Rivalité sino-occidentale, les États-Unis et les autres

Rivalité sino-occidentale, les États-Unis et les autres

Depuis le début de la guerre commerciale entre l’Amérique et la Chine en 2017, les investisseurs essaient d’évaluer dans quelle mesure et à quelle vitesse les deux plus grandes économies mondiales se découpleront et mettront fin à l’interdépendance qui les anime. De part et d’autre, l’idée d’un mur virtuel commercial, politique et militaire semble s’imposer.

Les autorités chinoises sont tentées par un retour à un nationalisme protectionniste, celles des États-Unis souhaitant imposer à l’Occident un modèle isolationniste. Si dans les années 2000 et 2010 les entreprises chinoises avaient la possibilité de se financer à l’extérieur, ce temps semble en partie fini. En souhaitant le retour des entreprises cotées chinoises en Chine, Xi Jiping met un terme à un processus d’internationalisation engagé en 1993. À l’époque, le gouvernement chinois encourageait les entreprises à lever à l’étranger des capitaux afin de bénéficier de ressources à faibles coûts. L’annonce de Didi Global, une société chinoise de covoiturage, de retirer ses actions de New York, six mois seulement après une offre publique initiale (IPO) est un symbole. Cette décision pourrait en amener d’autres.

Les entreprises chinoises quittent Wall Street

En 2021, les actions d’entreprises chinoises cotées à Wall Street représentent plus de 2,1 milliards de dollars. Le gouvernement chinois justifie son changement de politique par les nouvelles obligations imposées par les autorités américaines aux entreprises étrangères cotées dans leur pays. Celles-ci doivent fournir des informations de plus en plus précises sur leurs activités aux États-Unis et en-dehors au nom de la règle de l’extraterritorialité. Cette inflexion n’empêche pas dans le même temps les dirigeants chinois d’encourager la venue d’entreprises financières américaines en Chine afin de moderniser la place financière nationale.

De la sorte, la Chine poursuit une stratégie de découplage asymétrique en réduisant sa dépendance vis-à-vis de l’Occident tout en cherchant à accroître celle de l’Occident à son endroit. L’exposition transfrontalière de JPMorgan Chase au pays a augmenté de 9 % depuis 2019. Les avoirs en actions et obligations des investisseurs de portefeuille étrangers ont presque doublé au cours des trois dernières années, pour atteindre 1,1 milliard de dollars.

Le développement de la place financière chinoise

Si Xi Jinping a déclenché une guerre contre les grandes entreprises de haute technologie afin de mieux les contrôler, dans le même temps la place financière a bénéficié de 100 milliards de dollars de capitaux étrangers supplémentaires investis essentiellement au sein des start-ups chinoises. Le développement de la place financière chinoise constitue, à terme, une menace pour Wall Street. Des entreprises de pays tiers pourraient être incitées à chercher des financements en Asie. A terme, un des enjeux de cette relocalisation des activités de financement est le rôle dévolu au dollar.

Malgré son rang de première puissance commerciale mondiale, la Chine est contrainte, pour ses échanges, d’utiliser le dollar. Sa volonté de se libérer de cette contrainte s’est manifestée à travers le développement d’un RMB digital.

La bataille avec la Chine n’est pas que financière. Elle est également technologique. Celle-ci concerne les secteurs de l’information et de la communication ainsi que ceux de la défense. La capacité de la Chine à se doter, toute comme la Russie, de missiles hypersoniques a été durement ressentie outre-Atlantique. De même, la dépendance en matière de microprocesseurs ou de matériels de télécommunication a donné lieu à des plans de régénération de l’économie.

La pression sur Taïwan

Les États-Unis appellent de leurs vœux l’adoption par leurs alliés d’un comportement clair face à la Chine en réduisant leurs importations de biens sensibles. Taïwan, considéré par les Américains comme une démocratie modèle, est un élément clef dans la fabrique du monde de demain. En tant que principal producteur de semi-conducteurs avancés, ce pays est un maillon important pour la présence américaine en Asie. En cas d’abandon de Taïwan, les autres alliés des Etats-Unis dans la région, le Japon, la Corée du Sud et l’Indonésie, se sentiraient fragilisés et menacés. La volonté de cette dernière d’imposer sa loi en Asie et tout particulièrement en Mer de Chine a, pour le moment, pour limite la volonté des États-Unis de défendre Taïwan. Ne connaissant pas la nature de la réaction en cas d’attaque de l’île, les Chinois continentaux privilégient des plans comportant le recours à des cyber-attaques ou à des blocus visant à amener les Taïwanais à demander une reddition. Si les États-Unis venaient à abandonner leur allié, la partition du monde devrait s’accélérer même si l’instauration d’un rideau de fer entre les deux grandes zones économiques sera plus difficile à abaisser qu’en 1947 entre l’Est et l’Ouest de l’Europe.

europe usa chine
European China and American trade fight and tariff war as a Chinese Europe USA economic problem as cargo containers in conflict as an economic dispute over import and exports with 3D elements.

La place de la France et la Nouvelle Calédonie

Pour contrer la Chine et son projet de « Nouvelle Route de la Soie », l’Union européenne a appelé à un monde « Indopacifique » libre et ouvert en proposant un plan de financement des infrastructures mondiales, comme les États-Unis l’ont également fait. La rivalité avec la Chine a conduit les Américains et les Britanniques à signer un accord avec l’Australie connu sous le nom d’Aukus, prévoyant la fourniture de sous-marins à propulsion nucléaire. Ce contrat a été conclu après l’annulation du contrat avec la France qui ne portait que sur la livraison de sous-marins classiques. Les États-Unis estiment qu’il est stratégiquement nécessaire de doter l’Australie de sous-marins performants en vue d’un éventuel conflit avec la Chine au sujet de Taïwan. La compétition sino-américaine a donc fait une victime collatérale, la France.

Face à la présence chinoise de plus en plus marquée en Nouvelle Calédonie, le gouvernement français a infléchi sa position pour le dernier référendum d’indépendance de cette île. Si jusqu’à maintenant, il avait opté pour une neutralité, lors de la troisième et supposée dernière consultation organisée le 12 décembre, son souhait de maintenir la Nouvelle Calédonie s’est fait jour. Le refus de différer la date du scrutin comme le demandaient les représentants indépendantistes Kanaks en a été un des signes.

Les démocraties devront accepter le comportement égoïste des États-Unis

Les États-Unis peinent malgré tout à réaliser un front antichinois du fait de la brutalité et de l’unilatéralisme de leur politique étrangère. Sur le terrain commercial, Joe Biden reste, par ailleurs, proche des positions de Donald Trump. Il n’a pas souhaité adhérer au Pacte Transpacifique révisé. Le premier pacte, négocié par Barak Obama, avait été abandonné par Donald Trump. Malgré sa renégociation, les États-Unis restent sur leur ligne protectionniste, ce qui met à mal les relations avec leurs alliés. Le règlement des différends avec l’Europe progresse mais à petite vitesse.

Le Gouvernement américain reste convaincu que, dans les prochaines années, l’Union européenne, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie voire l’Inde n’auront pas d’autres choix que de se rallier à ses positions en raison de leur dépendance militaire et technologique. Face à une Russie belliqueuse, une Chine hégémonique, un Iran imprévisible, les démocraties devront accepter le comportement égoïste des États-Unis.

Auteur

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

Laisser un commentaire