaires comme l’Allemagne l’a fait depuis cinquante ans, ses finances seraient mieux tenues. Rien que sur les dix dernières années, le budget militaire a presque été multiplié par deux. Et la dissuasion nucléaire coûte 7 milliards chaque année.

Le Terrible (indicatif visuel S619) est le quatrième sous-marin nucléaire lanceur d'engins français de la classe Le Triomphant. ©AFP
Le Terrible (indicatif visuel S619) est le quatrième sous-marin nucléaire lanceur d'engins français de la classe Le Triomphant. ©AFP

La France a maintenu le nucléaire civil et militaire. Un avantage stratégique

La France a, malgré, l’Allemagne- maintenu le nucléaire, civil et militaire. Ce qui lui offre un avantage stratégique, aussi bien pour sa sécurité que pour sa compétitivité : l’électricité en France est moins chère qu’en Allemagne.

Demain, des décisions cruciales seront prises sur le SCAF, l’avion du futur, et sur le char du futur. Ces questions dépassent les questions industrielles : les avions français et allemands obéiront-ils au même système, seront-ils interchangeables ? Pas de défense commune sans alliance industrielle. Au-delà, il y a encore le spatial, le digital, l’IA, la robotique. Dans tous ces domaines, l’Europe est à la traîne. 

S’il  y a un « risque France », vu du côté allemand, notamment avec l’élection de 2027, il y a aussi un « risque allemand », pour la France et pour l’Europe. Celui de  voir l’Allemagne agir en solitaire s’appuyant sur une puissance financière plus fragile qu’on ne le croit. Le dollar, lui, s’appuie aussi sur les porte-avions.

La Chine dépose aujourd’hui 3,5 fois plus de brevets que les États-Unis, 9 fois plus que l’ensemble des pays européens. Toute stratégie qui ne repose pas sur une alliance est vouée à l’échec, presque mécaniquement.

L’Allemagne, comme la France, est bien trop petite pour agir seule.

Depuis la guerre d’Ukraine, l’Allemagne repense ses risques et sa place dans le monde. Le chancelier Scholz avait appelé à une « Weltanschauung », une vision du monde. Cela suppose, en même temps que d’assumer des responsabilités  nouvelles, des solidarités fortes. L’Allemagne, comme la France, est bien trop petite pour agir seule. L’Alliance franco-allemande est-elle suffisamment solide pour rester dans le jeu mondial comme acteurs ? Pas l’un sans l’autre. Allemands, il n’est pas trop tard pour devenir français !

Auteur/Autrice

  • Laurent Dominati

    Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025.

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