La destruction du patrimoine culturel est devenue l’un des marqueurs des conflits contemporains. Que ce soit en Ukraine, en Iran, en Syrie ou en Irak, les monuments historiques, musées et autres sites classés sont touchés par les combats, parfois délibérément visés. Au-delà des pertes matérielles, ces atteintes en temps de guerre fragilisent les fondements mêmes des sociétés : leur mémoire, leur identité, leur continuité. Face à ces destructions, la restauration du patrimoine s’impose comme un levier de reconstruction physique mais aussi sociétal. Pour mieux comprendre cette démarche, Lesfrancais.press vous propose cet entretien avec Bénédicte de Montlaur, présidente du World Monuments Fund à New York et ancienne diplomate française.
Des pertes massives avant même la reconstruction
Dans les zones de conflit, la destruction du patrimoine est souvent colossale. En Ukraine, l’UNESCO recense, en mars 2026, plus de 500 sites culturels gravement endommagés ou détruits par les bombardements et les combats, sans compter les pertes encore en cours de recensement. En Syrie, les villes inscrites au patrimoine mondial n’ont pas été épargnées. Depuis 2011, Palmyre et Alep ont vu disparaître des monuments millénaires, témoins d’une mémoire historique profonde, souvent irréversiblement.
« Le patrimoine culturel doit rester une priorité, car reconstruire l’identité, la mémoire et la confiance culturelle est essentiel à la reconstruction d’une société après un conflit. »
Bénédicte de Montlaur, présidente du World Monuments Fund
En Iran, selon le ministère du Patrimoine culturel, au moins 56 musées, monuments et sites historiques ont été touchés par des frappes menées depuis fin février par les forces américaines et israéliennes. Parmi eux, le Palais du Golestan à Téhéran ou le Chehel Sotoun Palace à Ispahan, autour de Naqsh‑e‑Jahan Square, portent désormais les marques de ces destructions, malgré des siècles d’histoire.
Les destructions : un enjeu de mémoire
Depuis New York, au siège du World Monuments Fund ou sur le terrain, Bénédicte de Montlaur observe les édifices dévastés par la guerre. Restaurer le patrimoine, pour elle, ne se limite pas à reconstruire des sites : « Le patrimoine culturel doit rester une priorité, car reconstruire l’identité, la mémoire et la confiance culturelle est essentiel à la reconstruction d’une société après un conflit. Un projet de conservation du patrimoine historique a le potentiel de donner aux populations un objectif commun et de rallier la communauté ensemble. Les infrastructures physiques restaurent la vie quotidienne, mais le patrimoine aide à restaurer le sentiment de qui sont les gens et à quel endroit ils appartiennent. »
Le cas d’Angkor : mémoire et relance économique
Au Cambodge, le site d’Angkor illustre les dimensions symboliques, sociale et économique de la restauration patrimoniale. Après les traumatismes du régime des Khmers rouges, ce complexe archéologique a fait l’objet d’un vaste effort de conservation, impliquant de nombreuses organisations internationales.

Bénédicte de Montlaur en décrit les effets concrets : « À Angkor, la revitalisation des temples a joué un rôle important dans le redressement du Cambodge après la période des Khmers rouges. Pour des communautés ayant subi des traumatismes profonds, voir Angkor préservé et rouvert au monde a contribué à réaffirmer la fierté culturelle, à raviver les savoir‑faire traditionnels et à reconnecter les populations à un patrimoine qui avait survécu aux périodes les plus sombres de leur histoire. Le patrimoine a également été central dans la reconstruction d’une économie dévastée par la guerre. Pour le World Monuments Fund, soutenir la préservation à Angkor revenait à aider le peuple cambodgien à reconstruire un sentiment de continuité et de résilience. »
Au-delà de la restauration des temples, ce travail a aussi permis de créer des emplois qualifiés, notamment dans l’artisanat traditionnel, et de relier les générations autour d’un projet commun.
Bénédicte de Montlaur détaille : « Cela a été particulièrement vrai à Angkor, où l’investissement sur plusieurs décennies du World Monuments Fund dans la formation de plus de 100 techniciens cambodgiens a joué un rôle clé. Notre action, combinée aux programmes de conservation de nombreuses autres organisations et pays, a permis de reconstruire non seulement des temples mais aussi des moyens de subsistance. L’impact économique, estimé entre 20 et 25 millions de dollars, associé à la revitalisation de l’artisanat traditionnel, a renforcé la fierté locale et offert à des milliers de familles un emploi qualifié et stable. Angkor montre comment la restauration du patrimoine peut devenir un pilier de la reconstruction sociale. »
Reconstruire à l’identique ou pas ?
La reconstruction patrimoniale impose des choix délicats. Dans certains cas, les communautés souhaitent que les lieux soient reconstruits fidèlement à l’identique. C’est ce qu’il s’est passé à Tombouctou, où les habitants ont demandé que les mausolées détruits par des groupes extrémistes soient rebâtis dans leur forme d’origine, permettant de restaurer une continuité rituelle et spirituelle disparue.
Pour Bénédicte de Montlaur : « La question de savoir s’il faut reconstruire un monument à l’identique ou considérer sa destruction comme faisant partie de son histoire dépend entièrement de ce que la communauté souhaite que le site représente aujourd’hui. Dans certains cas, une reconstruction fidèle restaure la continuité et la fierté. Après que des groupes extrémistes ont détruit 14 des 16 mausolées et sanctuaires inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO à Tombouctou, les habitants ont demandé que les structures soient reconstruites exactement comme elles étaient. Leur reconstruction est devenue un acte de résilience qui a contribué à restaurer la continuité des traditions sacrées. »
« Dans de nombreux conflits contemporains, la destruction du patrimoine culturel est une tactique délibérée visant à effacer l’identité, la mémoire et le tissu social. »
Bénédicte de Montlaur, présidente du World Monuments Fund
À Mossoul, en Irak, la situation est différente. L’entretien du Musée culturel, endommagé par des explosions orchestrées par l’État islamique, suscite un débat au sein de la communauté. Là encore, comme le rappelle Bénédicte de Montlaur : « Un débat important a eu lieu au sein de la communauté quant à savoir s’il fallait conserver les traces de l’explosion orchestrée par l’État islamique/Daech. »
Destruction ciblée du patrimoine, une stratégie de guerre
Dans les guerres contemporaines, la destruction de sites historiques n’est pas toujours accidentelle. Elle peut être utilisée pour attaquer l’identité même d’un peuple ou d’une culture. Bénédicte de Montlaur l’analyse de manière factuelle : « Dans de nombreux conflits contemporains, la destruction du patrimoine culturel est une tactique délibérée visant à effacer l’identité, la mémoire et le tissu social qui maintient les communautés unies. C’est pourquoi le droit international reconnaît la destruction du patrimoine comme une infraction grave et, dans certains cas, comme un crime de guerre. »

En 2016, la Cour pénale internationale a jugé Ahmad Al‑Faqi Al Mahdi coupable de crime de guerre pour avoir détruit des mausolées historiques à Tombouctou (Mali), établissant un précédent juridique majeur dans la protection du patrimoine culturel en temps de guerre.
Ukraine, restaurer en pleine guerre
En Ukraine, la guerre est toujours en cours, mais certains projets symboliques ont déjà commencé. Parmi eux, la Teacher’s House à Kyiv, est devenu un marqueur du lien entre patrimoine et démocratie. Ce bâtiment a servi de siège au premier Parlement ukrainien et a été endommagé par une onde de choc lors d’un bombardement russe.
La présidente du World Monuments Fund détaille : « Notre travail à la Teacher’s House de Kyiv, en Ukraine, a montré que les interventions en zone de guerre exigent une flexibilité exceptionnelle, de la confiance et une planification minutieuse des étapes. L’évaluation des dégâts, la stabilisation d’urgence et la planification à long terme doivent être priorisées dans un contexte où les conditions restent imprévisibles, et où la logistique, la sécurité et les chaînes d’approvisionnement en matériaux évoluent constamment. La conservation proprement dite sera limitée à des bâtiments hautement symboliques. La Teacher’s House, qui a abrité le premier Parlement ukrainien, est considérée comme hautement symbolique et importante pour le moral collectif des Ukrainiens. »
« Lorsque les décisions sont prises sans l’implication des communautés, la reconstruction risque d’aggraver les divisions ou de créer des symboles servant des objectifs politiques plutôt que les besoins du public. »
Bénédicte de Montlaur, présidente du World Monuments Fund
L’intervention sur un site encore menacé demande un degré de coordination élevé, mais réaffirme que même en pleine guerre, certaines reconstructions patrimoniales ont une fonction politique, sociale et symbolique. La présence locale s’est avérée déterminante selon l’ancienne diplomate française : « Un enseignement clé provient de la présence de la directrice nationale du World Monuments Fund, Kateryna Goncharova, que nous avons recrutée au début de la guerre et qui n’a jamais quitté le pays. Sa capacité à coordonner directement avec les partenaires locaux lui a permis de documenter rapidement les dégâts, de distribuer des outils de prévention des dommages tels que des extincteurs, et de poser les bases de futures restaurations. Cela montre qu’une présence locale de confiance est indispensable dans la réponse aux crises. »
Gouvernance locale et pluralité des voix
La reconstruction ne peut être imposée mais doit venir des communautés elles-mêmes, souligne Bénédicte de Montlaur : « Les communautés locales doivent avoir la voix principale, soutenues par des experts et des autorités publiques capables de traduire leur vision en actions durables. Lorsque les décisions sont prises sans l’implication des communautés, la reconstruction risque d’aggraver les divisions ou de créer des symboles servant des objectifs politiques plutôt que les besoins du public. »
C’est le cas à Chypre, où un comité bicommunautaire réunit des représentants chypriotes grecs et turcs pour restaurer ensemble des sites religieux, créant une dynamique de coopération rare dans un territoire marqué par des divisions profondes.
Reconstruction sociale et choix des sites
À travers les villes et villages frappés par la guerre, la restauration des sites historiques ne se limite jamais à la pierre. Elle devient un outil de reconstruction sociale et psychologique, un moyen pour les communautés de reprendre en main leur histoire et leur identité, explique Bénédicte de Montlaur. « J’ai constaté que la restauration peut contribuer profondément à la reconstruction sociale et psychologique lorsqu’elle repose sur la participation locale et un engagement à long terme. Lorsque les communautés reconstruisent les lieux qui portent leur identité, le processus lui-même devient une forme de guérison. »

Chaque décision de reconstruction est sensible et porte un poids symbolique. Choisir les sites à restaurer revient à décider quels fragments du passé continueront de vivre. « Ces choix appartiennent aux communautés qui vivent avec ces sites au quotidien. Un monument ne devrait être reconstruit que si sa restauration peut soutenir l’identité ou la réconciliation. Un site peut être laissé en ruine lorsque son absence a un sens, ou lorsque la reconstruction déformerait l’histoire. Il n’existe pas de hiérarchie universelle, seulement la signification vécue de chaque lieu », rajoute Bénédicte de Montlaur.
Dans certains territoires, ces décisions ont des répercussions immédiates sur la cohésion sociale. Là où les communautés participent pleinement, la restauration devient un projet collectif, un symbole de résilience qui dépasse les murs et les pierres.
Et la présidente du World Monuments Fund de conclure : « En Ukraine, au Cambodge et dans de nombreux autres endroits, nous avons observé le même schéma. Lorsque les populations voient leur patrimoine protégé ou restauré, cela contribue à renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté qui perdurera. Ce sentiment de continuité est l’une des formes de résilience les plus puissantes qu’une communauté puisse posséder. »
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Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.
Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.
Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.






















