Dans le récit qu’en fait le président Donald Trump, le 2 avril 2025 aurait été « l’un des jours les plus importants… de l’histoire américaine ». Il accuse alors les alliés d’avoir « pillé » les États-Unis avant de proclamer une « déclaration d’indépendance économique » à travers l’instauration de droits de douane massifs et incohérents. Le monde réagit vivement et menace de riposter. Le ministre du Commerce japonais promet une réponse « rapide et audacieuse ». Mark Carney, Premier ministre du Canada, annonce des représailles « maximales sur les États-Unis ». Emmanuel Macron appelle l’Europe à préparer son « bazooka commercial ». Une guerre commerciale totale semble imminente. Les dommages causés par les droits de douane sont bien réels. Le taux effectif des droits de douane américains a brièvement dépassé les 20 %. Même après être revenu à 10,5 %, il demeure à son niveau le plus élevé depuis les années 1940. Le déploiement erratique de ces mesures pèse sur l’investissement. Dans les économies avancées, la construction de nouvelles usines a reculé de plus d’un quart en 2025. La part des échanges réalisés selon des règles non discriminatoires, principe central du système commercial mondial, est passée de 80 % à 72 % en un an, selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
La rupture annoncée n’a pourtant pas réellement eu lieu
À certains égards, le commerce mondial a démontré sa résilience et a bravé les propos les présidentiels avec une croissance, en 2025, de près de 5 %, soit plus rapidement que celle de l’économie mondiale. Le mur tarifaire américain s’est révélé poreux, truffé d’exemptions liées aux revirements de Donald Trump. Environ la moitié des importations de biens entrent encore aux États-Unis sans droits de douane, selon Bloomberg Economics. Le déficit commercial de biens, principal sujet d’irritation du président, loin de se réduire s’est accru à plus de 1 200 milliards de dollars, soit 4 % du PIB, les importations ayant atteint un niveau record. Certes, leur augmentation est en partie liée à des achats de prévention de la part des importateurs. Il n’en demeure pas moins que le Président américain est loin d’avoir remporté une victoire.
Les droits de douane ont modifié l’origine des importations américaines bien plus que leur volume. Les taxes punitives visant la Chine, qui ont parfois dépassé 100 %, ont presque interrompu les échanges directs entre les deux puissances économiques. Entre mai et décembre, les importations en provenance de Chine ont été inférieures de plus de 40 % à celles observées sur la même période en 2024. Dans le même temps, les importations en provenance de Thaïlande et du Vietnam ont progressé de plus de 40 %. Les entreprises se sont adaptées en jouant sur la carte des droits. Les producteurs d’Asie du Sud-Est ont ainsi récupéré une grande partie des ventes chinoises, notamment dans les ordinateurs portables. Ils ont été capable de se lancer dans de l’assemblage ou dans le remballage, les entreprises chinoises fournissant les produits ou les pièces détachées.
Plusieurs pays ont même réussi à améliorer leur position commerciale vis-à-vis des Etats-Unis. Ainsi, l’Inde, malgré des droits de douane pouvant atteindre 50 %, a également augmenté ses exportations vers ce pays grâce aux ventes de smartphones exemptés de taxes. Les importations liées l’intelligence artificielle, en particulier les semi-conducteurs et les équipements pour centres de données, ont été largement épargnées par la hausse des droits et ont fortement progressé. Taïwan, premier producteur mondial de microprocesseurs avancés, a enregistré une hausse de 80 % de ses exportations vers les États-Unis.
Le commerce mondial a bien résisté à l’épreuve des droits de douane américains
En effet, le « jour de la libération » n’a pas, finalement, enclenché la spirale protectionniste attendue. Lors du précédent épisode de hausse brutale des droits de douane, avec la loi Smoot-Hawley de 1930, les partenaires des États-Unis avaient riposté symétriquement. Le commerce mondial s’était alors contracté des deux tiers en quatre ans. En 2025, au lieu d’ériger leurs propres barrières, les pays ont choisi de contourner le problème américain en recherchant de nouveaux marchés, en concluant de nouveaux accords et en renforçant leurs liens mutuels. Au total, les hausses de droits n’ont concerné qu’environ 11 % du commerce mondial, bien moins que ce qui était redouté initialement. La Chine a réorienté une partie de ses exportations tout comme les Etats membres de l’Union européenne. Le Royaume-Uni, le Japon et la Corée du Sud ont enregistré une baisse de leurs exportations vers les États-Unis après le « Liberation Day », mais leurs exportations globales ont continué de progresser. Entre mai et décembre 2025, les échanges entre le Royaume-Uni, le Canada, l’Union européenne, le Japon, la Corée du Sud et la Suisse ont augmenté de 12 % par rapport à l’année précédente, alors même que leurs exportations vers les États-Unis reculaient de 6 %.
L’Union européenne a finalisé un accord avec le Mercosur, bloc sud-américain, après vingt-cinq ans de négociations et malgré l’opposition française. Elle a également conclu des accords avec l’Australie, l’Inde et l’Indonésie, venant enrichir un réseau préférentiel déjà très dense. Le Royaume-Uni a conclu son accord commercial post-Brexit le plus important avec l’Inde. Celle-ci, longtemps prudente en matière de libéralisation des échanges, a signé deux nouveaux accords en un an, avec Oman et la Nouvelle-Zélande. Selon l’hebdomadaire, The Economist, plus de quinze accords impliquant le Royaume-Uni, le Canada, l’Union européenne et d’autres partenaires ont été conclus au cours de l’année écoulée, couvrant plus de 400 milliards de dollars d’échanges. Les pays réduisant leurs barrières commerciales représentent plus d’un quart des importations mondiales, contre moins d’un huitième pour les États-Unis. Un nouveau paysage du commerce mondial se met en place avec d’un côté les Etats-Unis qui optent pour le protectionnisme et de l’autre un très grand nombre de pays qui privilégient le libre-échange.
Malgré l’échec de sa politique commerciale et la décision de la Cour suprême d’invalider certains droits de douane fondés sur l’International Emergency Economic Powers Act, y compris les mesures dites « réciproques », Donald Trump n’entend pas désarmer sur ce sujet. Il a entrepris de reconstruire son arsenal tarifaire. En mars dernier, l’administration républicaine a ouvert des enquêtes visant 16 partenaires commerciaux, invoquant des « surcapacités structurelles » dans l’industrie manufacturière, ainsi que 60 autres procédures liées au travail forcé. Par ailleurs, les dysfonctionnements du système multilatéral persistent. Une réunion ministérielle de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) au Cameroun, achevée le 30 mars dernier, s’est soldée par peu d’avancées, entravée par les règles de consensus de l’organisation.
La guerre en Iran avec le blocage du détroit d’Ormuz souligne l’interdépendance des Etats au niveau du commerce international. Les Etats-Unis ont, à ce titre, réclamé l’intervention des alliés pour libérer le détroit. De même, ils ont lors de la réunion de l’OMC réclamé la poursuite du moratoire sur les droits de douane appliqués au commerce numérique. Quand les Etats-Unis sont en position de force, ils demeurent favorables au libre-échange. Le système mondial des échanges ne peut être démantelé puis mobilisé à la carte. Un nouvel ordre commercial se met en place et fondé sur des coalitions de pays volontaires, mais toujours structuré autour de l’ouverture et de règles communes. Il est possible que par leur politique, les États-Unis qui furent les architectes de l’ancien système, ne soient plus le centre du nouveau. La guerre en Iran avec ses conséquences majeures en matière d’approvisionnement en énergie de l’Europe comme de l’Asie, pourrait accélérer l’évolution des échanges internationaux.
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.























