Alors que l’enseignement français à l’étranger traverse une période de fortes incertitudes, la colère continue de monter chez les enseignants. Invité du podcast de Lesfrancais.press, Patrick Soldat, secrétaire national hors de France du SNES-FSU, dresse un constat sans détour : « les collègues en ont assez » nous déclare-t-il. Une mobilisation organisée le 31 mars 2026 dans l’ensemble du réseau AEFE illustre, selon notre interlocuteur, l’ampleur d’un malaise croissant, dans un contexte marqué par une réforme en cours. Explication.
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Une réforme AEFE jugée précipitée
Malgré des contraintes liées aux calendriers scolaires, le mouvement de grève du 31 mars dernier lancé par les personnels a été suivi dans l’ensemble du réseau AEFE. Pour le représentant syndical, « cela montre donc que les collègues en ont assez ». Au cœur des tensions, la réforme de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), actuellement à l’étude, et aussi d’autres revendications qui s’accumulent depuis plusieurs années.
« Pourquoi une réforme de l’AEFE maintenant ? »
Patrick Soldat, secrétaire national hors de France du SNES-FSU
Patrick Soldat reste plutôt prudent mais également ferme sur les lignes rouges : « toute dégradation des conditions de travail, mais également des conditions statutaires et administratives, ne nous conviendront pas ». Il s’interroge également sur le calendrier de cette réforme : « pourquoi une réforme maintenant ? », évoquant un contexte budgétaire et politique peu propice. Cependant, une mission sur le futur de l’AEFE a été confiée par le Premier Ministre à la sénatrice Samantha Cazebonne (Renaissance), mais celle-ci en est encore au stade des concertations. Et une mission d’information sur l’avenir du réseau est également en cours au Sénat avec notamment Yan Chantrel (PS) et Mathilde Ollivier (Les Ecologistes).
AEFE : une équation budgétaire contestée ?
L’un des points les plus controversés concerne les finances de l’AEFE. En décembre 2025, un déficit de 59 millions d’euros est avancé pour justifier des mesures d’urgence. Pourtant, quelques mois plus tard, le conseil d’administration annonce un excédent de 3 millions. Une situation qui interroge. Selon Patrick Soldat, cette variation s’explique notamment par un décalage de trésorerie.

Mais sur le fond, il estime que l’« on peut davantage se fier aux plus 3 millions qu’aux moins 59 ». Le problème, selon lui, réside dans le fait que des décisions lourdes ont été prises sur la base d’un diagnostic qui semble donc erroné : « les mesures qui sont passées en décembre sont sur la base des moins 59 », avec des conséquences jugées brutales pour les établissements scolaires.
Des familles de plus en plus sollicitées
Dans ce contexte, la stratégie budgétaire fait peser une pression accrue sur les familles. Pou notre invité, le constat est sans appel : « on va faire payer davantage les familles ». Mais ce qui suscite une forte opposition, c’est la dégradation parallèle du service. Patrick Soldat alerte : « on fait payer davantage les familles avec un service amoindri ».
« Je n'ai jamais vu les familles et les parents mobilisés comme ils le sont aujourd'hui »
Patrick Soldat, secrétaire national hors de France du SNES-FSU
Hausse des frais de scolarité, classes surchargées, suppression d’options et de projets pédagogiques : autant de mesures qui alimentent la contestation. Fait notable, la mobilisation dépasse désormais le cadre des personnels. Les parents d’élèves s’impliquent de plus en plus dans le débat, un phénomène inédit selon le syndicaliste : « je n’ai jamais vu les familles et les parents mobilisés comme ils le sont aujourd’hui ».
Statuts fragilisés et inquiétudes pour les personnels
Selon Patrick Soldat, améliorer les conditions de travail des enseignants revient aussi à préserver la qualité du réseau éducatif français à l’étranger. Mais au-delà de ces dernières, c’est le modèle même de l’enseignement français à l’étranger qui est en jeu. Le SNES-FSU s’oppose notamment à certaines pistes comme le détachement direct, perçu comme une menace. Patrick Soldat met en garde : « réformer l’opérateur en l’affaiblissant davantage, ce n’est pas une réforme ».

Il estime que ces orientations pourraient fragiliser non seulement les personnels, mais aussi la diplomatie d’influence française. Autre sujet d’inquiétude : la situation des personnels de droit local. Le syndicat dénonce des mesures immédiates telles que gels de salaires et licenciements. Une politique qu’il juge dès lors inacceptable et qui dégradent encore davantage le climat social dans les établissements.
Quelles revendications et quelles perspectives pour les personnels du réseau AEFE ?
Pour Patrick Soldat, la crise actuelle révèle un problème plus profond de gouvernance. Il évoque une AEFE fragilisée par ses propres orientations, notamment l’objectif de doublement des effectifs à horizon 2030. Le constat est sévère : « on a l’impression qu’il n’y a absolument plus ni de pilote, ni de pilotage ». Une situation qu’il qualifie de « catastrophique » pour un opérateur clé de l’État à l’étranger.
« On a l'impression qu'il n'y a absolument plus ni de pilote, ni de pilotage. »
Patrick Soldat, secrétaire national hors de France du SNES-FSU
Face à cette situation, les demandes du SNES-FSU sont claires : retrait des mesures adoptées en décembre 2025, abandon de toute réforme immédiate, maintien des postes détachés et amélioration des conditions de travail et de rémunération. Mais surtout, le syndicat appelle à une véritable concertation : « on demande une véritable concertation avec les personnels, avec les usagers », regrettant l’absence de bilan global.
À un an de l’élection présidentielle de 2027, le sujet de l’enseignement français à l’étranger pourrait s’imposer dans le débat public concernant les expatriés. Le SNES-FSU compte bien interpeller les candidats. Patrick Soldat insiste sur l’importance stratégique du réseau : « une réponse politique implique nécessairement un engagement financier ». Il évoque également l’urgence de résoudre le dossier sensible des pensions des personnels détachés, qualifié de « situation qui n’est plus tenable ».
À travers cette crise, c’est toute la place de l’enseignement français à l’étranger dans la stratégie d’influence de la France qui est aussi questionnée. Entre contraintes budgétaires, tensions sociales et incertitudes politiques, c’est bien l’avenir du réseau AEFE et aussi des élèves inscrits dans ses établissements, qui sont actuellement sur la table.
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Jérémy Michel est rédacteur en chef adjoint du média Lesfrancais.press. Il est également coach en développement personnel et formateur en communication. Jérémy a auparavant travaillé au sein de diverses institutions politiques françaises et européennes. Il a aussi été en charge des affaires publiques d’un grand groupe spécialisé dans la santé.























