Morgane Rolland, de la France aux États-Unis : une vie consacrée à la recherche sur le VIH

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Morgane Rolland, de la France aux États-Unis : une vie consacrée à la recherche sur le VIH

Installée aux États-Unis depuis plus de vingt ans, Morgane Rolland a construit sa vie dans les laboratoires de recherche sur le VIH. De Seattle à Washington D.C, entre essais cliniques internationaux et engagement politique auprès des Français de l’étranger, cette chercheuse franco-américaine raconte un parcours façonné par la science, les crises sanitaires, et porté par une implication au long court dans la vie publique.

Une vie au service de la science

Au printemps 2004, quelques mois après avoir soutenu sa thèse à Bordeaux, le regard de Morgane Rolland se tourne vers la recherche contre le virus du sida. Comme beaucoup de chercheurs de sa génération, devenue adulte au plus fort de l’épidémie, elle nourrit l’ambition de participer à l’effort scientifique engagé contre la maladie et à la quête d’un vaccin.

Partir dans un pays anglophone après une thèse relève alors d’une trajectoire presque classique dans le monde de la recherche. Elle adresse son CV à plusieurs scientifiques dont elle admire les publications. L’un d’eux, James Mullins, chercheur de référence dans le domaine du VIH, lui ouvre les portes de son laboratoire à Seattle. L’excellence scientifique de la ville compte dans sa décision. Son effervescence musicale finit de convaincre la passionnée de rock indépendant qu’elle est. Quelques semaines plus tard, elle traverse l’Atlantique. Les opportunités s’enchaînent. Des bourses lui permettent de poursuivre ses travaux, les financements sont plus abondants qu’en France et les années passent. « Je ne suis jamais rentrée », résume-t-elle avec un sourire.

Depuis 2007, elle a pris part à l’ensemble des grands essais cliniques menés dans ce domaine. Un travail conduit à l’échelle internationale, au sein de réseaux de chercheurs dispersés sur plusieurs continents mais réunis par la même ambition scientifique.

« Au début de ma carrière, je ne m’imaginais ne pas prendre ma retraite avant l’arrivée d’un vaccin contre le sida. L’horizon paraît aujourd’hui plus lointain. Malgré des décennies de recherches et d’essais cliniques, le VIH continue de déjouer les stratégies élaborées contre lui. C’est un virus ultra-intelligent »

Morgane Rolland

Au début des années 2000, la perspective d’un vaccin contre le sida occupe encore une place centrale dans la recherche. Deux décennies plus tard, le paysage a profondément évolué : les traitements ont transformé la vie des personnes séropositives et de nouveaux outils de prévention ont émergé, notamment des injections administrées tous les quelques mois qui permettent désormais de protéger efficacement contre l’infection. « On devrait savoir comment se protéger contre le virus du sida », souligne-t-elle, « pourtant, de nouvelles infections continuent d’être recensées chaque année, notamment en Afrique, rappelant que la recherche conserve toute sa raison d’être. »

Morgane Rolland mesure le chemin parcouru avec une forme de lucidité : « Au début de ma carrière, je ne m’imaginais ne pas prendre ma retraite avant l’arrivée d’un vaccin contre le sida. Lhorizon paraît aujourd’hui plus lointain. Malgré des décennies de recherches et d’essais cliniques, le VIH continue de déjouer les stratégies élaborées contre lui. C’est un virus ultra-intelligent », glisse-t-elle. Les vaccins développés jusqu’à présent parviennent à déclencher une réponse immunitaire, mais insuffisante pour offrir une protection durable. Derrière cette réalité scientifique affleure une leçon de modestie. Deux décennies de travail n’ont pas entamé la détermination de la franco-américaine, mais elles ont remplacé les certitudes des débuts par une conscience aiguë de la complexité du défi.

Cooperation de recherche France Etats Unis sur le VIH, photo d'illustration
Cooperation de recherche France Etats Unis sur le VIH, photo d’illustration

La recherche n’était pas un rêve d’enfant. « Petite, je me rêvais artiste », sourit la jeune quinquagénaire. Le parcours de Morgane Rolland s’est construit au fil des opportunités et des rencontres scientifiques. Le VIH s’impose durant ses années d’études comme un sujet central, à un moment où la maladie traverse la culture, les milieux artistiques et les débats publics. Les années 1990 restent associées dans son souvenir à une forte densité humaine et culturelle. Des danseurs, des écrivains et des artistes disparaissent alors que leurs trajectoires s’ouvrent à peine. Le virus occupe une place qui dépasse largement le champ médical. La recherche sur le VIH engage aussi les questions d’accès aux traitements, de circulation des savoirs, de stigmatisation et d’inégalités sociales.

Les scientifiques face à l’administration Trump

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche marque une rupture brutale pour la recherche scientifique américaine. Le laboratoire de Morgane Rolland n’y échappe pas. Son équipe, forte de vingt-cinq personnes en janvier 2025, se réduit progressivement à onze chercheurs à la suite de plusieurs coupes budgétaires. Dotée à l’origine d’un budget compris entre 4 et 5 millions de dollars, elle ne dispose plus désormais que d’environ un million. Plusieurs projets disparaissent dans cette réduction budgétaire, dont un programme de vaccin mené en collaboration avec des équipes africaines, soudainement interrompu.

« Mon équipe s’est concertée et cinq d’entre eux ont choisi de ne n’être payés qu’à 80 % de leur salaire pour éviter qu’une personne de plus ne soit licenciée, ce qui montre que les chercheurs sont motivés par la passion plus que par des considérations financières. »

Morgane Rolland

Dans ce contexte, l’activité scientifique se réorganise sous contrainte, au rythme des décisions budgétaires et des priorités politiques qui redessinent les contours de la recherche. « Mon équipe s’est concertée et cinq d’entre eux ont choisi de ne n’être payés qu’à 80 % de leur salaire pour éviter qu’une personne de plus ne soit licenciée, ce qui montre que les chercheurs sont motivés par la passion plus que par des considérations financières. »

Son laboratoire figure parmi les structures directement touchées par les coupes budgétaires récentes. Elle y voit une forme de sanction indirecte, liée à son engagement pendant la pandémie de Covid-19, lorsqu’elle a participé à l’effort scientifique collectif de mise au point des vaccins. À cette période, Morgane Rolland se concentre sur l’étude des variants du coronavirus. Elle s’inscrit alors dans un vaste organigramme scientifique coordonné notamment par le docteur Anthony Fauci, où des milliers de chercheurs travaillent en parallèle sur des segments distincts du problème. La rapidité de mise au point des vaccins repose sur une organisation inédite dans l’histoire de la recherche biomédicale.  Elle insiste sur la dimension collective de ce travail : « Des chercheurs habitués à progresser de manière autonome se retrouvent engagés dans une dynamique de coopération accélérée, qui permet la circulation immédiate des données et la convergence des résultats. J’ai apporté ma contribution personnelle et j’ai la chance de conserver une lettre signée de Anthony Fauci dans mon bureau. Je n’étais pas en position de leader dans la recherche, mais c’est un moment où tous les chercheurs se sont retrouvés réunis dans un même effort. »

Il faut aussi garder à l’esprit que les États-Unis conservent une avance considérable dans le domaine des maladies infectieuses. Ce qui peut être proposé en France n’est pas nécessairement aussi attractif sur le plan scientifique »

Morgane Rolland

Malgré le retour de bâton infligé par l’administration de Donald Trump à son laboratoire, l’idée de quitter les États-Unis ne lui traverse pas l’esprit. « J’ai 51 ans, et il devient plus difficile de tout recommencer ailleurs. Il faut aussi garder à l’esprit que les États-Unis conservent une avance considérable dans le domaine des maladies infectieuses. Ce qui peut être proposé en France n’est pas nécessairement aussi attractif sur le plan scientifique », explique la chercheuse.

Pour autant, elle n’a pas de réponse claire quant à la suite de sa carrière. « Est-ce que je peux continuer comme ça pendant encore dix ans ? Les financements finiront sans doute par revenir, mais quand ? » Elle demeure prudente quant aux perspectives de son domaine de recherche : « Personnellement, je pense que la route est encore longue avant d’aboutir à un vaccin. D’autant que les ressources risquent de continuer à diminuer dans les années à venir. » Puis elle ajoute : « Le plus cruel pour moi, c’est de conseiller aux jeunes chercheurs de se tourner vers autre chose. Les coupes budgétaires ont été si drastiques qu’une future administration plus favorable à la recherche ne rétablira pas nécessairement les financements à leur niveau antérieur. »

Les conséquences risquent de se faire sentir pendant longtemps, tant pour les laboratoires que pour toute une génération de scientifiques.

Un engagement pour la France et les Français des États-Unis

« Mon engagement est avant tout politique. J’en avais assez de parler de politique sans être moi-même engagée. J’ai donc franchi le pas en devenant militante au Parti socialiste », raconte-t-elle.  Son installation dans la capitale fédérale américaine marque un tournant. « À Seattle, j’étais davantage immergée dans la culture américaine et aussi beaucoup plus éloignée, géographiquement comme politiquement. À Washington, les opportunités d’engagement sont complètement différentes. »

Morgane Rolland et ses colistiers
Morgane Rolland et ses colistiers

Une motivation particulière guide alors son investissement : « Je voulais surtout faire tout ce qui était possible pour éviter un second mandat de Nicolas Sarkozy. » En 2014, elle s’engage pour la première fois dans une élection : « J’ai figuré sur la liste de Monique Curioni en 2014, lors de l’élection des conseillers consulaires, puis de nouveau en 2021 pour l’élection des conseillers des Français de l’étranger. Pour le scrutin de 2026, j’étais tête de liste et j’ai été élue », raconte-t-elle.

« Je voulais surtout faire tout ce qui était possible pour éviter un second mandat de Nicolas Sarkozy. »

Morgane Rolland

Secrétaire de la section du Parti socialiste à Washington D.C. depuis 2015, elle s’investit durablement dans la vie politique des Français de l’étranger. En 2017, elle est la suppléante de Yan Chantrel lors des élections législatives. « Je faisais partie des quelques personnes qui croyaient à la candidature de Yan Chantrel pour les sénatoriales de 2021, alors qu’il faisait face à une multitude de candidats socialistes, dont Ségolène Royal. Nous avions lancé ce pari ensemble. »

Elle occupe de nouveau ce rôle de suppléante en 2024 aux côtés de Oussama Laraichi, candidat soutenu par le Nouveau Front populaire. Pour les élections au Palais du Luxembourg de septembre 2026, elle s’engage de nouveau aux côtés du sénateur Yan Chantrel et participe à l’élaboration du programme de campagne. « C’est avant tout une rencontre de parti, de camaraderie militante et d’engagement. Nous partageons les mêmes valeurs », souligne-t-elle.

« On voit directement les conséquences rapides et brutales d’une administration d’extrême-droite et l’on peut expliquer combien la vie sous Trump est dramatique »

Morgane Rolland

La chercheuse franco-américaine estime que les Français de l’étranger ont un rôle particulier à jouer dans le débat politique, tout en regrettant que « les Français de France ne voient pas forcément qu’en tant qu’expatriés, nous pouvons militer ». Une grande partie de son engagement consiste aujourd’hui à « lutter contre l’extrême-droite ». Depuis les États-Unis de Donald Trump, elle considère que les expatriés peuvent être « une sorte de sentinelle. On voit directement les conséquences rapides et brutales d’une administration d’extrême droite et l’on peut expliquer combien la vie sous Trump est dramatique ».

Pour cette militante de gauche, « la progression du RN est une source d’inquiétude constante. Quand on est militant de gauche, on est contre le racisme, contre les discriminations », souligne-t-elle. Dès lors, « se dire que cela peut arriver en France est vraiment difficile à accepter ». Elle confie que cette perspective est « anxiogène » et que voir « le score du RN augmenter à chaque élection » la rend « malade ».

Morgane Rolland
Morgane Rolland

Féministe, elle insiste également sur la faible participation lors de l’élection des conseillers des Français de l’étranger et s’interroge plus largement sur le rapport des femmes au vote. Elle rappelle que « le droit de vote pour les femmes est finalement assez récent » et confie : « en tant que femme, je ne m’imagine pas ne pas aller voter ». Elle se dit également « agacée par les électeurs qui disent ne pas avoir le temps », alors même que le vote électronique est possible.

« En tant que femme, je ne m’imagine pas ne pas aller voter »

Morgane Rolland

Elle estime que « vivre à l’étranger rend notre regard sur la France plus critique, on est aussi plus conscient de tout ce qui est positif dans notre pays et qu’il faut absolument conserver ». Elle établit un parallèle avec les États-Unis, où « l’accès aux soins de santé ou à l’éducation est terriblement plus coûteux et inégal », rappelant que « certes, il faut des réformes mais il y a aussi des choses à conserver ». Elle dit aussi être « toujours admirative quand je vais en France à des manif’ parce que c’est quelque chose qu’on ne voit pas forcément aux États-Unis ».

Pour conclure, Morgane Rolland évoque Jim Mullins, qu’elle considère comme son mentor : « J’ai aimé son côté ultra-engagé scientifiquement. » Elle se souvient d’une époque marquée par de nombreux procès liés à la transmission du VIH, « ce qui a été criminalisé ». Il était alors « le scientifique qui apportait les preuves devant les tribunaux dans les affaires de transmission volontaire du virus ».

Elle salue également son engagement au sein du Parti démocrate et reconnaît s’en inspirer : « J’essaie d’avoir ce double engagement. » Une influence qui nourrit aujourd’hui une conviction plus large : « Il faut plus de scientifiques engagés en politique. »

Auteur/Autrice

  • Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.

    Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.

    Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.

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