Le 11 septembre dans le Golfe

Le 11 septembre dans le Golfe

septembre 11, 2019 0 Par Arnaud lacheret

Première tribune d’une série dédiée au 11 septembre – comment le souvenir de ces attentats a été perpétué aux quatre coins du monde ?

On commence avec Arnaud Lacheret , docteur en science politique, chercheur associé au laboratoire Pacte/Sciences Po Grenoble, a notamment mené une carrière de collaborateur d’élus locaux et nationaux pendant 12 ans en alternance (et parfois en parallèle) avec une carrière d’enseignant-chercheur. Il est actuellement directeur de la French Arabian Business School, département de l’Arabian GulfUniversity située au Bahreïn au cœur du Golfe Arabo-Persique.

Les trois autres tribunes sont de Catya Martin (Elue consulaire à Hong-Kong et éditrice du site Trait d’union) de Véronique Lederman (Candidate aux élections consulaires en Belgique et Directrice Générale du service social juif de Bruxelles) et  de Laurent Dominati, Président de la Société éditrice « Lesfrancais.press », a été Ambassadeur de France, Député et Conseiller de Paris.

 

 

 

Globalement, le 11 septembre reste un sujet dont on peut parler dans le Golfe, même si, qui en douterait, les débats sont toujours très après sur le sujet.

En effet, il existe une vraie tendance á la remise en question de la version communément admise chez certains interlocuteurs, qui par ailleurs sont bien éduqués, ouverts sur le monde et sont souvent des proches. Sur tous les sujets, même les plus sensibles, les points de vue sont assez proches ou alors sont teintés de différence culturelle bien compréhensible, mais sur le 11 septembre, la « version officielle » ne passe pas et la porosité avec les thèses complotistes est assez impressionnante, même 18 ans après.

Il y a plusieurs pistes qui peuvent expliquer cela, et la première d’entre elles est la propension au complotisme dans le monde arabo-musulman. Cette propension à la rumeur est bien connue par ceux qui vivent dans le monde arabe, et elle a un certain charme parfois. Cette tendance au conspirationnisme a été étudiée quantitativement par le chercheur américain Mansoor Moaddei dans une étude de 2013.

Copyright Moaddei, 2014

Cette tendance à penser qu’il y a une conspiration contre l’islam est doublée également par un sentiment « d’invasion culturelle » de l’occident que Moaddei identifie bien également. Ainsi, près de 83 % de saoudiens indiquent que l’invasion est importante ou très importante, taux que l’on retrouve en Irak, en Egypte et en Turquie et qui n’est jamais inférieur à 54 % (cas de la Tunisie).

 

Copyright Moaddei, 2014

Donc, dans les discussions, la version d’une attaque terroriste djihadiste a du mal à passer, et particulièrement chez les ressortissants saoudiens. Il faut aussi regarder le fait que la quasi-totalité des terroristes étaient de nationalité saoudienne et portaient des noms assez communs. On peut donc imaginer qu’il y a aussi un réflexe de déni, comme on en trouve chez les occidentaux quand il faut regarder les agissements de certains de nos compatriotes ou certains de nos errements collectifs que nous minimisons souvent. Ce déni est certainement accentué par cette propension au complotisme que nous avons vue plus haut mais, contrairement au complotisme occidental, il est assez simple à questionner.

Je n’ai jamais eu l’expérience d’un arabe du Golfe se refermant complètement lorsque j’ai tenté de défendre la version la plus communément admise du 11 septembre. Au contraire, la quasi-totalité des interlocuteurs reconnaissent rapidement qu’ils vont un peu loin et ce sont même plusieurs d’entre eux qui indiquent que « culturellement, il y a beaucoup de rumeurs chez nous… » et se plient à l’argument le plus rationnel.

Copyright Moaddei, 2014

Le déni est donc d’abord dû à un réflexe de défense, mais aussi à une haute opinion de la moralité de ses concitoyens. Ainsi, Moaddei, en 2013, demandait d’auto évaluer son degré de moralité, puis celui des américains. On constate que l’Arabie Saoudite, l’Irak et l’Egypte s’évaluent très favorablement (7.7 sur 10 pour les saoudiens) et que l’évaluation des américains est bien entendu plus basse (quoique les saoudiens notent les américains mieux que toutes les autres nationalités testées). Ainsi, les horreurs du 11 septembre ont du mal à passer également car les arabes se voient comme des citoyens à haut degré de moralité, ce qui rendrait le passage à l’acte difficile à concevoir.

En bref, si les théories complotistes sont encore très présente dans le Golfe concernant le 11 septembre, ceux qui les expriment sont loin d’être cristallisés dans leur opinion et se montrent capables de recul et de discussion. Mieux, ils sont capables d’autocritique et se montrent enclins à modifier leur opinion à partir du moment où l’on sait leur présenter des arguments rationnels.

Nous sommes donc bien loin des complotistes occidentaux qui sont militants et durablement ancrés chez leurs partisans. Ici, nous sommes dans un complotisme soft, qui tient davantage du déni de responsabilité (que l’on retrouve en occident sur d’autres sujets), d’une certaine tradition du complotisme et d’un sentiment d’invasion culturelle pas dénué de tout fondement.

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