Empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et d’acquérir des capacités de destruction visant Israël, voire de menacer les pays occidentaux et leurs alliés, constituait a priori l’objectif numéro un de Donald Trump. Pour l’atteindre, le principe d’un changement de régime semblait avoir été retenu. De manière plus sous-jacente, l’idée d’un contrôle des réserves pétrolières iraniennes n’était pas absente des réflexions américaines. Trois mois plus tard, le régime des mollahs fait preuve d’une réelle résilience, malgré la mort d’Ali Khamenei et de nombreux responsables iraniens. Ce régime a réussi à bloquer le détroit d’Ormuz en jouant parfaitement sur l’asymétrie des rapports de force. Pour priver l’Iran de ressources, les Américains n’ont pas trouvé d’autre solution que de décider un contre-blocus du détroit. L’économie mondiale est ainsi prise en otage et confrontée à un choc énergétique de grande ampleur, au point d’être menacée de pénuries au cours de l’été. L’Iran peut se payer le luxe de faire croire qu’il a gagné la guerre en exigeant la levée des sanctions financières comme préalable à la fin du blocus du détroit. Les Américains, de leur côté, subissent une pression croissante de la part de leurs alliés moyen-orientaux, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite étant eux-mêmes privés d’une partie de leurs revenus pétroliers. Ils demeurent par ailleurs liés à leur alliance avec Benyamin Netanyahou, ce dernier ayant fait de la guerre un puissant levier de maintien au pouvoir.
Un tournant pour les grandes puissances militaires
Ce conflit pourrait avoir d’importantes conséquences dans les prochaines années. Il démontre, une fois de plus, que les grandes puissances militaires peinent à imposer leur loi en dehors de leurs frontières. Les États-Unis ont échoué en Afghanistan et en Irak et se retrouvent aujourd’hui à la peine en Iran. La Russie est entrée dans sa cinquième année de guerre en Ukraine. La Chine pourrait tirer plusieurs enseignements de cette situation. Le premier est que les États-Unis apparaissent moins puissants et moins déterminés qu’attendu ; le second est qu’une invasion de Taïwan pourrait se révéler longue, coûteuse et complexe en cas de forte résistance de la population.
La guerre au Moyen-Orient pourrait accélérer la fragmentation du monde. Le soutien des États-Unis n’apparaît plus comme une garantie absolue de stabilité ou de sécurité, comme ont pu le constater les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite ou encore l’Europe à travers les déclarations de Donald Trump. L’influence de la Chine pourrait dès lors s’accroître au sein des pays émergents, Pékin cherchant à apparaître comme un pôle de stabilité. Elle pourrait être, en effet, l’un des principaux bénéficiaires indirects de cette recomposition. Pékin observe avec attention l’épuisement stratégique des États-Unis au Moyen-Orient. En multipliant les accords énergétiques avec la Russie, l’Asie centrale, l’Iran ou certains pays africains, la Chine tente depuis plusieurs années de réduire sa dépendance vis-à-vis des circuits contrôlés par Washington. Cette stratégie pourrait être renforcée par la crise actuelle. Parallèlement, Pékin cherche à développer des circuits financiers alternatifs afin de limiter les effets d’éventuelles sanctions américaines sur ses approvisionnements.

L’Europe, mise sous pression
L’Europe apparaît, pour le moment, comme l’une des grandes perdantes potentielles de cette crise. Dépourvue d’autonomie stratégique réelle, fortement dépendante de ses importations énergétiques et confrontée à des finances publiques déjà fragilisées, elle subit de plein fouet les conséquences du conflit sans disposer des moyens diplomatiques ou militaires lui permettant d’en modifier le cours. La hausse des prix de l’énergie intervient au moment même où la croissance européenne ralentissait déjà sous l’effet du vieillissement démographique, du recul de la productivité et de l’essoufflement du commerce international. Dotée d’une population de 450 millions d’habitants et du premier marché commercial du monde, l’Union européenne demeure marquée par le poids de ses divisions. Les premiers effets de la guerre se font déjà sentir. Les entreprises industrielles européennes voient leurs coûts de production augmenter fortement tandis que les ménages réduisent leurs dépenses de consommation. Les secteurs les plus dépendants des hydrocarbures, transport aérien, chimie, sidérurgie, automobile ou logistique, sont confrontés à une dégradation rapide de leurs marges. En Allemagne, en Italie ou en France, les enquêtes de conjoncture témoignent d’un net recul des perspectives d’investissement.
Cette crise pourrait également accélérer la remise en cause de la mondialisation telle qu’elle s’était organisée depuis la fin de la guerre froide. Depuis trente ans, les grandes puissances avaient construit leur prospérité sur la fluidité des échanges maritimes et sur la sécurité garantie par la puissance navale américaine. Or, le conflit actuel démontre qu’un simple verrou géographique peut suffire à désorganiser l’ensemble de l’économie mondiale. Le détroit d’Ormuz rejoint ainsi la liste des points de vulnérabilité stratégique aux côtés du canal de Suez, du détroit de Malacca ou encore de Taïwan.
Une humanité fragmentée
À moyen terme, cette guerre pourrait ainsi marquer une nouvelle étape dans la fragmentation du système international. L’économie mondiale entrerait alors dans une phase durablement moins coopérative, caractérisée par des blocs régionaux, des tensions commerciales récurrentes et une moindre efficacité économique globale. Après plusieurs décennies d’une mondialisation reposant sur la fluidité des échanges, l’abondance énergétique et la protection américaine des routes maritimes, le monde redécouvre brutalement les contraintes de la géographie, de la puissance et de la rareté.







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