L’homme le plus puissant du monde, Secrétaire général du Parti communiste chinois, surnommé the Chairman of Everything, accueille l’homme le plus puissant du monde, dit Potus; Président Of The United States. Potus, en latin, se traduirait, non par « je peux tout », mais par « ivre ». Prophétie des anciens. L’un est entouré de dignitaires, parmi lesquels deux rescapés des sept membres de la Commission militaire, purgée. L’autre exhibe une chaîne de PDG pesant quelques milliards de dollars. La révolution communiste est bien morte. Un vrai bolchevique aurait pendu tous ces capitalistes au bout de la corde qu’ils « auraient vendue pour les pendre », prédisait Lénine. Que nenni ! Le PCC a perdu la foi. Hélas, trois fois hélas, non seulement le PCC est devenu capitaliste, mais Trotski a fourni la méthode : la Révolution permanente.
« Si l’on propose de construire la société socialiste à l’intérieur de limites nationales, en dépit de succès temporaires, on freine les forces productives même par rapport au capitalisme. L’internationalisme n’est pas un principe abstrait; il ne constitue que le reflet politique et théorique du caractère mondial de l’économie, du développement mondial des forces productives et de l’élan mondial de la lutte des classes. » Et voilà. Sauf que la révolution capitaliste a remplacé le romantisme socialiste sanglant. Elle commence à peine. Sa violence, peut-être, aussi.
Non seulement le PCC est devenu capitaliste, mais Trotski a fourni la méthode : la Révolution permanente.
Les quelques milliards assis dans l’ennui officiel du dîner chinois fascinent des milliards de télévoyeurs, tous amateurs des pornographies de la gloire. Jamais autant de puissance, politique et financière, ne fut à ce point concentrée en un même lieu au même moment. Alors que jamais le monde n’a été si prospère.
Les révolutions capitalistes ont entraîné la fin de l’esclavage, la révolution des femmes, la victoire sur la famine ; l’électricité a domestiqué la nuit, la médecine déréglée la démographie, maintenant, plus enracinées que les bibliothèques municipales et les maisons de la culture, la révolution de la connaissance met toute la science du monde à portée de clic.
Jamais autant de puissance, politique et financière, ne fut à ce point concentrée en un même lieu au même moment.
D’un côté Anthropic, né il y a cinq ans, va atteindre une valorisation de 1000 milliards de dollars, avec son IA Claude, et la déjà terrifiante et mythique Mythos. De l’autre, des générations d’illettrés.
Pas dans quelque village africain de Sierra Leone ou monts des Mnongs du Vietnam, mais en France, aujourd’hui où le taux d’illettrisme atteint 11% dans le Nord, 19% chez les jeunes. En 2026, selon l’INSEE, 7% de la population française est illettrée, soit 2,5 millions de personnes. En Europe et aux États-Unis, le taux d’illettrisme est de 20%. En Chine, de 3%. La clé des songes, de la recherche.

D’un côté les IA d’Anthropic, 1000 milliards de dollars, de l’autre, des générations d’illettrés
Et maintenant l’illectronisme : 34% des Français manquent des compétences numériques de base (recherche d’info, communication, sécurité, usage de logiciels).
Cela n’est encore rien. La capacité d’influence d’un agent conversationnel IA est quatre fois supérieure à celle d’un interlocuteur humain. L’IA semble, neutre, fiable, objective, omnisciente, désintéressée. Or l’IA est nourrie, ne peut donner qu’à partir de ce qui lui est donné. Selon son alimentation, les divergences sont colossales. La maîtrise des données, et de l’IA, donne la maîtrise de la pensée du monde. Chinoise, américaine, martienne ?
Il est bien sympathique Anthropic avec son IA constitutionnelle : « une approche développée pour entraîner les systèmes d’IA (tels Claude) à être utiles, sincères et inoffensifs » en « intégrant parmi ses filtres dans l’entraînement des modèles d’IA, des valeurs et principes inspirés de la Déclaration des droits de l’homme ». Ce qui démontre à quel point l’IA peut être biaisé. Choisissez le filtre. Droits de l’homme ou non droit ?
La maîtrise des données, et de l’IA, donne la maîtrise de la pensée du monde. Chinoise, américaine, martienne ?
D’un côté des machines extraordinaires, avec des capacités d’influence extraordinaire, des services inimaginables, c’est-à-dire une addiction inarrêtable ; de l’autre, une immense masse de solitudes en grande partie illettrée, illectronique, de la chair à données.
La première imprimerie à Istanbul cessa de fonctionner, faute de lecteurs. En Europe, à la fin du XVIIIe, on publiait 20.000 livres par an. Dans tout l’empire turc, 100, en un siècle. L’empire disparut.
La révolution industrielle a d’abord été une révolution intellectuelle. Seuls, l’imprimerie, le billet de banque, la machine à vapeur, ne suffisent pas. Tout cela existait en Chine. S’y ajoute, ou non, une révolution dans la tête, c’est-à-dire dans les mœurs. La liberté commence en se débarrassant d’idées fausses.
La liberté commence en se débarrassant d’idées fausses.
Trotski pensait que la guerre capitaliste hâterait la Révolution. Le prophète tenait du gourou plus que du visionnaire. Les guerres sont les signes des résistances de l’ancien monde, celui des ayatollahs et des canonnières. Déjà elles se transforment : guerre des drones, guerre des robots, guerre des monnaies plus encore que du pétrole. Guerre ouverte, mondiale, désormais, des influences. Encore des gourous, mécaniques. L’influenceur des influenceurs derrière. 40% des agents sur les réseaux sociaux sont des faux.
Si des usines de chatbots influencent les votes, à quoi tient la démocratie ? Si elles influencent les consommateurs, que vaut le capital d’une entreprise cotée en Bourse ? Qui croit qui ? Se reposent des questions anciennes, redevenues nouvelles : Dans un monde si petit, quelle égalité ? Elle ne se traite que sous l’angle des inégalités, et non des « possibles ». Quelle liberté, quand se concentre à ce point la puissance du mensonge, c’est-à-dire de la manipulation de masse ? La réponse ne sera pas dans la prospérité seule, ni « …dans l’oubli d’exister à une époque qui survit à la beauté ».
Permanence de la révolution … capitaliste. Surfer sur les crises qui continueront à venir par vagues
Ce n’est pas la Révolution des masses qui guide le monde, mais la permanence de la révolution … capitaliste ! Ce qui est beaucoup plus intéressant, dangereux, et formidable à la fois. Il s’agira d’être à la hauteur. Comment ? Ne pas avoir peur, regarder les dangers face à face, surfer sur les crises qui continueront à venir par vagues, saisir les chances.
La rencontre de Pékin ne fera pas l’histoire. Celles de VivaTech, à Paris en juin prochain, avec 180.000 participants, ou celle de janvier 2027, au CES, de Las Vegas, avec 150.000, plus sûrement.
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Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025.
























