Près de mille ans après 1066, la Tapisserie de Bayeux est devenue l’un des événements culturels de l’année à Londres. Billetterie prise d’assaut, couverture en direct de la BBC, détournement jusque dans un pub face au British Museum : l’engouement dépasse largement les murs du musée. Le 10 septembre, jour de l’ouverture au public, Lesfrançais.press a suivi cette « Bayeux mania » de Great Russell Street à la « Soirée française », où Français et Britanniques se sont retrouvés autour d’un trésor national français qui raconte un épisode fondateur de l’histoire anglaise.
Lesfrançais.press était présent à Londres pour l’ouverture de l’exposition et la « Soirée française ».
À quelques mètres d’intervalle, deux tapisseries racontent désormais deux histoires de l’Angleterre. Dans la Sainsbury Exhibitions Gallery du British Museum, l’original déroule sur près de 70 mètres la conquête normande de 1066. De l’autre côté de Great Russell Street, le Museum Tavern en propose une cousine pleine d’humour consacrée à la bière britannique.
L’exposition a ouvert ses portes au public le jeudi 10 septembre, avec une entrée très encadrée : 40 visiteurs toutes les dix minutes. Signe de l’intérêt exceptionnel suscité au Royaume-Uni, la BBC a consacré une page en direct à cette première journée. Dans les rues autour du musée comme sur les écrans britanniques, Bayeux est devenu un événement qui dépasse largement le seul monde de l’histoire de l’art.
« Les Britanniques l’ont tous étudiée à l’école dès la primaire. »
Sophie Perez, Guide-conférencière française installée à Londres
Une semaine auparavant, Lesfrançais.press avait raconté l’inauguration de l’exposition en présence d’Emmanuel et Brigitte Macron, du roi Charles III et de la reine Camilla. Cette fois, le regard se porte sur les Français de Londres et sur la manière dont leurs voisins britanniques s’approprient une œuvre qu’ils connaissent souvent depuis l’école.
Pourquoi les Britanniques se passionnent-ils autant pour Bayeux ?
Avant de rejoindre le British Museum, Lesfrançais.press a rencontré Sophie Perez au Museum Tavern. Guide-conférencière française installée à Londres depuis plus de douze ans, historienne de l’art et guide-conférencière accréditée à la City of London, elle mesure chaque jour la différence de perception entre les deux pays.
« Je pense très sincèrement que l’engouement est bien plus important côté britannique. Côté français, je me suis rendue compte avec mes visiteurs que beaucoup de gens n’avaient pas forcément connaissance de la Tapisserie de Bayeux. »
Sophie Perez, Guide-conférencière française installée à Londres
Pour elle, cette fascination tient d’abord à la place de 1066 dans la mémoire nationale britannique. La Tapisserie raconte, dit-elle, « un énorme pan de l’histoire anglaise ». Elle souligne surtout que les écoliers britanniques découvrent très tôt Guillaume le Conquérant, Harold et la bataille d’Hastings.

L’engouement s’est aussi mesuré à la billetterie. Membre du British Museum, Sophie Perez bénéficiait d’un accès anticipé. Lorsqu’elle s’est connectée pour réserver, elle s’est retrouvée 14 000e dans la file d’attente. Elle a finalement obtenu une place pour le 14 octobre, date anniversaire de la bataille d’Hastings.
Comment la « Bayeux mania » a-t-elle gagné le pub d’en face ?
Au Museum Tavern, il suffit de lever les yeux au-dessus du bar pour comprendre que le phénomène a débordé des portes du musée. Pendant le mois de septembre, le pub accueille « The Beer Tapestry », une broderie de huit mètres qui reprend les codes visuels de Bayeux pour raconter l’histoire de la bière en Grande-Bretagne.
« C’est l’exposition du siècle, littéralement. »
Sophie Perez, Guide-conférencière française installée à Londres
Imaginée par Greene King, l’œuvre commence symboliquement en 1066, là où s’achève le récit de Bayeux : Guillaume a conquis son nouveau royaume, mais découvre que si la couronne a changé de mains, la bière, elle, est toujours là. La broderie traverse ensuite plusieurs siècles d’histoire brassicole britannique.

Une bière en édition limitée, elle aussi baptisée « The Beer Tapestry », a même été brassée pour l’occasion. Lors du passage de Lesfrançais.press, impossible toutefois d’en commander une : une petite ardoise sur la pompe annonçait déjà « Sold out! », « épuisée ».
« Je crois que je n’ai jamais vu, d’un point de vue marketing, un tel engouement autour d’une exposition temporaire. C’est quelque chose qu’on voit partout. Je pense que tout le monde surfe un petit peu sur le succès. »
Qui était présent à la « Soirée française » ?
Quelques heures plus tard, changement d’atmosphère. Lesfrançais.press a rejoint la « Soirée française », une visite privée organisée au British Museum le soir même de l’ouverture au public. Dans la réception, les conversations passaient du français à l’anglais. Diplomates, responsables culturels, parlementaires, membres de la Chambre des lords et journalistes des deux pays se côtoyaient avant de rejoindre la Tapisserie.

Parmi les invités aperçus par Lesfrançais.press figuraient Tom Tugendhat, ministre des Affaires étrangères du cabinet fantôme conservateur ; Dominic Grieve, ancien procureur général d’Angleterre et du pays de Galles ; et Lord Peter Ricketts, ancien ambassadeur du Royaume-Uni en France et envoyé spécial du gouvernement britannique pour le prêt de la Tapisserie de Bayeux. Les journalistes et présentateurs Trevor Phillips et Ian King étaient également présents, ainsi que plusieurs équipes de médias britanniques.
Le rôle de Lord Ricketts est directement lié au projet : le gouvernement britannique l’a nommé envoyé pour le prêt de la Tapisserie, chargé d’accompagner côté britannique un échange culturel préparé pendant plusieurs années.
Comment Les Itinérantes ont-elles guidé les invités vers la Tapisserie ?
La soirée ne se limitait pas aux discours. Le trio vocal a cappella Les Itinérantes a chanté avant la visite privée, puis a accompagné les invités dans leur progression vers la Tapisserie. Dans les couloirs du musée, leurs voix créaient une transition presque théâtrale entre la réception et la découverte de l’œuvre.

Le programme faisait dialoguer répertoire médiéval et musique plus récente, avec notamment Hildegard von Bingen, Marie de France et Claude Debussy. Plus tard dans la soirée, le violoniste Théotime Langlois de Swarte et le luthiste Thibaut Roussel ont prolongé cette atmosphère musicale.
Pourquoi la visite ressemble-t-elle à une « bande dessinée » en mouvement ?
Dans la Sainsbury Exhibitions Gallery, la découverte change de rythme. La salle est plongée dans une pénombre maîtrisée et l’éclairage se concentre sur la broderie. Les visiteurs avancent le long de l’œuvre plutôt que de rester immobiles devant une scène. Lors de la « Soirée française », les invités étaient régulièrement invités à poursuivre leur progression afin de maintenir la circulation.
« La seule conquête qui compte : celle des cœurs et des âmes. »
Hélène Duchêne, ambassadrice de France au Royaume-Uni
Le rapprochement avec une bande dessinée s’impose presque naturellement. Le ministère français de la Culture décrit la Tapisserie comme une « gigantesque planche de bande dessinée ». Les scènes se succèdent, ponctuées d’inscriptions latines, tandis que personnages, chevaux, navires et combats entraînent le regard d’un épisode au suivant. Sur les murs de la galerie, des textes explicatifs donnent les repères historiques nécessaires pour suivre ce récit du XIe siècle.
Cette scénographie transforme la visite en lecture continue. On ne contemple pas seulement la Tapisserie : on la suit. À mesure que le public avance, l’histoire de 1066 se déroule physiquement sous ses yeux.
Que représente ce prêt pour la France au Royaume-Uni ?
Hélène Duchêne, ambassadrice de France au Royaume-Uni, a rappelé l’ampleur du travail nécessaire pour déplacer un trésor national aussi fragile : études scientifiques, systèmes de conservation, essais et répétitions, jusqu’à une « chorégraphie » extrêmement précise. Elle a rendu hommage aux conservateurs, restaurateurs, scientifiques, ingénieurs et techniciens mobilisés des deux côtés de la Manche.

Mais la technique, a-t-elle souligné, n’aurait pas suffi sans la confiance. Le récit de 1066 est celui d’une conquête et d’une guerre ; les siècles suivants ont pourtant vu langues, idées et institutions traverser et retraverser la Manche. Le prêt s’inscrit aussi dans un échange : des trésors du British Museum doivent à leur tour être présentés en France.
Pourquoi Nicholas Cullinan parle-t-il de bien plus qu’une exposition ?
Nicholas Cullinan, directeur du British Museum, a lui aussi insisté sur la portée du prêt. Après quelques plaisanteries sur l’invasion normande, il a décrit l’arrivée de la Tapisserie comme l’un des projets les plus ambitieux de l’histoire de l’institution et comme un geste exceptionnel de confiance internationale.
« La France et le Royaume-Uni ont choisi le partenariat plutôt que la rivalité. »
Nicholas Cullinan, directeur du British Museum
« Ce n’est pas simplement une exposition. Ce n’est pas simplement un prêt. » Le défi est aussi matériel : le musée a dû adapter la galerie aux exigences de conservation d’une broderie presque millénaire et préparer avec les équipes françaises chaque étape de son transport. Pour Nicholas Cullinan, ce prêt montre ce qui devient possible lorsque les deux anciens rivaux choisissent le partenariat.
Comment la soirée a-t-elle célébré la présence française à Londres ?
Anissia Morel, directrice de l’Institut français du Royaume-Uni et conseillère culturelle de l’ambassade de France, a replacé la soirée dans l’histoire plus longue de la présence culturelle française à Londres. Elle a rappelé la vocation de l’Institut à faire vivre la langue et la culture françaises au Royaume-Uni et l’importance particulière, aujourd’hui, de la relation entre les deux pays.
« Un moment qui ne se produit qu’une fois par génération. »
Dame Alison Rose, ancienne directrice générale de NatWest Group
Dame Alison Rose, ancienne directrice générale de NatWest Group et figure du monde économique britannique, a de son côté insisté sur le caractère exceptionnel de l’événement et sur la confiance nécessaire pour qu’un pays confie à un autre un trésor national d’une telle importance.
La Tapisserie de Bayeux est-elle française ou britannique ?
C’est finalement la question qui traverse toute l’exposition. La Tapisserie est propriété de l’État français et habituellement conservée à Bayeux, en Normandie. Mais elle raconte l’un des événements les plus célèbres de l’histoire anglaise. Pour les Français de Londres, cette double appartenance donne au prêt une résonance particulière : une œuvre conservée en France revient raconter, sur le sol britannique, une histoire que des générations d’écoliers anglais connaissent depuis l’enfance.

La dernière partie de la Tapisserie a disparu et les historiens débattent encore de ce qu’elle représentait. Hélène Duchêne s’est emparée de cette absence pour regarder vers l’avenir : près de mille ans après la conquête, Français et Britanniques réunis autour de l’œuvre écrivent, à leur manière, une nouvelle scène.
Dans la pénombre du British Museum, les visiteurs avancent devant les navires, les chevaux et les combattants de 1066. Quelques mètres plus loin, au Museum Tavern, les mêmes codes graphiques racontent désormais l’histoire de la bière. Deux lectures très différentes d’un même imaginaire, et la preuve qu’à Londres, la Tapisserie de Bayeux a déjà largement débordé de son cadre.







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