Guide de survie à l’étranger en cas d’élection de Marine Le Pen

Guide de survie à l’étranger en cas d’élection de Marine Le Pen

Les Français de l’étranger, où qu’ils vivent, sont souvent confrontés à des questions politiques sur leur pays d’origine. Au passage, c’est plutôt flatteur car cela montre que partout dans le monde, on s’intéresse à ce que la France représente et à ses leaders politiques.

Mais les vétérans de l’expatriation le savent bien, il est toujours difficile de justifier le vote souvent important en faveur de partis classés à l’extrême droite à des collègues et amis étrangers qui ne disposent que d’une information parcellaire réduisant Marine le Pen et son parti au racisme, et notamment au rejet de l’islam et des musulmans.

Le duo Zemmour / Le Pen a réalisé un très gros score au premier tour et les commentaires de la presse internationale vont beaucoup porter sur le sujet. Le fait qu’Emmanuel Macron soit un président très visible dans le monde entier attire forcément les regards sur notre pays et il n’est souvent pas simple, au cours d’une conversation, de voir nos compatriotes traités de racistes ou « d’islamophobes ».

Une victoire de Marine Le Pen dans deux semaines n’étant pas à exclure, il faut également se préparer à l’éventualité de quelques années compliquées en termes d’argumentation.

Il n’y a pas de formule magique, évidemment, mais le vote d’extrême droite en France peut s’expliquer par plusieurs facteurs qui pourraient aider vos interlocuteurs à nuancer leurs jugements sur la France et les Français.

D’abord, le moteur principal de l’extrême droite est l’insécurité et un Etat perçu comme laxiste. Il n’est pour le coup pas très compliqué d’expliquer les choses ainsi, avant même de parler d’immigration. L’électeur du RN ou du parti de Zemmour est quelqu’un de préoccupé par la violence de notre société et force est de constater que ce sujet n’est pas assez bien traité par le reste de la classe politique, poussant l’électeur vers les extrêmes.

Ensuite, le vote RN est surtout un vote de la « France périphérique », celle des villes moyennes et déclassées ainsi qu’un vote de la ruralité. Il est compliqué à comprendre car les Français de l’étranger viennent davantage des métropoles et méconnaissent souvent ce sentiment qui peut porter le vote de nos compatriotes vers le populisme. Un étranger pourra bien comprendre cette argumentation. Le parallèle avec le vote Trump qui était très « rural » aux Etats-Unis pourrait être utile. Le vote RN, c’est le vote d’une France qui a le sentiment que le reste du pays se développe sans elle et qui veut être entendue, l’exemple des Gilets jaunes peut être intéressant à citer. Ce sont des français moyens qui sont les délaissés des bienfaits de la mondialisation.

Marine Le Pen, la candidate du Rassemblement National

Enfin, le plus complexe va être l’immigration et surtout le rapport à l’islam, tout particulièrement pour ceux de nos compatriotes qui comme moi vivent dans un pays musulman. Ce rejet des étrangers et des musulmans est la caractéristique première du vote Le Pen véhiculée par les médias du monde entier et parvenir à l’expliquer sans pour autant la cautionner n’est pas si simple. Il faut donc rappeler aux interlocuteurs que 10 % des français sont de confession musulmane et que 24 % des personnes habitant en France sont soit immigrés, soit appartiennent à la deuxième génération de l’immigration. Les Français ne sont donc pas allergiques à la diversité et les actes racistes violents sont rares.

D’après les statistiques, en 2021, il y a eu 1 659 actes antireligieux en France dont 857 faits antichrétiens, 589 faits antisémites et 213 faits antimusulmans. Pour un pays de 65 millions d’habitants, ce sont des chiffres raisonnables. A titre de comparaison, la seule ville de Londres en Grande Bretagne a recensé 1652 faits à caractère antisémite en 2018.

Sur l’islam, il faut rappeler à nos interlocuteurs que la France compte 2500 lieux de cultes pour les musulmans et que ces derniers, particulièrement d’origine nord-africaine s’intègrent bien dans la société malgré des problèmes de discrimination qui sont cependant en repli régulier. Vous pouvez même citer mon dernier livre qui montre que l’intégration de la deuxième génération des immigrés d’Afrique du Nord se fait au même rythme que celle de leurs homologues d’Europe du sud.

Le vote Le Pen ou Zemmour ne peut donc pas se résumer à un vote raciste et anti musulman. Aucun des deux candidats n’a d’ailleurs indiqué qu’il allait expulser les étrangers régulièrement installés en France. Le principal sujet sur lequel ils insistent est l’islam radical et les dérives terroristes que cela peut occasionner, et pour lesquelles la France a payé le prix du sang. De même, les deux candidats insistent sur le fait qu’il faut expulser les étrangers en situation irrégulière car près de 90% des étrangers faisant l’objet d’une injonction à quitter le territoire ne sont jamais expulsés. La plupart des pays dans lesquels vivent les Français ont une politique d’expulsion extrêmement rigoureuse et ce chiffre des « obligations de quitter le territoire national » non appliquées pourra les surprendre et les amener à nuancer leur jugement.

Alors bien entendu, les deux candidats d’extrême droite ne sont pas favorables à l’immigration et s’adressent à une population qui peut avoir des raccourcis racistes mais ce vote peut s’expliquer sans pour autant trop entacher l’image de notre pays. De toute façon, il va falloir vivre avec, soit pendant quelques semaines, le temps que le soufflet d’un score de deuxième tour important retombe, soit pendant cinq années d’une présidence où les Français de l’étrangers vont être en première ligne et devront faire preuve de résilience…

Auteur

  • Docteur en Science Politique, directeur de la French Arabian Business School (Arabian Gulf University/ESSEC), Bahreïn. Auteur de "les territoires gagnés de la République", 2019

Laisser un commentaire