De Greenwich à Birmingham, en passant par la Manche et la Bretagne, l’histoire de la mesure du temps révèle des liens méconnus entre la France et le Royaume-Uni. Kévin Lognoné, Français installé à Londres et descendant d’une famille d’horlogers-bijoutiers, défend aujourd’hui l’idée d’un « arc horloger transmanche ». Une initiative qui a désormais trouvé un écho au Parlement français et qui pourrait, à terme, obtenir la reconnaissance accordée par l’Unesco aux savoir-faire horlogers franco-suisses.
Un patrimoine horloger peut-il vraiment unir les deux rives de la Manche ?
À première vue, l’histoire de l’horlogerie européenne renvoie davantage à la Suisse et à l’est de la France qu’aux rives de la Manche. Depuis 2020, les savoir-faire en mécanique horlogère et mécanique d’art de l’Arc jurassien franco-suisse sont inscrits sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco.
Mais de l’autre côté de la France, une autre histoire du temps s’est construite au fil des siècles. Elle relie les horlogers aux navigateurs, les migrations aux savoir-faire et la mesure du temps à l’une des grandes aventures scientifiques européennes : la recherche de la longitude en mer.
« Une culture vivante, une mémoire partagée et un avenir en mouvement. »
Kévin Lognoné
C’est cette histoire que souhaite remettre en lumière Kévin Lognoné, Français installé à Londres et représentant la quatrième génération de descendants d’une famille de bijoutiers-horlogers établie à Dol-de-Bretagne. Il veut désormais donner au projet une dimension plus structurée. Écrivain breton voyageur installé à Londres depuis 2017, Kévin Lognoné représente la quatrième génération de descendants d’une lignée d’horlogers-bijoutiers de Dol-de-Bretagne, berceau de la dynastie des Stuarts.
Amoureux du patrimoine de cette cité, véritable petit musée vivant entre Côte d’Émeraude, îles Anglo-Normandes et baie du Mont-Saint-Michel, il prépare son premier ouvrage consacré à l’arc horloger transmanche qu’il souhaite évidemment protéger tout en le faisant évoluer au sein du patrimoine culturel immatériel de l’humanité répertorié par l’UNESCO.

Dans un entretien accordé à notre média Lesfrançais.press, il explique que les années 2025 et 2026 constituent à ses yeux une période charnière : 2025 a en effet marqué les 350 ans du Royal Observatory de Greenwich, tandis que la Marine nationale célèbre ses 400 ans en 2026. « L’extension de l’inscription UNESCO des savoir-faire horlogers à un périmètre transmanche s’inscrit dans cette dynamique et s’appuie sur un livre blanc que j’ai commencé à co-écrire avec des professionnels et des témoignages d’archives, à la fois orales et écrites », confie-t-il.
Le projet a surtout franchi une étape politique. Une question écrite du député Stéphane Travert, publiée en juillet 2025, a demandé au gouvernement d’étudier l’opportunité d’une reconnaissance de l’arc horloger entre la France et l’Angleterre. Dans sa réponse de décembre 2025, le ministère a confirmé qu’une extension de l’inscription franco-suisse était envisageable, à certaines conditions.
Une reconnaissance de l’UNESCO est-elle réellement envisageable ?
La piste n’est donc plus seulement théorique. La réponse officielle à l’Assemblée nationale précise que le Royaume-Uni, qui a ratifié en mars 2024 la Convention de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, pourrait rejoindre l’élément déjà inscrit par la France et la Suisse. Mais plusieurs étapes seraient nécessaires. Les savoir-faire concernés devraient d’abord figurer sur un inventaire britannique du patrimoine culturel immatériel. Le Royaume-Uni devrait ensuite choisir, en accord avec les communautés de praticiens concernées, de présenter une candidature pour rejoindre l’élément existant. La France et la Suisse devraient également approuver cette démarche.
« Une candidature portant sur les savoir-faire de l’arc horloger transmanche entre la France et l’Angleterre pourrait constituer une extension des savoir-faire en mécanique horlogère et de la mécanique d’art. »
Ministère de la culture, 16 décembre 2025
En avril 2026, la sénatrice de la Manche Béatrice Gosselin a relancé le dossier au Sénat. Sa question écrite au ministère de la Culture reprend précisément cette possibilité d’une extension à un périmètre transmanche associant notamment des territoires de la Manche, du Royaume-Uni et de l’Irlande.
Kévin Lognoné insiste cependant sur le fait que la reconnaissance ne peut pas se résumer à un label. « Cette démarche vise tout particulièrement à mettre en lumière une histoire partagée, souvent méconnue, de l’art horloger entre les deux rives de la Manche », explique-t-il à Lesfrançais.press.

Il dit également chercher des relais au Royaume-Uni et travailler à la publication d’un premier ouvrage consacré à cet héritage, Les Avatars de la Grande Rue des Stuarts, qui mêlera histoire familiale, transmission et réflexion écologique autour de la réparation et du temps.
Pourquoi Greenwich est-il au cœur de cette histoire franco-britannique ?
Pour comprendre l’un des arguments historiques du projet, il faut remonter au XVIIe siècle. En 1675, déterminer précisément la longitude en mer constitue un défi scientifique et stratégique majeur. La latitude peut déjà être calculée, mais connaître avec exactitude sa position d’est en ouest demeure beaucoup plus difficile.
Dans cette histoire apparaît une Française : Louise de Kéroualle, duchesse de Portsmouth et maîtresse de Charles II. Selon le Royal Museums Greenwich, elle contribue à mettre en mouvement les événements qui conduisent à la création du Royal Observatory en présentant au roi l’astronome français Sieur de St Pierre, qui affirme pouvoir déterminer la longitude grâce à l’observation de la Lune et des étoiles.
« Louise de Kéroualle a contribué à lancer la course à la détermination de la longitude et a encouragé la fondation de l’Observatoire royal. »
Royal Museums Greenwich
La méthode de St Pierre est alors examinée puis rejetée par des savants anglais. Mais l’épisode met en évidence l’absence des données astronomiques précises nécessaires. En mars 1675, Charles II nommera John Flamsteed « astronomical observator » avec pour mission d’améliorer les tables des mouvements célestes afin de contribuer à la recherche de la longitude et au perfectionnement de la navigation.

Cette connexion franco-britannique est l’un des éléments que Kévin Lognoné souhaite replacer au centre du récit. « Historiquement, les avancées horlogères et la marine sont liées », souligne-t-il. L’apparition des chronomètres de marine et l’amélioration de la précision du temps vont ensuite profondément transformer la navigation.
Deux histoires nationales ou un véritable patrimoine commun ?
Récit national ou histoire commune ? C’est la question centrale du projet. Pour Kévin Lognoné, l’arc transmanche ne repose pas uniquement sur Greenwich. Il se nourrit également des circulations de personnes et de savoir-faire entre la France et l’Angleterre. Il cite notamment l’histoire des artisans huguenots installés en Angleterre après la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Dans ses recherches, il s’intéresse au parcours de Simon Jouet, orfèvre londonien devenu « Freeman » de la City au XVIIIe siècle, ainsi qu’aux archives des métiers de l’orfèvrerie et de l’horlogerie.
« L’espace transmanche peut nous éclairer davantage sur cette histoire intime des migrations. »
Kévin Lognoné
Londres constitue l’un des pôles de cette histoire, mais Birmingham en est un autre. Son Jewellery Quarter a longtemps concentré une multitude de métiers liés au métal, à la bijouterie, à l’orfèvrerie et à l’horlogerie. Dans une tribune publiée par Imaz Press, Kévin Lognoné rappelle aussi l’histoire de la British Watch & Clock Makers Guild, créée au début du XXe siècle pour défendre la profession, la formation et la qualité des savoir-faire. « En rapprochant l’horlogerie et le grand large, l’espace transmanche peut nous éclairer davantage sur cette histoire intime des migrations et cette approche sensible de la distance », estime-t-il.

© Kévin Lognoné.
Cette lecture rejoint un plaidoyer plus large publié en 2025, au moment du sommet franco-britannique, en faveur d’un patrimoine allant de l’estuaire de la Tamise à plusieurs lieux français associés aux Stuarts. Mais transformer cette constellation de récits en patrimoine commun suppose encore de documenter précisément les pratiques vivantes, les communautés de détenteurs de savoir-faire et leur transmission actuelle.
Les femmes sont-elles les grandes oubliées de l’histoire du temps ?
Le projet veut aussi faire émerger des figures restées dans l’ombre. Dans son entretien avec Lesfrançais.press, Kévin Lognoné cite plusieurs femmes liées, selon ses recherches, aux métiers horlogers et à leur transmission : Anne-Marie Dolon, Marie Mélanie Jouet, Emilienne Gallerand ou encore Madeleine Georgette Juguin.
« Si les hommes étaient souvent inscrits comme maîtres horlogers, les ouvrières, souvent des femmes, épouses ou filles d’horlogers, réalisaient une grande partie du travail minutieux de finition et d’assemblage », explique-t-il. Ces parcours familiaux doivent encore être documentés individuellement, mais ils ouvrent une autre manière de raconter l’histoire de la profession.
« Il existe un patrimoine, ou matrimoine, horloger très riche. »
Kévin Lognoné
À Greenwich, une figure est en revanche particulièrement bien documentée : Annie Maunder. Astronome, astrophotographe et vulgarisatrice scientifique, elle rejoint le Royal Observatory en 1891 comme « computer » et travaille notamment à la photographie quotidienne du Soleil. Ses recherches sur les taches solaires, menées avec Walter Maunder, ont contribué à l’étude de l’activité solaire.

Pour Kévin Lognoné, remettre ces femmes dans le récit n’est donc pas un sujet périphérique. Il s’agit de montrer que l’histoire scientifique et technique ne s’est pas uniquement écrite à travers les grands noms masculins, mais aussi grâce à des travailleuses, calculatrices, astronomes, artisanes et membres de familles d’horlogers dont les contributions ont parfois été moins visibles.
L’arc horloger transmanche peut-il devenir un projet d’avenir ?
Pour son promoteur, l’objectif dépasse finalement la seule reconnaissance patrimoniale. Il veut relier mémoire, formation, innovation et transmission des métiers. Dans un secteur où la réparation, la précision mécanique et la durée de vie des objets retrouvent une résonance particulière face aux enjeux environnementaux, l’horlogerie peut aussi être présentée comme un savoir-faire tourné vers l’avenir.
« Une culture vivante, une mémoire partagée et un avenir en mouvement. »
Kévin Lognoné
L’année 2026 fournit à cette réflexion un contexte symbolique. La France célèbre les 400 ans de sa Marine nationale, instituée en 1626 sous l’impulsion du cardinal de Richelieu. Un anniversaire qui rappelle combien navigation, science, instruments de précision et maîtrise du temps ont longtemps progressé ensemble.
Kévin Lognoné résume son ambition par une formule : « une culture vivante, une mémoire partagée et un avenir en mouvement ». Il imagine un « Quai des futurs » des deux côtés de la Manche, capable de faire dialoguer patrimoine et nouvelles générations de professionnels.

La route vers l’Unesco reste néanmoins longue. La Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel n’est entrée en vigueur pour le Royaume-Uni qu’en juin 2024. Une éventuelle extension nécessiterait donc un travail de recensement britannique, l’implication des communautés concernées, une candidature conjointe et l’accord des États déjà associés à l’inscription.
Mais le débat est désormais ouvert. Entre Greenwich, la Manche, la Bretagne et les anciens centres britanniques de l’horlogerie, le projet oblige surtout à regarder autrement une histoire souvent racontée séparément. Trois siècles et demi après la création du Royal Observatory, la mesure du temps pourrait ainsi devenir un nouveau terrain de coopération culturelle entre la France et le Royaume-Uni.







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