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  • Vers une inflation fiscale en France ?

    Vers une inflation fiscale en France ?

    Si le marathon budgétaire se poursuivra cette semaine à l’Assemblée comme au Sénat, certaines dispositions ont, déjà, été votées. Cependant, il est important de noter que ces nouvelles dispositions ne s’appliqueront que si le budget, dans sa globalité, est adopté par la représentation nationale lors du vote solennel. Rien n’est donc moins sûr, on fait le point pour les Français de l’étranger sur cette inflation fiscale qui peut frapper la France !

    Le durcissement de l' »exit tax »

    L’Assemblée a approuvé un amendement de Jean-Philippe Tanguy (RN) qui rétablit l' »exit tax », ou taxe d’expatriation, dans sa version d’origine. Cet impôt avait été créé sous Nicolas Sarkozy pour freiner l’évasion fiscale des actionnaires, avant d’être très fortement raboté par Emmanuel Macron en 2018.

    Cet amendement a été soutenu par le RN et son allié de l’Union des droites pour la République (UDR), tandis que les macronistes, les centristes et la droite l’ont rejeté. La gauche s’est largement abstenue. La mesure doit rapporter 70 millions d’euros, selon la ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin.

    La hausse de la CSG sur les revenus du capital

    Si vous avez des revenus issus d’un capital (actions, placements, immobiliers) et que vous résidez hors de l’Union européenne, vous êtes concerné(e). C’était l’une des propositions des socialistes pour financer la suspension de la réforme des retraites : après de vives tensions à gauche, les députés ont approuvé un amendement de Jérôme Guedj qui prévoit une hausse de la Contribution sociale généralisée sur les revenus du capital. Il s’agit de relever le taux de la CSG de 9,2% à 10,6% sur certains revenus de l’immobilier, de l’épargne et de placements (produits de contrats d’assurance-vie, dividendes, épargne salariale, Plans épargne logement), ou des plus-values immobilières et mobilières, comme les ventes d’actions.

    Selon les socialistes, cela permettrait de rapporter 2,66 milliards d’euros supplémentaires aux caisses de la Sécurité sociale. Leur amendement a été soutenu par la gauche, une partie des macronistes et des centristes, tandis que LR et le RN s’y sont opposés.

    Image d’illustration ©Stockadobe
    Image d’illustration ©Stockadobe

    Durcissement du pacte Dutreil sur la transmission d’entreprise

    Créé en 2003, le pacte Dutreil allège la fiscalité lors des transmissions familiales d’entreprises. Les députés se sont écharpés sur son coût pour l’État et l’optimisation fiscale qu’il engendre, selon un rapport de la Cour des comptes à paraître.

    Ils ont finalement adopté un amendement du macroniste Jean-René Cazeneuve pour mieux l’encadrer, en excluant les biens non professionnels afin d’éviter qu’il soit détourné pour réduire les droits de succession. Cette mesure a été soutenue par la gauche, mais elle a divisé les macronistes et a été rejetée par la droite, tandis que le RN s’est abstenu.

    La taxe sur les holdings patrimoniales

    Le patron des députés Les Républicains, Laurent Wauquiez, a obtenu l’adoption d’une version édulcorée de la taxe sur les holdings patrimoniales, à l’initiative de son groupe. Le gouvernement proposait à l’origine une taxe de 2% sur les holdings détenant au moins cinq millions d’euros d’actifs, avec de nombreuses exceptions, notamment l’exclusion des biens professionnels. Elle était censée rapporter un milliard d’euros. L’amendement adopté réduit le nombre de holdings concernées, en relevant le seuil de détention par une personne physique de 33% à 50%, et limite l’assiette de la taxe en listant les types de biens concernés. « A la fin, cette taxe n’est plus un gruyère, c’est une chips : ça ne concerne plus personne« , a fustigé le socialiste Philippe Brun.

    L’alignement de l’abattement sur les successions pour les beaux-enfant

    « L’idée est de moderniser notre fiscalité sur les successions pour prendre en compte les familles recomposées et donner un signal important et attendu de modernité« , a assuré le macroniste David Amiel. Le ministre délégué chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’État a repris à son compte un amendement du député Jean-René Cazeneuve visant à aligner l’abattement sur les successions pour les beaux-enfants sur celui des frères et sœurs, en passant « de 1 594 euros à 15 932 euros« . L’Assemblée nationale l’a adopté.

    Participation minimale des étrangers non européens à leurs frais de santé

    La création d’une participation minimale pour les ressortissants étrangers non-européens bénéficiant de la protection universelle maladie a été votée. Cette cotisation sera obligatoire pour l’ouverture et le maintien de leur droit à cette protection s’ils sont titulaires d’un visa long séjour « visiteur ». Cette mesure vise ouvertement les retraités américains installés en France, mais elle pourrait aussi frapper les conjoint(e)s des Français qui ont décidé de (re)venir en France pour passer leur retraite dans l’hexagone.

    Au bout de trois mois de résidence en France, les Américains notamment peuvent bénéficier de la Sécurité sociale gratuite. © LAURENT COMBET/Sud ouest
    Au bout de trois mois de résidence en France, les Américains notamment peuvent bénéficier de la Sécurité sociale gratuite. © LAURENT COMBET/Sud ouest

    La hausse de la taxation du rachat d’actions

    A l’Assemblée, les parlementaires ont aussi voté un amendement du Rassemblement national qui modifie profondément le taux applicable lors du rachat d’actions, en le portant à 33% au lieu de 8%. Cet amendement doit rapporter 8 milliards d’euros, selon le député RN Kévin Mauvieux. De son côté, La France Insoumise a réussi à faire adopter, lors d’un vote très serré, un amendement instaurant une taxe exceptionnelle sur les superdividendes.

    La contribution sur les hauts revenus

    La contribution différentielle sur les hauts revenus, instaurée en 2025 dans le budget du gouvernement Bayrou, a été prolongée. Au premier jour de l’examen du budget, les députés ont largement approuvé (279 pour et 25 contre) le maintien de ce dispositif jusqu’au passage du déficit sous les 3% du produit intérieur brut (PIB), ce qui pourrait intervenir en 2029, selon les objectifs du gouvernement. Initialement, ce dernier défendait une prolongation pour la seule année 2026.

    Cette mesure fixe un taux minimal d’imposition de 20% pour les ménages dont les revenus dépassent 250 000 euros par an, soit 24 000 ménages, selon le gouvernement. Elle doit rapporter 1,5 milliard d’euros en 2026, d’après l’exécutif. C’est un alignement entre ceux restés en France, qui ne bénéficient donc plus des tranches basses du barème, sur l’impôt libératoire proposé aux non-résidents. Un appel du pied des députés au départ de France ?

    L’impôt sur la fortune improductive

    Une alliance de députés PS, RN et MoDem a approuvé une modification de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) qui intègre dans l’assiette de l’impôt « les actifs improductifs » tels que les « biens immobiliers non productifs, biens meubles corporels (objets précieux, voitures, yachts, avions, meubles meublants, etc.), actifs numériques, assurance-vie pour les fonds non alloués à l’investissement productif« , en excluant la résidence unique ou principale, comme le souhaite de longue date le Rassemblement national.

    Si le PS s’est réjoui d’un rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), La France insoumise a au contraire jugé que l’impôt sur la fortune immobilière était « affaibli« . Le RN a salué le vote d’une mesure « inspirée » de son programme. Le décret d’application permettra d’affiner la portée du texte pour les expatriés. En l’état, selon les interprétations, la notion de résidence unique pour un foyer fiscal (là aussi, il sera pertinent de se pencher sur la définition de celui-ci, il semble ne pas exclure la possibilité d’être partiellement fiscalisé en France) pourrait répondre aux requêtes des Français de l’étranger. Ces derniers, à travers leur parlementaire, veulent voir la création d’une notion de résidence de repli (assimilable à une résidence principale). Avec cette interprétation, cela rétablirait une égalité entre les Français lors de la vente du bien principal et permettrait à ceux qui sont au seuil de l’ancien IFI de s’en éloigner.

    Image d’illustration ©Stockadobe
    Image d’illustration ©Stockadobe

    L’impôt sur les bénéfices des multinationales

    Les députés ont très largement approuvé un amendement de La France insoumise pour taxer les bénéfices des multinationales proportionnellement à leur activité réalisée en France et lutter contre l’évasion et l’optimisation fiscale. La mesure a recueilli les voix des différents groupes de gauche et celles du Rassemblement national, contre celles du camp gouvernemental (207 contre 89). Le gouvernement y était opposé. Cet « impôt universel » sur les multinationales, inspiré de l’association Attac et de l’économiste Gabriel Zucman, pourrait rapporter 26 milliards d’euros au budget de l’État, selon ses défenseurs. Pour le ministre de l’Économie, Roland Lescure, ce serait « 20 milliards d’ennuis » en plus pour la France, signataire de plus de 125 conventions fiscales avec 125 pays. En effet, il est garanti que ce texte est en contradiction avec le droit européen et/ou les conventions fiscales.

    L’adoption de ce texte est, peut-être, la démonstration, la caricature, du problème français. Élus, comme nos compatriotes dans l’hexagone, n’ont pas intégré les nouvelles règles du jeu européen comme mondial. En 2025, sans sa zone d’influence héritée de la colonisation, sans présence militaire structurée hors de France (à quelques exceptions), intégré à l’espace commun européen, et exsangue de ses dettes, notre pays ne dispose plus des outils nécessaires à cette souveraineté mondiale à laquelle aspirent les députés ! Comme pour l’impôt universel, voulu par les extrêmes de l’Assemblée nationale, une telle mesure est inapplicable et ne répond pas aux urgences du moment.

  • Les vaches ne paient pas d’impôts. Les riches non plus

    Les vaches ne paient pas d’impôts. Les riches non plus

    Il y avait un impôt sur les fenêtres. Plus il y avait de fenêtres, plus le foyer, supposé vivre à l’aise, payait. Grandes baies ou meurtrières, les fenêtres ne paient pas l’impôt. De même, s’il y a un impôt sur les vaches, les vaches ne paient pas d’impôts. Les impôts sur les vaches, la terre, le foncier, les chevaux, voitures, marchandises, usines, sociétés, bénéfices, licences ne sont pas payés par les vaches, la terre ou les sociétés. Ils sont payés par des personnes, pauvres et riches.

    Encore que. Les riches ne paient pas d’impôt. Pas plus que les pauvres. Ou plutôt, riches et pauvres sont comme les vaches et les fenêtres : une catégorie visible, saisissable, fiscalement identifiable, mais, économiquement incertaine. Comme toute catégorie, car l’économie est mouvement, échange, transformation.

    Quand l’impôt frappe la vache. Le paysan paie. Croit-on. Il ne paie pas seul. Quand l’impôt frappe le riche, le riche paie. Pas seul

    Zucman et ses amis sont des théoriciens du sport, non des sportifs. Ils confondent classes, catégories, marketing, statistiques, stocks et flux.

    Quand l’impôt frappe la vache. Le paysan paie. Croit-on. Il ne paie pas seul. Quand l’impôt frappe le riche, le riche paie. Pas seul. Comme le paysan, il fait payer les autres. L’ouvrier agricole, le vétérinaire, le consommateur, le fournisseur, le propriétaire, le locataire… C’est le circuit monétaire qui est taxé. La fiscalité d’un autre siècle ne renforce pas l’économie du nouveau.  

    Zucman et ses amis ont pourtant flairé quelque chose qui cloche. Les ultrariches, horresco referens, paient moins d’impôts, par rapport à leur fortune, que les autres riches. Parce que leur fortune s’accroît plus vite que leurs revenus. Compte tenu de l’augmentation de leur capital, alors que l’impôt frappe les revenus, les riches, trop malins, ne se distribuent pas tous les revenus, (preuve qu’ils en ont trop). Ainsi, à l’extrémité de la courbe des prélèvements, le taux d’imposition passerait de 40%, en moyenne, à 25% pour les plus riches des riches, en tenant compte non plus de ce qu’ils se distribuent mais de ce qu’ils seraient en mesure de se distribuer. Pour éviter ce biais, il suffirait de taxer directement le capital. Simple. Simplement destructeur, de capital. Forcément.

    Si on diminue le capital, on diminue les revenus futurs. Simple. « Tu veux ta vache, camarade ? Tu auras ta vache » disait Staline

    Le nouveau Premier ministre, Sébastien Lecornu, a sorti l’apologue de la vache et du lait, appelant un chat un chat et une vache une vache. La vache, c’est l’outil de production, en gros le capital. Le lait, le revenu. On peut toucher au lait, mais pas à la vache. Si on diminue le capital, on diminue les revenus futurs. Simple. « Tu veux ta vache, camarade ? Tu auras ta vache » disait Staline pour justifier la « NEP », la nouvelle politique économique en 1922, comprenant que la collectivisation de terres avait dissuadé les paysans de se crever l’échine à cultiver la terre et à traire le lait pour le kolkhoze. Il autorisa les paysans à devenir propriétaire. La production remonta. Vachard,  il exécuta ces sales koulaks enrichis. Pour les anticapitalistes, la richesse, c’est la vache, plus que le lait.

    ©INRA
    ©INRA

    La vache permet d’être riche. Très riche. Non par les revenus de la vache, que l’on peut taxer et redistribuer, mais parce que la vache grossit, fait des petits, devient troupeau. Les riches deviennent ultra riches par l’augmentation du nombre de vaches. Le capital grossit. Quand la richesse était fondée sur la terre, la terre ne se multipliait pas. Seule la misère se multipliait. Le capital peut enfler, se multiplier, le peut, à condition qu’il passe par la dématérialisation, l’emprunt, les effets de leviers, etc… La finance en somme. Le patrimoine peut garantir un emprunt, qui peut générer des revenus bien supérieurs aux taux d’intérêt. Voilà pourquoi on ne prête qu’aux riches, aux vaches.

    Taxer les vaches diminue le troupeau au lieu de le faire grandir. Preuve qu’il s’agit d’idéologie plus que d’économie. Progressivement, l’État prendrait des parts de vaches via les impôts, du Staline light. Aussi vache qu’inefficace : les paysans, les ultrariches, et les moins riches, et les pauvres, iront voir ailleurs si l’herbe est plus verte.

    La richesse ne vient plus du salaire. Si le capital augmente beaucoup plus vite que les revenus, c’est parce que la valeur du capital augmente. Plus personne ne sera « riche » parce qu’il aura un bon job dans une belle boite. Il pourra, peut-être, le devenir s’il sort de sa boite pour créer la sienne, et la revendre un jour. Ou bien, puisque tout le monde n’est pas un créateur d’entreprise, en participant au management de l’entreprise, qui le paiera en actions, ce que font beaucoup de sociétés. Le travailleur actionnaire pourra aussi l’être sans le savoir par des mécanismes d’intéressement ou de participation, voire de fonds de pension.

    C’est idiot de taxer les vaches et de diminuer le troupeau parce que le capitalisme est un tel succès qu’il devient hypercapitaliste. C’est ce qui gêne

    C’est idiot de taxer les vaches et de diminuer le troupeau parce que le capitalisme est un tel succès, – ce système (et non les impôts) qui a réussi à vaincre la maladie, la misère et la faim pour 7,5 milliards d’êtres humains- qu’il devient hypercapitaliste. C’est ce qui gêne, idéologiquement, contre la logique.

    ©Elucide Media
    ©Elucide Media

    L’hypercapitalisme, ce n’est pas la concentration du capital, c’est la multiplication des effets de leviers du capital, partout dans le monde, et de sa vitesse. La rentabilité se mesure autant à vingt ans qu’au jour le jour, à Hong Kong ou au Bénin, dans la santé comme dans l’aéronautique. Les risques ne sont plus ceux d’un marchand de Venise avec sa nef au long cours mais ceux, dispersés,  réduits, d’une mutualisation mondiale.

    Dans une économie hypercapitaliste, le bien-être peut se partager, à deux conditions. La première, de ne pas s’opposer aux mouvements. La seconde, que le maximum de personnes – travailleurs, consommateurs, actionnaires, pauvres, – en profitent. Plus le monde économique inclut d’acteurs, plus il tourne, et plus l’argent, c’est-à-dire la finance, l’horrible finance- tourne. Les sociétés les plus inclusives, économiquement et politiquement, sont les plus développés, inventives et riches. Et le seront de plus en plus. Ce ne sont pas les « inégalités » qu’il faut combattre, mais les « exclusions ».

    Les sociétés les plus inclusives, économiquement et politiquement, sont les plus développées, inventives et riches

    La justification des impôts, outre le paiement des services publics, est la redistribution. L’intérêt de la distribution est l’inclusivité, ce que l’on appelle la cohésion sociale. Une société qui laisse les uns au bord de la route quand les happy few volent en jet set se durcit. Aux États-Unis, la partie la plus défavorisée de la population consomme moins, tandis que celle qui participe au capitalisme populaire bénéficie d’un effet richesse. Les Etats-Unis sont plusieurs, en conflit. Or l’effet de richesse portée par la bourse et la croissance américaine est tirée par les investissements dans l’économie numérique, notamment l’IA. Que la bulle s’effondre, les conflits s’accentueront,  se propageront au reste du monde. Et l’on verra que les riches ne paient pas d’impôts, encore moins lorsque le capital fond, et que tout le monde paie l’érosion du capital.

    Se diversifier : oser l’élevage de chevaux, ou de lapins, agiles et rapides. Elever des poissons, chats de préférence

    Si une crise survient, -et elle surviendra car nous sommes dans un système de crises- résisteront non les plus riches, mais les plus agiles, ce, des Etats, des sociétés ou des entreprises. Donc ne pas s’attaquer aux vaches, isolées ou en troupeau. Se diversifier au contraire, oser l’élevage de chevaux, ou de lapins, agiles et rapides. Ou dans d’autres espaces :  maritimes, spatiaux. Elever des poissons, chats de préférence. Même s’il y aura toujours des cerveaux pour taxer la mer. Au niveau zéro. Rien n’interdit d’explorer les profondeurs, les espaces infinis promettent des richesses infinis. Les anciens voyaient des vaches sacrées dans les nuages. Les taxer ou les suivre ? Elles donnent la pluie. Elles résoudront le changement climatique.

    Laurent Dominati 

    a.Ambassadeur de France

    a. Député de Paris

    Laurent Dominati

  • Jean-Lin Lacapelle RN : « Non à l’impôt universel, mais non aussi à l’évasion fiscale »

    Jean-Lin Lacapelle RN : « Non à l’impôt universel, mais non aussi à l’évasion fiscale »

    Alors que le Rassemblement national continue de progresser dans les urnes, le vote des expatriés en leur faveur reste, lui, en retrait. Jean-Lin Lacapelle, délégué national aux Français de l’étranger du RN, explique cette situation et détaille la stratégie du parti pour nos compatriotes établis hors de France. Entre fiscalité et impôt universel, services des consulats, et préparation des élections consulaires de 2026, il entend « structurer et renforcer » la présence du mouvement à l’international.

    Écouter le podcast avec Jean-Lin Lacapelle

    Le RN en quête de mobilisation à l’étranger

    Pour Jean-Lin Lacapelle, l’écart entre les résultats en France et ceux à l’étranger s’explique d’abord par une participation faible : « Il y a une faible mobilisation et une faible participation, malheureusement, de la part de nos compatriotes de l’étranger, dû très souvent à des problématiques de déplacement ou de pratiques pour aller se rendre aux consulats ou pour obtenir les codes dans le cadre du vote à l’étranger. »

    « Nous progressons auprès des Français étrangers. Je crois que pendant quelques années, nous n’avons pas su très bien leur parler »

    Jean-Lin Lacapelle, délégué national aux Français de l’étranger du RN

    Mais le délégué national en charge des expatriés au sein du parti de Jordan Bardella se veut optimiste : « Nous progressons auprès des Français étrangers. Je crois que pendant quelques années, nous n’avons pas su très bien leur parler. Mais aujourd’hui, on s’adresse à eux et nous sommes en train de développer. » Il cite notamment les résultats de la partielle dans la 5ᵉ circonscription (Espagne, Portugal, Andorre, Monaco), où la candidate RN, Johana Maurel, a atteint 14 % des suffrages : « Elle est arrivée troisième sur 15 candidats, ce qui est donc une bonne performance. »

    Fiscalité : clarification du RN sur l’impôt universel

    Le vote des députés RN à l’Assemblée nationale sur un amendement concernant l’imposition au passeport, aussi appelé « impôt universel »,  a suscité la confusion. Jean-Lin Lacapelle dément tout revirement : « Nous sommes opposés à l’impôt universel. Nous sommes donc totalement opposés à ce principe-là. »

    Impôt universel et Français de l'étranger @stockadobe
    Impôt universel et Français de l’étranger @stockadobe

    Notre invité précise ainsi que l’amendement voté visait uniquement « à lutter contre l’évasion fiscale », et concernait « les personnes dont le revenu est supérieur à 230 000 euros par an », uniquement dans « les pays qui n’ont pas signé de convention fiscale avec la France ».
    Et de résumer : « Non à l’impôt universel, mais non également à l’évasion fiscale. »

    Budget : priorité aux bourses et aux consulats

    Interrogé sur les priorités budgétaires pour les expatriés, le délégué national évoque des axes clairs : « Il faut renforcer notamment les bourses scolaires. On sait tous que les frais de scolarité pour nos lycées français sont très élevés à l’étranger. » Le RN plaide aussi pour « plus de moyens dans les consulats et les ambassades », afin qu’ils retrouvent « toute leur vocation, qui est le relais et la défense de nos compatriotes de l’étranger. »

    « Pour les élections consulaires,
    nous aurons au moins une quarantaine de listes »

    Jean-Lin Lacapelle, délégué national aux Français de l’étranger du RN

    Jean-Lin Lacapelle rappelle aussi l’importance de la Caisse des Français de l’étranger (CFE) et du soutien aux entreprises françaises installées hors du territoire. Mais il relie ces questions à une vision plus large : « N’oubliez pas vos compatriotes qui sont toujours en France. […] Il faut retrouver des mesures phares autour de la lutte contre l’immigration, un véritable levier de dépense publique. »

    Une fédération en expansion et des élections en ligne de mire

    Depuis 2023, Jean-Lin Lacapelle anime la fédération des Français de l’étranger du RN. « Plusieurs milliers d’adhérents » la composent désormais, avec « onze responsables de circonscriptions qui habitent localement ». Le mouvement se prépare activement à d’éventuelles élections anticipées : « Nous sommes prêts à une dissolution […] et nous avons investi onze candidats si demain il y avait une dissolution prononcée par le chef de l’État. »

    Jean-Lin Lacapelle, délégué national aux Français de l’étranger du RN
    Jean-Lin Lacapelle, délégué national aux Français de l’étranger du RN

    En attendant, les regards se tournent vers les élections consulaires de mai 2026. Le RN, qui ne compte aujourd’hui qu’une poignée d’élus, vise une percée : « Nous aurons au moins une quarantaine de listes. […] Ce sera une campagne stratégique, pour que nous ayons des relais à l’étranger et que nous puissions continuer à nous développer et à rayonner. »

    Valoriser les expatriés, mais combattre « l’exil fiscal »

    Au cours de ce podcast, Jean-Lin Lacapelle nous livre sa vision sur l’expatriation : « Je ne fais pas partie de gens qui pensent que nos compatriotes de l’étranger sont des privilégiés. Il y a ceux qui ont choisi de partir vivre leur retraite, et ceux qui partent pour des raisons professionnelles. »  Mais il distingue clairement les départs motivés par la fiscalité : « Ceux qui partent pour des raisons fiscales, c’est ceux-là que j’ai envie de faire revenir. La France est un véritable enfer fiscal. »  Pour y remédier, il promet que le RN « propose la baisse de l’impôt de production », afin de « limiter les délocalisations et permettre aux Français de continuer à vivre dans le pays qui est le leur. »

    Avec plus de 3 millions de Français établis hors de France et 1,7 million d’électeurs, le RN veut donc désormais peser auprès des expatriés. Pour Jean-Lin Lacapelle, l’objectif est clair : « Nous ne les méprisons pas et nous serons là pour les défendre. »

  • « Le rayonnement de la diplomatie française du livre »

    « Le rayonnement de la diplomatie française du livre »

    Loin des débats sur son endettement public, du déclin de la 5ème République et du questionnement sur son identité multiculturelle, il est une France qui continue de rayonner sans heurt à l’international. C’est la France nation chérie des écrivains et vaisseau amiral d’une culture de l’écrit et de la fiction alternative à l’omnipotent modèle anglo-saxon.

    Il est vrai que la diplomatie française sait chouchouter ses auteurs. Investir dans les résidences d’artiste. S’impliquer dans les foires du livre à l’international. Ouvrir des portes aux éditeurs par une politique d’aide à la traduction. Et veiller au renouvellement des collections des médiathèques d’institut ou d’alliance pour la diffusion du livre en français. À l’heure de la remise des prix littéraires, c’est à la rayonnante diplomatie du livre française et ses vecteurs de propagation que nous nous intéressons.

    La diplomatie du livre, vecteur de transmission de valeurs

    La mauricienne Nathacha Appanah, récente récipiendaire du Prix Fémina, est une habituée de l’institut français de Maurice. Ce lieu autrefois baptisé du nom prestigieux de centre « Charles Baudelaire », s’est toujours voulu un écrin pour les écrivains locaux, des plus modestes aux plus prestigieux. Dans une société mauricienne très éloignée de la carte postale ensoleillée des prospectus touristiques, l’autrice montre l’envers du décor et traite de la violence faite aux femmes.

    « Si écrire est une activité solitaire,diffuser l’écrit en français
    est assurément un travail où l’aide du collectif compte »

    Elle qui a quitté l’île depuis 1998 n’a cessé depuis de s’atteler à ce thème sensible, de revenir sur ses origines indo-mauricienne et de dénoncer avec finesse le carcan de la condition féminine face au poids des religions ou des préjugés raciaux. De « Blue Bay Palace » (2004, Gallimard) jusqu’à « la Nuit au coeur » (2025, Gallimard) récompensé par le Fémina, c’est donc une écriture forte et égalitaire qui est célébrée, des valeurs portées par le réseau des instituts français qui n’hésite pas à favoriser l’accouchement des jeunes talents à travers conférences et ateliers d’écritures. Un réseau au service d’une évidente diversité culturelle, d’une promotion de la langue française comme appartenant à tous, un réseau qui n’a pas abdiqué son ambition universelle malgré ces temps de sur-endettement public et de repli sur soi accentué.

    Nathacha Appanah
    Nathacha Appanah

    Si les écrivains n’ont pas besoin du réseau institutionnel français pour se mettre à la tâche, écrire en faisant preuve de créativité, nul doute que le réseau et sa puissance de diffusion planétaire offre des ponts et des passerelles pour des rencontres qui fertiliseront de nouveaux projets. Si écrire est une activité solitaire, diffuser l’écrit en français est assurément un travail où l’aide du collectif compte.

    Les résidences d’auteurs, donner du temps et de la liberté

    Les résidences d’auteurs ont toujours eu cette vocation de creuset pour l’imagination, en offrant du temps et du confort de travail à des auteurs souvent soumis à la pression de la précarité des lettres. Tout le monde n’est pas Marc Lévy et ses ventes faramineuses. Le salaire moyen d’un auteur en France serait ainsi de moins d’un millier d’euros par mois. Et cela explique une sociologie de l’auteur tournée vers la double activité de journaliste ou d’enseignant le plus souvent.

    Le modèle emblématique de la résidence d’artiste est celui de la Villa Médicis à Rome. L’académie de France est la propriété du ministère de la Culture qui accueille des pensionnaires dans 10 disciplines artistiques, de la littérature à la photographie en passant par la Chorégraphie.

    Villa Albertine
    Villa Albertine

    Pour faire évoluer ce modèle un peu vieillissant créé à l’origine en 1666, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères s’est associé au ministère de la culture pour créer en 2021 la Villa Albertine. Villa « nomade et multiple » elle s’appuie sur un réseau de résidences dans une quinzaine de villes des États-Unis pour des séjours créatifs de 1 à 3 mois. Le projet pour être retenu se doit avoir une dimension immersive dans la société américaine. C’est ainsi que Maylis de Kerangal a pu écrire sur les paysages et la mobilité, Marie Ndiaye ou Leïla Slimani ont pu participer à des projets interdisciplinaires en liaison avec la photographie.

    Leila Slimani
    Leila Slimani

    Chaque institut français dans le monde possède aussi sa propre politique de résidence d’écriture. Signe que la littérature continue à être la figure de proue de nombre de ces établissements dédiés à l’influence culturelle française. Et pour ne citer que quelques exemples dans des zones éloignées, l’institut français du Japon ou l’institut de Prague accueillent régulièrement autrices et auteurs venus se ressourcer et découvrir de nouveaux territoires imaginaires pour irriguer leurs œuvres.

    Résidence de création de Prague
    Résidence de création de Prague

    La traduction pour faire rayonner le français partout dans le monde

    La France possède également d’autres outils pour aider les éditeurs étrangers à traduire en français ou les encourager à publier nos auteurs français et francophones. Ainsi le programme d’aide à la publication (PAP) de l’institut français de Paris vient s’ajouter aux bureaux des livres gérés localement par les Ambassades de France et leurs services culturels. Il y aurait 26000 titres publiés grâce à ces crédits dans plus de 80 pays et ce depuis 1990.

    « L’influence d’un pays se mesure aussi au nombre de ses auteurs traduits. »

    Jules Verne reste l’auteur français le plus traduit dans le monde et Guillaume Musso serait traduit dans plus de 34 langues différentes. Si ces auteurs n’ont pas réellement besoin de soutien institutionnel, de par leur notoriété patrimoniale ou commerciale, on peut mettre en avant l’œuvre de Leila Slimani aujourd’hui diffusée dans une vingtaine de langues comme un exemple de réussite de notre politique d’appui à la traduction. L’influence d’un pays se mesure aussi au nombre de ses auteurs traduits.

    La petite armée des attachés pour le livre et des médiathécaires d’instituts

    Ce sont les attachés pour le livre, des coopérants recrutés par le ministère des affaires étrangères, qui sont les valeureux hussards de la république des lettres à l’étranger et qui mettent leur connaissance des marchés du livre local ou des ficelles de l’édition pour promouvoir le livre français hors de nos frontières.

    Si le recrutement est exigeant il offre des opportunités de carrière passionnante pour des diplômés en Lettres qui veulent sortir de l’enseignement scolaire et se retrouver au service des auteurs dans les coulisses des ambassades. Les médiathèques des instituts et des alliances, sont aussi le lieu d’épanouissement naturel de ces passionnés de l’écrit que sont les médiathécaires d’instituts ou d’alliances françaises.

    Médiathèque institut de Rabat
    Médiathèque institut de Rabat

    Leur mission est de concilier les valeurs universelles de la France avec la sensibilité locale et d’avoir une politique d’acquisition de livres qui soit inclusive, pour tous publics. Les médiathèques œuvrent pour une gestion vivante de leurs fonds qui sont renouvelés en moyenne autour de 10 pour cent chaque année. L’activité de « désherbage » (retraits des livres tombés en désuétude) faisant partie intégrante du métier. Si les fonds d’acquisition sont de quelques milliers d’euros pour la médiathèque d’une petite alliance de province ils peuvent monter jusqu’à plus de 10 000 euros pour un grand institut comme celui de Madrid ou de Rabat. Ces bibliothèques multimédias ne sont pas seulement des bases documentaires pour celles et ceux qui apprennent le français en Institut. Ce sont aussi souvent les seuls points d’accès à la littérature francophone pour les communautés d’expatriés amatrices de lecture.

    Les foires et salons du livre, des fenêtres d’opportunité prioritaires

    Ce panorama autour de la diplomatie du livre ne serait pas complet sans l’évocation des foires du livre, qui relèvent du trésor précieux pour les passionnés qui viendront échanger avec leurs auteurs favoris en leur sollicitant une précieuse dédicace au passage. Pour la diplomatie du livre ce sont des fenêtres d’attention et d’opportunité à exploiter en priorité. Pour mettre en avant des auteurs emblématiques, pousser de nouvelles figures des lettres sous le feu des projecteurs, réaliser des projets croisés entre maisons d’édition ou tout simplement prendre « le pouls du monde » à l’occasion des conférences et débats d’idées qui jalonnent ces trois jours de liesse livresque.

    « Il faut que nos livres aillent partout où l’on parle la langue des hommes »

    Voltaire, Lettre à d’Alembert

    À tout seigneur, tout honneur, la foire internationale du livre de Francfort organisée traditionnellement en octobre est la plus rayonnante en terme professionnel puisque sur ses 230 000 visiteurs, plus de la moitié serait des professionnels du livre. Les ficelles pour mettre en avant les auteurs francophones dans ce grand Barnum de la littérature sont multiples. La France invitée d’honneur en 2017 eut ainsi les honneurs naturels des gazettes et une exposition multipliée pour ses auteurs.  Ce fut le fruit d’une discrète diplomatie de coulisse d’inscrire cette édition hexagonale dans un agenda sur chargé. À Londres, c’est la taille du pavillon français qui est remarquée parmi les 1000 exposants de ce moment culturel de printemps. Une question de budget avant tout pour une location d’espace de plusieurs dizaines de milliers d’euros.

    Une politique de têtes d’affiche

    Mais l’ambition se retrouve aussi dans la programmation d’auteurs et la composition de « plateaux » d’invités alléchants, « bons clients » médiatiques ou même faiseurs de polémiques.

    Michel Houellebecq, écrivain
    Michel Houellebecq, écrivain

    Le plus gros vendeur français, l’écrivain Michel Houellebecq, apparaissait justement à l’édition française de la foire du livre de Francfort en 2017.  Un auteur qui fait traditionnellement recette outre-Rhin où tous ses ouvrages sont traduits et où ses ventes dépassent généralement les 100 000 exemplaires vendus. Il s’est illustré récemment en Mai 2025 au Musée d’art de Tel-Aviv pour une soirée littéraire organisée par l’institut français d’Israel.  L’écrivain polémiste a cependant réduit ses apparitions publiques dans un réseau culturel qui désormais le boude un peu, l’odeur du soufre étant parfois trop forte à supporter par certains programmateurs.

    Sylvain Tesson, «l’écrivain voyageur»
    Sylvain Tesson, «l’écrivain voyageur»

    Il n’en est rien d’un autre esprit polémiste, « l’écrivain voyageur » Sylvain Tesson qui de Boston à Columbia a écumé le réseau français aux USA ces deux dernières années et qui est programmé par l’institut français du Danemark au Bogforum de Copenhague du 7 au 9 novembre 2025 au côté d’un auteur qui ne lui ressemble pas au plan politique, le sociologue Didier Eribon. Choc des contraires ou hasard des choix de maisons d’édition qui cherchent de nouveaux publics à l’étranger.

    Les prix littéraires inspirent habituellement la diplomatie du livre

    La saison des prix qui bat son plein devrait consacrer de nouvelles têtes d’affiche ou récompenser des auteurs déjà confirmés. Le Goncourt attribué à Laurent Mauvignier pour « la maison vide » (édition de Minuit) assurera des ventes dopées à son récipiendaire. Mais lui vaudra aussi les bonnes grâces d’un réseau culturel qui ne mégote pas devant la programmation du « Goncourt » le prix le plus populaire à l’étranger. Laurent Mauvignier est d’ailleurs une valeur sûre qui a déjà « voyagé » dans le réseau depuis plusieurs années.

    Laurent Mauvignier et Kamel Daoud
    Laurent Mauvignier et Kamel Daoud

    Kamel Daoud, vainqueur 2024, avait pu se produire à l’institut français des Pays-bas en décembre 2024 pour une conférence autour de la figure de Voltaire. Un symbole fort pour cet auteur dont le dernier opus, « Houris », est toujours interdit en Algérie car traitant de la « décennie noire », un thème jugé tabou par le régime et les médias.

    Notre diplomatie du livre n’est donc pas seulement inspirée par la promotion de beaux écrits dans une belle langue. Loin de sa seule dimension esthétique elle résonne bel et bien de l’ambition universelle de Voltaire : « Il faut que nos livres aillent partout où l’on parle la langue des hommes » Lettre à d’Alembert (1760). Une ambition démocratique au service de la liberté.

  • Le décès de Claude Bébéar ferme un chapitre du capitalisme français

    Le décès de Claude Bébéar ferme un chapitre du capitalisme français

    Fondateur d’Axa en 1985, Claude Bébéar a transformé son entreprise en la « première compagnie française d’assurances », comme l’a rappelé ce 04 novembre, l’Élysée. La présidence de la République met par ailleurs en lumière ses « engagements sociaux », notamment la « Fondation du mécénat humanitaire » qu’il avait créée il y a près de quarante ans. Mais l’homme d’affaire s’était taillé une réputation qui lui a valu le surnom de « Crocodile Claude ». On revient pour les Français de l’étranger sur le parcours de cette figure du patronat français qui régna sur la place de Paris pendant 40 ans.

    De la Normandie à Paris

    A partir d’une petite mutuelle normande, 25e assureur français en 1975 lorsqu’il en prend les commandes à 40 ans, ce bâtisseur d’empire a créé une entreprise multinationale, AXA, cotée, un temps, à New York. Le champion français est devenu l’un des tout premiers assureurs mondiaux.

    Davantage encore qu’un visionnaire de l’assurance, Claude Bébéar s’est affirmé comme l’un des rénovateurs du capitalisme français. C’est en 1958 qu’il est recruté par André Sahut d’Izarn, le patron de l’Ancienne Mutuelle de Belbeuf, près de Rouen, dont le fils était l’un de ses camarades de promo. Depuis cette base normande, il construit son groupe à coups de rapprochements et d’OPA.

    Drouot, Présence, Midi, Equitable, UAP : autant de batailles mémorables, qui lui permettent de bousculer l’establishment financier avant d’en devenir l’un des piliers les plus puissants. Malgré son tempérament, ce fonceur a su faire preuve de patience.

    Le capitalisme à la française

    Au tournant des années 2000, face à la montée en puissance de l’assureur allemand Allianz, qui a acheté les AGF en France, il a voulu jouer un rôle de premier plan dans la recomposition de l’échiquier bancaire français. D’abord en tentant de marier BNP et Paribas, deux banques dont il est actionnaire, pour partir à l’assaut du Crédit Lyonnais. Ensuite en étant mêlé à l’intense bataille boursière, médiatique et politique entre BNP, Société Générale et Paribas. Il fut aussi actionnaire de Vivendi où il mena la vie dure à Jean-Marie Messier et à son projet finalement avorté.

    Décès de Claude Bébéar, fondateur d'AXA, à l'âge de 90 ans
    Décès de Claude Bébéar, fondateur d’Axa, à l’âge de 90 ans | © ricochet64 / Shutterstock.com

    Cependant, avant de s’affirmer comme un chasseur redoutable – cela lui vaut d’être appelé « Crocodile Claude » par le magazine américain « Fortune », un surnom qui le faisait plutôt sourire -, Claude Bébéar acquiert une réputation de patron social, doté d’une bonne vision des évolutions lourdes de la société. A la suite d’une grève, il prend la tête de l’Ancienne Mutuelle, au début de 1975. Il a 39 ans. Il se lance alors dans une démarche d’innovations sociales : horaires mobiles mis en œuvre tout de suite et semaine de 37 heures en 1983.

    Le patron d’AXA s’est risqué à la transparence quand la société française cultivait encore les vertus du secret. Son catholicisme affiché suscitait parfois des grincements de dents, car il n’a jamais cherché à se faire passer pour un saint. Il sera l’un des premiers patrons français à dévoiler son salaire et ses stock-options. Le public saura même qu’il a subi un pontage coronarien, à la fin de 1989, en pleine OPA sur Farmer’s. Dès 1995, Il se vantera de pratiquer la semaine de quatre jours. Le père de famille ne mettra cependant pas sa vie privée sur la place publique.

    Un patron de gauche ?

    Parallèlement, Claude Bébéar a développé sa conception du patron engagé. Son expérience de la guerre d’Algérie l’avait fortement marqué. Un temps, il hésite à se lancer en politique, à Rouen, comme successeur de Jean Lecanuet. Finalement, il milite en faveur de la participation de l’entreprise à la vie de la cité. Il fonda d’ailleurs l’Institut Montaigne, un think tank de gauche bien connu. Sans complexe, car l’entreprise « citoyenne » agit dans son intérêt bien compris. Il est à l’origine de la création d’IMH (Institut du mécénat humanitaire) en 1986. Il soutient la Fondation Agir contre l’exclusion de Martine Aubry. Sa dernière prise de position publique remonte à 2017, lorsqu’il annonce son soutien à Emmanuel Macron à quelques jours de l’élection présidentielle, dans « Les Echos ».

    Favorable à des syndicats forts, et au traité de Maastricht, Claude Bébéar a régulièrement défrayé la chronique avec ses propositions de réforme de la protection sociale, jugées par ses détracteurs bien trop favorables aux assureurs privés. Lui se disait partisan d’un rêve européen, qui serait le rêve américain moins la brutalité de la société américaine.

  • La CFE et ALEA : une alliance pour une couverture santé optimale à l’étranger

    La CFE et ALEA : une alliance pour une couverture santé optimale à l’étranger

    En Asie, mais pas seulement, Alea et la Caisse des Français de l’Etranger (CFE) s’allient pour faciliter la protection sociale des Français de l’étranger.

    Écouter le podcast avec Rachida Kaci et Julien Mathieu

    La CFE : la sécurité sociale des Français expatriés

    Une mission méconnue mais indispensable

    La CFE est souvent perçue comme une inconnue pour les expatriés, alors qu’elle joue un rôle clé : transposer le système de protection sociale français à l’étranger.

    « La CFE, c’est la sécurité sociale des Français qui résident à l’étranger.
    Nous proposons les mêmes garanties qu’en France :
    santé, prévoyance et retraite. »

    Rachida Kaci, responsable communication de la Caisse des Français de l’étranger

    Les évolutions en 2025

    Pour mieux répondre aux besoins des expatriés, la CFE a modernisé ses services :

    • Un extranet enrichi pour accéder à plus d’informations et de services en ligne, 24h/24.
    • Une réponse plus rapide aux demandes, avec une simplification des procédures de remboursement.
    • Une couverture universelle : pas de questionnaire médical, pas de limite d’âge, pas d’exclusion pour pathologies préexistantes.

    « Nous voulons être au plus près de nos assurés, surtout dans des pays éloignés comme la Chine, où les horaires de contact avec la France peuvent être compliqués »

    Rachida Kaci, responsable communication de la Caisse des Français de l’étranger

    Les limites de la CFE et l’importance des complémentaires

    La CFE rembourse selon les tarifs de la Sécurité sociale française, ce qui peut laisser une partie importante des frais à la charge de l’assuré, surtout dans des pays où les coûts médicaux sont élevés, comme Hong Kong ou la Chine. « Plus les coûts de santé sont élevés, moins le remboursement de la CFE est important, précise Rachida Kaci. C’est pourquoi il est essentiel de compléter cette couverture. »

    Le rôle clé d’ALEA

    ALEA, en tant que représentant officiel de la CFE, propose des solutions complémentaires pour couvrir les frais restants. 

    « Nous travaillons avec des assureurs français pour offrir des complémentaires expatriés, équivalentes aux mutuelles en France.
    Cela permet aux expatriés d’avoir une couverture à 100 %. »

    Julien Mathieu d’ALEA

    Alea, votre partenaire santé
    Alea, votre partenaire santé

    Comment bien se couvrir en tant qu’expatrié ?

    Trois étapes clés selon Julien Mathieu :

    • S’enregistrer au consulat : Pour bénéficier des informations et protections disponibles.
    • S’informer : Contacter des experts comme ALEA pour comprendre ses options.
    • Agir : Souscrire une couverture adaptée, en combinant CFE et complémentaire.

    « Beaucoup d’expatriés nous contactent trop tard, une fois qu’ils sont malades ou hospitalisés, regrette Julien Mathieu. Il est crucial de se renseigner dès son arrivée. »

    Julien Mathieu d’ALEA

    Un exemple concret : la couverture santé à Hong Kong

    À Hong Kong, où les frais médicaux sont parmi les plus élevés au monde, un expatrié a plusieurs options :

    • Une assurance locale : Souvent peu chère, mais avec une couverture limitée.
    • Une assurance internationale non française : Coûteuse et parfois complexe.
    • Une assurance française complémentaire à la CFE : « La solution que nous recommandons, car elle permet un remboursement fluide et complet », précise Julien Mathieu.

    Une collaboration gagnante pour les expatriés

    La CFE et ALEA combinent leurs forces pour offrir :

    • La solidité d’un organisme public (CFE) avec l’expertise locale et personnalisée (ALEA).
    • Un accompagnement sur mesure pour les familles, les jeunes actifs et les entreprises.

    « Nous apportons une proximité humaine et des conseils adaptés, ce qu’un extranet ne peut pas remplacer », souligne Julien Mathieu.

    Pour en savoir plus

    CFE

    Site de la CFE : www.cfe.fr

    logo Alea

    Site d’ALEA : https://alea.care/fr

  • Le deuil : miroir d’une société en fragilité

    Le deuil : miroir d’une société en fragilité

    Le deuil est une expérience universelle que chaque individu a vocation à connaître dans sa vie, mais son empreinte s’inscrit désormais dans une temporalité étirée et une solitude accrue dans une société moins fondée sur le faut religieux. Le Crédoc a réalisé une enquête (3 475 répondants âgés de plus de 18 an) sur la gestion du deuil par les Françaises et les Français. Selon cette étude, près de neuf Français sur dix ont vécu un deuil marquant, et un sur deux traverse encore cette épreuve plus d’un an après le décès. Dans une France vieillissante – 646 000 décès en 2024 contre 538 000 en 2005, le poids psychologique des décès s’accroît. 

    Le deuil, une question de plus en plus prégnante ! 68 % des personnes ayant perdu un proche depuis un à trois ans se déclarent encore en deuil ; 55 % entre trois et cinq ans ; et 35 % au-delà de cinq ans. Le phénomène du deuil prolongé s’installe donc dans la durée. Pour un tiers des Français, la perte d’un être cher demeure vive cinq ans plus tard. Cette persistance dépend du lien affectif.

    Près de 100 % des parents ayant perdu un enfant ou un petit-enfant se disent encore en deuil au-delà d’un an, 73 % pour ceux ayant perdu un conjoint, et plus de 50 % pour ceux frappés par la mort d’un frère ou d’une sœur. Le deuil est plus dur quand il est brutal : décès brutal, suicide (59 %), maladie infectieuse (63 %) ou accident (53 %). `

    Les visages de la vulnérabilité

    Le rapport du Crédoc souligne les inégalités face à la mort. Les jeunes adultes (25-34 ans) sont parmi les plus touchés. 64 % connaissent un deuil dépassant un an. Pour les chefs d’entreprise, artisans et commerçants, perdre un associé ou un proche cogestionnaire désorganise leur vie privée et professionnelle. Les mères de famille monoparentale sont les plus exposées au deuil long et traumatisant. 

    Les répercussions psychiques : quand l’absence devient pathologie

    Un an après la disparition, plus de la moitié (54 %) des endeuillés connaissent des épisodes dépressifs, 50 % souffrent d’angoisses, 48 % présentent des troubles d’adaptation (irritabilité, confusion, stress), et 26 % déclarent avoir eu des pensées suicidaires. Ces chiffres dessinent une véritable carte de la douleur mentale.  Six personnes sur dix continuent de ressentir le besoin d’être proches du défunt et 40 % évitent tout rappel de la personne disparue. 

    Les compensations destructrices

    Face à la perte, le corps cherche des palliatifs. 69 % des personnes encore en deuil au-delà d’un an ont accru leur consommation alimentaire, 56 % celle de médicaments, 51 % d’alcool et autant de tabac. Neuf personnes endeuillées sur dix évoquent des douleurs physiques ou un épuisement durable, et 14 % déclarent avoir développé une maladie nouvelle ou aggravé une pathologie préexistante. Dans 83 % des cas, un diagnostic médical a été posé.

    Des effets sur le travail

    Près d’un tiers des personnes en deuil depuis plus d’un an ont dû s’arrêter de travailler plus d’une semaine. Parmi les actifs concernés, 72 % ont eu du mal à se concentrer, 66 % se sont sentis ralentis, et 47 % ont subi un véritable épuisement professionnel. 15 % des endeuillés prolongés ont quitté leur emploi à cause du décès, dont plus d’un tiers n’ont jamais retrouvé leur poste. 11 % n’ont pas retravaillé du tout. Ces chiffres révèlent un coût social du deuil rarement mesuré : perte de revenus (28 %), de chances professionnelles (29 %), ou précarisation durable. 

    Un cercueil arrive devant l'appareil de crémation au Crématorium de Bayeux
    Un cercueil arrive devant l’appareil de crémation au Crématorium de Bayeux • © AFP/France Télévisions

    Le tissu social mis à l’épreuve

    Près des deux tiers des personnes concernées se sentent isolées ; une sur deux a coupé des liens avec des proches. Là encore, les jeunes, les femmes et les familles monoparentales cumulent les fragilités. Dans 18 % des cas, la perte entraîne même un déménagement, souvent chez les 18-44 ans ou les chefs d’entreprise. 

    Les symboles du départ

    La question des cendres Les Français recourent de plus en plus à la crémation. Si en 1980, moins d’1 % des défunts étaient incinérés, ce taux dépasse désormais 45 %. Trois quarts des Français ont déjà assisté à des obsèques avec crémation. Dans 20 % des cas, les cendres ont été dispersés dans la nature. Or plus de la moitié de ceux qui ont connu cette pratique estiment qu’elle complique leur cheminement du deuil. 28 % jugent qu’elle entrave fortement leur manière d’entretenir le souvenir du défunt. 

  • Zohran Mamdani élu maire : New York bascule à gauche

    Zohran Mamdani élu maire : New York bascule à gauche

    New York a tourné une page de son histoire politique. Le 4 novembre 2025, Zohran Mamdani a été élu maire de la ville, devenant l’un des plus jeunes maires de l’histoire de la métropole et le premier maire musulman de New York. Ce triomphe marque non seulement un tournant pour la ville qui ne dort jamais, mais aussi une confirmation du basculement des grandes métropoles américaines vers un progressisme affirmé.

    Zohran Mamdani élu maire de New York

    Il faut remonter à 1889, avec l’élection de Hugh J. Grant à seulement 31 ans, pour trouver un maire plus jeune que Zohran Mamdani, qui rejoint ainsi le cercle très restreint des plus jeunes élus de l’histoire de New York. Ce rare exploit souligne l’ampleur du triomphe de Mamdani dans l’histoire politique new-yorkaise.

    À 34 ans, le jeune édile incarne le renouveau démocrate. Né en Ouganda, naturalisé américain, élu de l’État de New York, il a mené une campagne résolument tournée vers la justice sociale et l’égalité. Son programme : gel des loyers, gratuité des transports publics et des crèches, construction de 200 000 logements à loyers modérés, salaire minimum à 30 $ de l’heure d’ici 2030, et alourdissement de la fiscalité pour les plus riches. Il entend aussi attirer 1 000 nouveaux enseignants chaque année dans les écoles publiques, faisant de l’éducation une pierre angulaire de son mandat.

    La jeunesse au pouvoir

    Zohran Mamdani, 34 ans, est lun des plus jeunes maires de lhistoire de New York. Ce succès historique souligne le renouvellement générationnel du leadership urbain.

    Un engagement pro-Palestine dans un contexte tendu

    La victoire de Zohran Mamdani intervient dans un climat politique marqué par les tensions autour de la guerre à Gaza. À New York, les derniers mois ont été rythmés par les protestations sur les campus, notamment à Columbia University, où les mobilisations étudiantes pro-Palestine ont relancé le débat sur la liberté d’expression et l’antisémitisme. Mamdani, qui s’est exprimé à plusieurs reprises sur le sujet, a dénoncé la politique du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qualifiant les opérations à Gaza de “guerre contre les Palestiniens” et appelant à “un cessez-le-feu immédiat et au respect du droit international”. Il s’est également dit favorable à la suspension de l’aide militaire américaine à Israël tant que les violations du droit humanitaire persisteraient.

    Zohran Mamdani à New York, le 4 novembre 2025. ©ANGELINA KATSANIS / AFP
    Zohran Mamdani à New York, le 4 novembre 2025. ©ANGELINA KATSANIS / AFP

    Selon un sondage Siena College publié en mai 2024, 72 % des New-Yorkais soutenaient les manifestations pacifiques en faveur des civils de Gaza. Lors de la primaire démocrate de juin 2025, un sondage Data for Progress indiquait que, parmi les électeurs plaçant la politique étrangère parmi leurs priorités, 78 % souhaitaient que les États-Unis réduisent leur soutien à Israël.

    Ces chiffres confirment que le discours de Zohran Mamdani n’a pas marginalisé sa candidature, au contraire : il a su traduire dans le langage municipal une sensibilité émergente du progressisme new-yorkais, mêlant justice sociale locale et conscience internationale. Sa victoire souligne l’évolution dune ville historiquement démocrate vers une approche plus critique de la politique américaine au Moyen-Orient, tout en demeurant profondément attachée au pluralisme et au dialogue intercommunautaire.

    New York rejoint le clan des villes « progressistes »

    La victoire de Zohran Mamdani dépasse le cadre de la mairie : elle inscrit New York dans un mouvement national où les grandes métropoles basculent dans la clan « progressiste ». Chicago avec Brandon Johnson, Boston avec Michelle Wu, Oakland avec Barbara Lee, Newark avec Ras Baraka et Portland avec Keith Wilson défendent des politiques structurelles : logement abordable, éducation, mobilité durable et réduction des inégalités.

    Zohran Mamdani, déclaré vainqueur de l’élection à la mairie de New York, lors de la soirée électorale au théâtre Brooklyn Paramount, à New York, le 4 novembre 2025. ©ANGELA WEISS/AFP
    Zohran Mamdani, déclaré vainqueur de l’élection à la mairie de New York, lors de la soirée électorale au théâtre Brooklyn Paramount, à New York, le 4 novembre 2025. ©ANGELA WEISS/AFP

    Ces villes contrastent avec la rhétorique sécuritaire de Washington et démontrent qu’il est possible de combiner sécurité, inclusion et justice sociale. À New York, Zohran Mamdani rejoint ce réseau de municipalités et envoie un signal clair au Parti démocrate : le progressisme est désormais électoralement et stratégiquement central.

    Plus qu’un simple basculement politique, cette victoire illustre un changement de paradigme : New York ne se contente plus de préserver l’ordre établi, elle mise sur des solutions concrètes aux problèmes socio-économiques. Ces bastions progressistes deviennent des laboratoires d’innovations politiques et un contrepoids stratégique à Washington, redéfinissant le rôle des métropoles dans la recomposition nationale.

    Laboratoires urbains du progressisme

    Ces villes tentent de démontrer qu’un leadership centré sur l’inclusion, la durabilité et la justice sociale peut être à la fois ambitieux et électoralement gagnant. Ces métropoles deviennent des laboratoires politiques pour l’échelon national.

    New York et la défiance envers l’establishment démocrate

    La victoire de Zohran Mamdani n’illustre pas seulement un triomphe individuel, elle reflète une transformation profonde du rapport des New-Yorkais à l’establishment démocrate, dont Andrew Cuomo, battu de près de 10 points par Zohran Mamdani est l’image. Depuis plusieurs années, la population urbaine manifeste une méfiance croissante envers les figures historiques du parti, perçues comme trop centrées sur le maintien du pouvoir et trop éloignées des préoccupations quotidiennes des habitants. Les scandales de corruption ou sexuels qui ont frappé Andrew Cuomo — ancien gouverneur démissionnaire de l’État de New York — combinés à la gestion critiquée de la pandémie et des inégalités sociales, ont cristallisé ce sentiment.

    Les jeunes électeurs, diplômés et issus de communautés diversifiées, expriment un rejet des compromis de l’establishment au profit d’un progressisme audacieux. Dans une ville où plus de la moitié des foyers parlent une langue autre que l’anglais, la perception d’un parti trop homogène et élitiste renforce l’attrait pour des candidats qui incarnent la diversité et l’inclusion. Zohran Mamdani, fils d’immigrés et musulman, incarne ce renouvellement générationnel et culturel, offrant une alternative crédible à un système jugé sclérosé.

    À New York, comme dans d’autres grandes métropoles américaines, l’émergence de leaders progressistes traduit un changement de paradigme : le pouvoir ne se limite plus à préserver l’ordre établi ou à garantir la croissance économique. Il devient un instrument pour corriger les déséquilibres sociaux, expérimenter des politiques inclusives et projeter un message national, défiant la rhétorique sécuritaire de Washington et redéfinissant le rôle des grandes villes dans le paysage politique américain.

    Les réactions des élus consulaires des Français de New-York

    Du côté des élus représentant les Français de New York au conseil consulaire, les réactions sont partagées. Ainsi Richard Ortoli, siégeant chez les Indépendants à l’Assemblée des Français de l’étranger veut rassurer : « La victoire de Zohran Mamdani à la mairie de New York est historique, et pour rassurer ceux que cela inquiète, Zohran Mamdani n’est pas Jean-Luc Mélenchon, quoi que disent certains à droite. Cette victoire reste, néanmoins, un tournant idéologique et un message adressé à l’Amérique de Donald Trump. »

    « Zohran Mamdani n’est pas Jean-Luc Mélenchon »

    Richard Ortoli, conseiller des Français de New York, membre de l’AFE

    Autre élue pour les Français de New York, Annie Michel, de sensibilité de gauche est « heureuse et profondément émue par la victoire de Zohran Mamdani ». Pour elle, qui représente aussi nos compatriotes dans les instances consulaires françaises, cette « élection est la preuve que les idées d’une démocratie progressiste, ouverte, inclusive et centrée sur la participation citoyenne, peuvent triompher face à l’establishment. »

    « Cette victoire de Zohran Mamdani (…) montre que l’engagement sincère peut transformer New York et inspirer au-delà de ses frontières »

    Annie Michel, conseillère des Français de New York

    Jointe par la rédaction, Annie estime aussi que « cette victoire symbolise le renouveau, la force de la jeunesse, et montre que l’engagement sincère peut transformer New York et inspirer au-delà de ses frontières ».

    Pour Patrick Pagni, également Conseiller des Français de New York, la victoire de Zohran Mamdani « consacre le glissement du parti Démocrate vers une gauche plus radicale, face au large mouvement populiste qui a porté Donald Trump ». Pour celui qui est membre du parti politique Horizons, « cette situation n’est pas sans rappeler la situation française avec la poussée de blocs radicaux, à droite et à gauche, qui marginalise les formations ou tendances politiques traditionnelles, plus calées vers le centre. Reste à savoir si le nouveau maire pourra appliquer tout le programme qu’il a en tête ». Il est rejoint par Richard Ortoli qui se demande si « les promesses qui ont galvanisé sa campagne résisteront à l’épreuve du réel. » Selon ce dernier, Zohran Mamdani devra « désormais traduire son programme ambitieux en actes. Son succès dépendra de sa capacité à concilier idéalisme et pragmatisme ».

    Les Français de New York n’ont pas pu voter à cette élection

    Dans de nombreuses villes à travers le monde, les résidents étrangers en situation régulière ont la possibilité de participer aux élections locales/municipales pour choisir leur maire. Pourtant, à New York, cette pratique n’est pas en vigueur.

    « Ceux qui paient l’impôt ont le droit d’en contrôler l’usage »,

    Patrick Pagni, conseiller des Français de New York

    Une situation que déplore Annie Michel. Selon elle, « reconnaître leur participation citoyenne au niveau local serait non seulement juste, mais renforcerait également la démocratie locale. » À l’inverse, pour Richard Ortoli « le système doit être uniforme, quelle que soit l’élection, et le droit de vote devrait être limité aux seuls citoyens des U.S. ». Du côté de Patrick Pagni, celui-ci est « favorable au vote des étrangers en situation régulière pour les seules élections municipales ». Il justifie ce principe par « l’idée que ceux qui paient l’impôt ont le droit d’en contrôler l’usage ». Comment Zohran Mamdani répondra-t-il à cette situation ? Nos Français de la Big Apple pourront-ils s’exprimer lors du prochain scrutin municipal ?  

    Une victoire symbolique de Zohran Mamdani

    Aujourd’hui, Zohran Mamdani ne gagne pas seulement la mairie : il incarne un changement, affirmant des valeurs de justice, d’égalité et d’ouverture dans une ville profondément marquée par la diversité. Son parcours, de fils d’immigrés né en Afrique à maire de la capitale économique des États-Unis, raconte une autre version du rêve américain, celle d’une réussite fondée sur l’engagement, la solidarité et la diversité plutôt que sur la seule ascension individuelle.

    Sa victoire marque l’émergence d’une Amérique nouvelle. Le 4 novembre 2025 pourrait rester dans les livres comme le jour où New York a choisi une trajectoire audacieuse, en rupture totale avec la politique du locataire de la Maison-Blanche.

    Quelle sera la réaction concrète de Donald Trump à la victoire de Zohran Mamdani ? Affaire à suivre…

  • Les impasses françaises

    Les impasses françaises

    La France n’est pas au bord de la banqueroute, mais elle s’enlise dans ses contradictions au point d’apparaître comme l’État malade de l’Europe. Sa croissance stagne, sa dette s’alourdit, sa productivité recule, sa dépense publique ne cesse de progresser tout comme les prélèvements obligatoires. Une langueur s’installe, sur fond de moral des consommateurs et des chefs d’entreprise miné. Un long hiver semble s’installer sur la France.

    Après 0,9 % en 2024 et 1,6 % en 2023, la croissance française ne dépassera pas 0,8 % en 2025. Sur cinq ans, la moyenne annuelle est d’1 %, contre 2,3 % dans les années 1990 et 1,5 % encore dans les années 2010. Cet affaiblissement de la croissance est structurel. La productivité horaire a reculé de 1,5 % depuis 2019. La productivité par tête est inférieure de 2,2 % à son niveau d’avant-Covid.

    Une sous-productivité chronique

    Cette sous-productivité tient à l’insuffisance des dépenses de R&D (2,2 % du PIB contre 3,5 % aux États-Unis), au poids du secteur public dans l’emploi total (24 % contre 16 % en Allemagne) et à l’inefficacité du système éducatif : la France est se situe dans la moyenne basse du classement PISA sur le niveau des compétences des élèves. Chaque génération d’actifs entre sur le marché du travail avec un niveau de compétences stagnantes, alors que le capital technologique progresse ailleurs.

    La France est confrontée à un sous-emploi chronique, en particulier chez les moins de 25 ans et chez les plus de 55 ans. Le taux d’emploi des 15-64 ans reste limité à 67 %, contre 77 % en Allemagne et 79 % aux Pays-Bas. Le taux d’activité des 55-64 ans n’est que de 56 %, contre 72 % en Allemagne. Le chômage des jeunes (15-24 ans) atteint 16 %, soit le double de la moyenne européenne.

    Depuis la réforme des retraites de 2010, le taux d’emploi des seniors progresse lentement, mais reste insuffisant pour compenser la baisse du nombre de cotisants. L’inadéquation entre compétences et besoins des entreprises demeure criante : 300 000 postes dans l’industrie et la santé restent vacants.

    Le taux de marge des entreprises ne représente plus que 30 % de la valeur ajoutée, contre 33 % en 2017. Cette stagnation s’explique par plusieurs causes imbriquées : vieillissement démographique, sous-investissement technologique, complexité réglementaire et baisse du temps de travail effectif. La France reste riche en capital humain, mais pauvre en efficacité productive.

    La France souffre d’une hypertrophie des administrations publiques

    Les dépenses publiques s’élèvent à plus de 58 % du PIB, soit le taux le plus élevé de l’OCDE. Le poids des dépenses publiques est de 50 % en Allemagne, de 47 % en Espagne, de 55 % en Italie. Il est en moyenne de 44 % au sein de l’OCDE et de 49 % dans la zone euro.

    En France, cette dépense est composée aux deux tiers de dépenses sociales : retraites (15 % du PIB), santé (11 %), prestations familiales et chômage (10 %). La croissance de ces dépenses dépasse celle du PIB depuis vingt ans. Entre 2000 et 2025, le PIB en volume a augmenté de +33 %, les dépenses sociales de +54 %. Le déficit public est devenu chronique : la France cumule 50 ans de déficits successifs. À chaque crise, il s’accroît et ne revient jamais à son niveau initial. Il devrait atteindre 5,4 % du PIB en 2025.

    Dépenses publiques France
    Image d’illustration © Stock Adobe

    Le déficit primaire (hors charges d’intérêts) demeure à 3,3 %, niveau qui ne permet pas de réduire le poids de la dette. Les administrations publiques devraient consentir un effort de plus de 130 milliards d’euros pour inverser la tendance. La dette atteint 115 % du PIB (environ 3 250 milliards d’euros). La charge d’intérêts dépassera 60 milliards en 2025, soit l’équivalent du budget de l’Éducation nationale ; sans inversion de tendance, elle pourrait atteindre 100 milliards d’euros d’ici 2029.

    Aucun gouvernement, aucune majorité parlementaire n’ose engager une véritable réduction des dépenses publiques ni même un retour à l’équilibre, comme l’illustrent les discussions parlementaires autour des projets de loi de finances pour 2026. Les dégradations de la notation souveraine n’ont de résonance que le temps de leur annonce. Si le diagnostic est connu, aucun consensus n’existe pour changer de trajectoire.

    La France souffre aussi d’un déficit commercial persistant

    Depuis 2003, elle importe plus qu’elle n’exporte. En 2025, le déficit atteint 85 milliards d’euros, après le record de 160 milliards en 2022. Le solde industriel est négatif de plus de 60 milliards. Les excédents de services (tourisme, luxe, aéronautique) ne suffisent pas à compenser durablement. Le taux de couverture est tombé à 93 %, contre 105 % dans les années 1990. La part de la France dans les exportations mondiales est passée de 5,7 % en 2000 à 2,7 % en 2025.

    Ce recul tient à la compétitivité-coût (salaires, énergie) et hors coût (innovation insuffisante, petite taille des entreprises, bureaucratie). La politique économique est devenue un empilement d’urgences contradictoires sans cap clair, évoluant au gré des capacités de blocage. Elle cherche tout à la fois à soutenir la consommation par la dépense publique, l’investissement par la baisse des impôts de production, et la réduction du déficit sans diminuer la dépense, en vain. Elle veut accélérer la transition énergétique sans compromettre la compétitivité.

    Cette stratégie d’équilibriste a épuisé l’efficacité de l’action publique. Les multiplicateurs budgétaires s’affaiblissent. Selon l’OFCE, 1 euro de dépense publique n’ajoute plus que 0,4 euro de PIB, contre 0,8 avant 2020. La politique industrielle reste fragmentée : 25 dispositifs d’aides coexistent, rendant la stratégie de réindustrialisation illisible. 15 milliards d’euros par an de subventions, dispersées, sont octroyés sans effet mesurable sur la productivité.

    La sortie de crise passe par un relèvement de la croissance potentielle. Celui-ci suppose un accroissement du volume de travail, ce qui impliquerait soit une réduction du nombre de jours de congés, soit un allongement du temps de travail. Pour l’heure, ces options sont fermement rejetées. La restauration de la compétitivité et de la productivité exige un effort d’investissement productif privé accru : il devrait passer de 11 % à 13 % du PIB d’ici 2030. La R&D, le numérique et les technologies propres doivent devenir trois priorités. Les pouvoirs publics devraient stabiliser les dépenses sociales en volume alors qu’elles ont crû de +7,6 % depuis 2019. Le gouvernement devrait viser un retour du déficit public à 2 % du PIB afin de stabiliser la dette. Un véritable programme de simplification doit être engagé : aujourd’hui, plus de 400 000 normes s’appliquent aux entreprises.

    Échapper au déclin ?

    Mais la France conserve des atouts : démographie moins dégradée que la moyenne de la zone euro, épargne abondante, infrastructures de qualité, secteurs dynamiques (aéronautique, défense, banques, assurances, tourisme). Mais ils ne suffisent plus à compenser ses faiblesses structurelles. Pour échapper à un déclin de plus en plus prégnant et à l’étau de la dette publique, la France doit se réconcilier avec la production et le risque.

  • Retrait américain de Roumanie : l’Europe face à son destin stratégique

    Retrait américain de Roumanie : l’Europe face à son destin stratégique

    La nouvelle est tombée la semaine dernière : les États-Unis vont réduire de 3 000 à 5 000 hommes leur présence militaire en Roumanie. Une annonce qui, à première vue, s’inscrit dans la logique de « réajustement » stratégique de l’administration américaine, mais ce retrait américain de Roumanie met l’Europe face à son destin stratégique.

    Un retrait symbolique mais lourd de sens

    Le ministère roumain de la Défense a tenté de rassurer : il ne s’agit pas d’un retrait complet, mais de la fin de la rotation d’une brigade dont les unités étaient déployées dans plusieurs pays de l’OTAN : Roumanie, Bulgarie, Slovaquie et Hongrie. Environ 900 à 1 000 soldats américains resteront stationnés sur notre sol, garants de l’engagement des États-Unis envers la sécurité régionale, a affirmé le ministre Ionut Mosteanu lors d’une conférence de presse ce 29 octobre.

    En pratique, près de 5 000 hommes vont regagner leur quartier général du Kentucky, sans être remplacés. Certes, la grande base américaine de Mihail Kogalniceanu Airbase à Constata continuera de fonctionner, mais l’équilibre militaire de la région s’en trouvera inévitablement fragilisé.

    Le flanc Est perd son bouclier américain

    Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la Roumanie est devenue une pièce maîtresse du dispositif otanien sur le flanc Est. La présence américaine, renforcée à la hâte au lendemain du 24 février, avait un double objectif : dissuader Moscou et rassurer Bucarest.

    Ce redimensionnement des forces américaines reflète les nouvelles priorités de Washington, reconnaît le gouvernement roumain, tout en soulignant que l’OTAN a elle-même accru sa présence dans la région. Mais pour nombre d’observateurs, ce mouvement marque surtout un tournant : après deux ans de guerre, les États-Unis semblent considérer que l’Europe doit désormais prendre sa part dans sa propre défense.

    George Scutaru, ancien conseiller à la sécurité nationale du président roumain, a déclaré, auprès de l’AFP, y voir « un mauvais signal envoyé à la Russie ». Selon lui, le Kremlin pourrait interpréter ce désengagement comme une opportunité d’augmenter la pression sur la région de la mer Noire, en multipliant drones et incursions dans l’espace aérien roumain.

    Mission Aigle : la France en première ligne

    Face à cette recomposition, la France joue un rôle clé. Depuis 2022, elle commande le bataillon multinational de l’OTAN en Roumanie dans le cadre de la mission Aigle, installée sur la base de Cincu, près de Brașov. Environ 1 000 soldats français y sont déployés, appuyés par des contingents néerlandais et belges.

    Soldats français en manœuvres
    Soldats français en manœuvres © Miguel Medina – AFP

    Ce dispositif, décrit par le ministère des Armées comme « le cœur battant du flanc Est », a été renforcé à l’occasion de l’exercice Dacian Fall 2025, symbole de la coopération militaire franco-roumaine. L’objectif : améliorer l’interopérabilité des forces et démontrer la capacité européenne à agir sans appui direct américain. Mais les limites sont claires. Même coordonnée avec ses partenaires, la mission Aigle ne peut remplacer, à court terme, une brigade américaine de plusieurs milliers d’hommes. Le déploiement français illustre un engagement sincère et solide, mais il demeure une contribution complémentaire, non un substitut.

    Un vide qui inquiète jusqu’en Moldavie

    Au-delà de la Roumanie, c’est toute la région qui retient son souffle. La Moldavie voisine, déjà fragilisée par les ingérences russes et la dépendance énergétique, pourrait se retrouver encore plus vulnérable. La présence américaine en Roumanie jouait un rôle implicite de garantie : celle que le parapluie de l’OTAN, même à distance, s’étendait symboliquement jusqu’à Chișinău.

    « La défense du flanc Est de l’Europe restera robuste »

    Catherine Vautrin, ministre des Armées et des Anciens combattants

    Un retrait perçu, à tort ou à raison, comme un désintérêt américain pour la mer Noire, risque de renforcer le sentiment d’abandon au sein de cette jeune démocratie. Pour l’Union européenne, qui accompagne étroitement la Moldavie dans sa trajectoire d’adhésion, le défi est désormais autant militaire que politique : éviter que le vide stratégique laissé par Washington ne devienne un vide d’influence.

    Une réaction mesurée du côté français

    À Paris, la réaction est restée prudente. La ministre des Armées et des Anciens combattants, Catherine Vautrin, en visite à Bucarest, a assuré que « la défense du flanc Est de l’Europe restera robuste ». Elle a rappelé que la France restait « nation-cadre » du dispositif de l’OTAN en Roumanie et que sa présence serait maintenue, voire adaptée, en fonction des besoins.

    Catherine Vautrin, Ministre des Armées et des Anciens combattants, © Bertrand Guay GUAY – AFP

    Du côté des institutions européennes, le message est similaire : le retrait américain ne signifie pas un désengagement de l’Alliance, mais un réalignement. Reste que cette rhétorique, rassurante dans les chancelleries, n’efface pas l’inquiétude sur le terrain. « Réveillez-vous, Europe ! Les États-Unis ne vous défendront pas éternellement contre la Russie », a posté sur Bluesky l’historien américain Phillips O’Brien, professeur à l’Université de St Andrews. Une phrase qui résonne comme un avertissement.

    La Roumanie, une alliée francophile qui observe avant de juger

    Sur place, la population roumaine ne semble pas céder à la panique. Selon Benoît Mayrand, Conseiller des Français de l’étranger en Roumanie et membre de l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE) : « La presse roumaine n’a pas mis cette annonce en première page, et la population, profondément francophile et encore très francophone, préfère attendre les faits avant de spéculer. Ce pays, le seul de l’ancien bloc de l’Est à parler une langue romane et non slave, garde une confiance instinctive dans ses partenaires européens, notamment la France. »

    Un regard lucide qui traduit à la fois la prudence des Roumains et leur espoir de voir l’Europe assumer davantage de responsabilités. Dans ce contexte, la coopération franco-roumaine prend une dimension symbolique : elle illustre le retour d’un lien historique fondé sur la culture, la langue et désormais, la défense commune.

    La défense européenne à l’épreuve du réel

    Ce redéploiement américain intervient alors que l’Union européenne tente laborieusement de bâtir une politique de défense commune. Les initiatives se multiplient : Fonds européen de défense, projet d’état-major européen, achats conjoints de munitions. La réalité reste toutefois fragmentée.

    L’épisode roumain rappelle cruellement que, malgré les discours, l’autonomie stratégique européenne reste embryonnaire. Tant que les armées nationales ne seront pas capables d’assurer seules la dissuasion, la logistique et la couverture aérienne du continent, la dépendance à l’égard de Washington perdurera.

    « L’Europe doit être capable de se protéger avant d’appeler à l’aide »

    La France, dotée d’une industrie de défense complète et d’une force de dissuasion nucléaire, se retrouve naturellement en première ligne. Pour Paris, l’heure n’est plus à la posture mais à l’action : faire de la défense européenne une priorité budgétaire et diplomatique, tout en consolidant les partenariats bilatéraux; à commencer par celui avec Bucarest.

    Entre réalisme américain et maturité européenne

    Du point de vue américain, ce redéploiement s’inscrit dans une stratégie plus large de recentrage sur l’Indo-Pacifique et la compétition avec la Chine. Washington estime que l’Europe, désormais éveillée à la menace russe, doit pouvoir se défendre elle-même tout en restant arrimée à l’OTAN.

    Militaire
    Image d’illustration militaire

    Mais pour les Européens, la leçon est douloureuse : la garantie américaine n’est plus absolue. Le parapluie de l’article 5 du traité de l’Alliance demeure, mais sa mise en œuvre dépendra toujours des priorités du moment à Washington. Autrement dit, l’Europe doit être capable de se protéger avant d’appeler à l’aide.

    Une opportunité à saisir, non un déclin à subir

    L’histoire montre que les crises transforment les équilibres. Celle-ci peut devenir une chance : celle de bâtir une véritable souveraineté militaire européenne, fondée sur la complémentarité et non la substitution.

    La Roumanie, en assumant pleinement son rôle de frontière orientale, et la France, en renforçant sa présence dans le cadre de la mission Aigle, incarne ce mouvement. Mais la réussite dépendra de la capacité collective à mutualiser budgets, doctrines et moyens industriels. Sans cela, les déclarations de solidarité resteront des mots, et le flanc Est, un front vulnérable.

    Flanc Est : le moment européen

    Le retrait partiel des troupes américaines de Roumanie ne signe pas la fin de l’alliance transatlantique. Il en marque plutôt la maturation. L’Europe, longtemps protégée, doit désormais apprendre à se protéger elle-même. Dans ce contexte, la France a une responsabilité historique : celle de traduire l’esprit d’Aigle en stratégie durable, d’articuler diplomatie, défense et industrie, et de convaincre ses partenaires que la sécurité du continent ne peut reposer éternellement sur les épaules américaines.

    Pour les Roumains comme pour les Français de l’étranger installés à Bucarest, le message est clair : l’avenir de la sécurité européenne se joue désormais à l’Est : entre courage politique, réalisme stratégique et solidarité continentale.