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Heurs et malheurs de la souveraineté technologique

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Dirk Schrödter, le ministre de la Numérisation du Land allemand du Schleswig-Holstein, s’enorgueillit d’avoir favorisé la mise en place d’alternatives aux services des grandes entreprises américaines de la technologie. Il a popularisé OpenTalk, une solution de visioconférence concurrente de Teams de Microsoft. Il a réussi, au cours des deux dernières années, à faire migrer quelque 30 000 fonctionnaires du Land des outils collaboratifs et bureautiques de l’entreprise américaine vers des logiciels open source. Il a désormais commencé à remplacer Windows par Linux. Cette initiative a attiré l’attention d’autres responsables publics, désireux de réduire leurs liens avec les géants technologiques américains.

Géopolitique à la manœuvre

L’intérêt croissant pour les logiciels open source reflète une nouvelle réalité géopolitique. Les États-Unis utilisent depuis longtemps leur puissance commerciale pour faire pression sur leurs adversaires, notamment par le biais de sanctions contre l’Iran ou la Russie. Désormais, même leurs alliés craignent que Washington puisse leur couper l’accès à certaines technologies critiques ou, à tout le moins, menacer de le faire à l’occasion, par exemple, d’une négociation commerciale. Les gouvernements étrangers cherchent donc à mesurer dans quelle mesure leur fonctionnement dépend de fournisseurs américains. Les inquiétudes ont été ravivées en mai dernier lorsque Karim Khan, alors procureur de la Cour pénale internationale, a perdu l’accès à son compte de messagerie Microsoft après la décision de Donald Trump d’imposer des sanctions à la Cour. Cette décision est intervenue après l’annonce du mandat d’arrêt délivré contre Binyamin Netanyahu. Microsoft a souligné qu’il n’avait pas interrompu son service…

La prise de conscience de l’Europe de sa dépendance vis-à-vis des Américains s’est accrue quand Donald Trump a contraint Anthropic à suspendre temporairement l’accès à ses modèles les plus récents dans certains pays étrangers. Dans le secteur de la défense, les Européens ont également compris leur vulnérabilité quant, à deux reprises, l’an dernier, les États-Unis ont interrompu leurs livraisons d’armes à l’Ukraine. Si les entreprises américaines ne détiennent qu’une part relativement faible des marchés publics, elles sont souvent présentes dans des secteurs clés, que ce soit dans l’informatique, les technologies de l’information ou la défense.

Malgré tout, selon les estimations de The Economist, les entreprises américaines ne réalisent qu’une partie réduite de leur chiffre d’affaires à partir des commandes publiques étrangères. Sur les 25 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires réalisés l’an dernier par les sociétés américaines cotées, environ 500 milliards de dollars, soit 2 %, proviendraient de gouvernements étrangers. Cela correspondrait à environ 7 % des marchés publics des pays de l’OCDE hors États-Unis, lesquels concentrent l’immense majorité de ces dépenses. Les entreprises américaines occupent néanmoins une place importante dans certains domaines stratégiques de l’action publique. Près de deux cinquièmes des recettes réalisées par les entreprises américaines auprès de gouvernements étrangers proviennent des technologies de l’information et de la défense. Les produits pharmaceutiques et les équipements médicaux, achetés par les systèmes publics de santé dans le monde entier, constituent également une part importante. Certains pays sont davantage dépendants que d’autres. En mesurant le nombre de marchés publics remportés l’an dernier par des entreprises américaines, l’Australie, avec 6 % des contrats, et le Royaume-Uni, avec 4 %, apparaissent plus exposés que la France, avec 2 %, et l’Allemagne, avec 1 %, selon les données de TenderAlpha, un fournisseur d’informations sur les marchés publics.

Une dépendance qui casse la souveraineté

Cette dépendance est d’autant plus difficile à remettre en cause que, bien souvent, aucune solution de remplacement n’existe. Alphabet, Amazon et Microsoft contrôlent à eux seuls les deux tiers du marché mondial du cloud, selon Synergy Research. Un autre cabinet d’études, Forrester, estime que les fournisseurs américains représentent entre sept et neuf des dix plus grands acteurs dans la plupart des segments du marché des logiciels d’entreprise.

Quand des solutions alternatives existent, elles sont souvent moins performantes. Dans certains cas, le désagrément reste limité : avec OpenTalk, par exemple, il n’est pas possible d’envoyer des émojis traversant l’écran. Mais d’autres lacunes sont plus sérieuses. LibreOffice, la suite bureautique open source retenue par de nombreux gouvernements, ne dispose pas des fonctionnalités d’intelligence artificielle proposées par Microsoft, un handicap qui risque de s’accentuer à mesure que la technologie progresse.

OVHcloud, fournisseur français de services cloud et première entreprise européenne du secteur, réalise environ cent fois moins de chiffre d’affaires qu’Amazon Web Services. Il lui est donc difficile de rivaliser en matière de prix ou de suivre le rythme de l’innovation. De même, les gouvernements qui souhaitent acquérir le système de défense antiaérienne le plus avancé doivent se tourner vers Lockheed et RTX, autre groupe américain d’armement, qui produisent ensemble le système Patriot.

Les coûts liés à un changement de fournisseur peuvent également être considérables. Lockheed fournit des F-35 à de nombreux gouvernements européens, de la Norvège à la Belgique. Ces pays pourraient se tourner vers des avions européens, comme le Rafale ou l’Eurofighter Typhoon, même s’ils sont considérés comme moins avancés dans certains domaines. Mais cela supposerait une refonte opérationnelle massive : formation des pilotes et des équipes de maintenance, remplacement des stocks d’armements et adaptation des infrastructures. Une perspective difficile à défendre alors que des sommes considérables ont déjà été consacrées aux appareils de Lockheed.

Le même problème se pose pour les systèmes de dossiers médicaux dans les hôpitaux. Le coût élevé d’un changement de fournisseur explique en partie pourquoi le Parlement norvégien a voté en juin en faveur du maintien du système Epic, fourni par une entreprise américaine spécialisée dans les bases de données médicales, malgré l’insatisfaction exprimée par de nombreux médecins à l’égard du logiciel.

La dépendance des entreprises locales elles-mêmes envers des fournisseurs américains complique encore la situation. Roy Illsley, du cabinet d’études Omdia, souligne ainsi qu’une grande partie des logiciels utilisés par OVHcloud provient de VMware, société qui appartient désormais à Broadcom, une entreprise américaine.

Les gouvernements qui décideraient de se détourner des fournisseurs américains risqueraient d’irriter le président américain. En juillet, le Danemark a choisi des avions de patrouille maritime fabriqués par Boeing, certainement afin de se concilier les États-Unis après la passe d’armes concernant le Groenland.

L’Europe tente de réagir sans soutien populaire

L’Europe tente malgré tout de se libérer progressivement de la dépendance américaine. Le gouvernement français a ainsi prévu d’abandonner Teams et souhaite faire passer certains ordinateurs sous Linux. Des collectivités locales, notamment les villes de Reus en Espagne et d’Aarhus au Danemark, se sont tournées vers des fournisseurs européens de cloud tels que Nextcloud et Hetzner, d’origine allemande. En juin, la Commission européenne a présenté un plan destiné à renforcer la souveraineté technologique du continent. L’an dernier, l’Espagne a annulé une commande d’avions de combat F-35 de l’américain Lockheed Martin. Au Royaume-Uni, des responsables politiques pressent le Premier ministre d’activer une clause de résiliation dans un contrat passé entre Palantir, entreprise technologique américaine, et le National Health Service.

Image d'illustration
Image d’illustration — ©LFP-Stockadobe

Les alliés des États-Unis peuvent néanmoins se consoler en constatant que les dépendances fonctionnent également dans l’autre sens. Une grande partie de l’administration fédérale américaine repose sur les logiciels de l’allemand SAP. La partie arrière du fuselage de chaque F-35 est ainsi construite dans le Lancashire par BAE Systems, groupe britannique d’armement. Les puces les plus avancées utilisées dans les infrastructures de cloud sont fabriquées dans les usines de TSMC, groupe taïwanais, à l’aide de machines conçues notamment par ASML, entreprise néerlandaise. Les chaînes d’approvisionnement sont mondiales, avec des interdépendances croisées. La logique n’est pas de supprimer les liens de dépendance, mais de se rendre indispensable.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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