L’année scolaire 2025-2026 restera dans les annales de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) comme celle d’une crise budgétaire sans précédent, doublée d’une secousse politique et sociale qui a traversé les 612 établissements du réseau, dans 138 pays, où sont scolarisés près de 400 000 élèves. L’arrivée d’un nouveau directeur général, Alexandre Morois, la remise coup sur coup de quatre rapports commandés par l’exécutif et le Parlement et la publication d’une réforme du modèle économique par l’IGÉSR ont dessiné le cadre d’un débat qui ne cesse de s’élargir. À la veille de la rentrée 2026-2027, les Français de l’étranger, leurs élus, les syndicats et les fédérations de parents attendent des réponses concrètes, avec en ligne de mire une réforme structurelle censée entrer pleinement en vigueur à la rentrée 2027.
Une crise budgétaire d’une ampleur inédite
C’est à la mi-décembre 2025 que le réseau a basculé. À cette date, il manquait 60 millions d’euros à l’AEFE pour boucler son budget annuel, contraignant le gouvernement à demander en urgence aux 612 établissements du réseau d’augmenter leurs contributions. Cette impasse est le fruit d’un mécanisme identifié de longue date : hausse de la masse salariale et du point d’indice, contribution accrue de l’AEFE aux futures retraites des enseignants détachés et baisse des subventions publiques. Les pensions civiles pèsent aujourd’hui 180 millions d’euros par an, dont 120 millions sont directement pris en charge par l’Agence, la différence de 60 millions étant compensée « en partie » par les établissements.
Face à cette impasse, trois mesures d’urgence sont adoptées lors du conseil d’administration du 18 décembre 2025. La plus discutée impose aux établissements en gestion directe (EGD) et aux conventionnés (soit un peu plus de 200 écoles, collèges et lycées) d’assumer partiellement les cotisations patronales des pensions civiles des personnels détachés : 35 % en 2026 et 50 % en 2027. Les 389 établissements partenaires voient, eux, leur contribution passer de 2 % à 4 % de leur chiffre d’affaires.
L’effet sur les familles est immédiat. Les frais de scolarité ont augmenté en moyenne de 7 % en 2026, certains lycées européens allant jusqu’à 12 %, tandis que les EGD ont enregistré une hausse moyenne de 8 %. En moyenne, la facture supplémentaire s’élève à environ 400 euros par élève et par an. Pour Mélissa Nachtigal, déléguée générale de la FAPEE, « chaque année, quand on est à 2 % ou 3 % d’augmentation, c’est déjà difficile à faire passer auprès des usagers ».
En mars 2026, coup de théâtre : le compte financier 2025 s’avère finalement excédentaire de 3 millions d’euros, contre un déficit annoncé de près de 56 millions en décembre. L’AEFE qualifie elle-même ce résultat de « trompe-l’œil » dans un communiqué publié le 21 mars 2026, expliquant qu’il repose sur un décalage de 11 millions d’euros de bourses vers 2026 et un recouvrement ponctuel de 10 millions de créances. « Il est essentiel d’insister sur le fait que le résultat budgétaire positif de + 3 M€ au compte financier 2025 de l’AEFE ne remet pas en cause la nécessité absolue de mise en œuvre des mesures adoptées par le CA du 18 décembre 2025 », prévient l’Agence. En arrière-plan, la subvention pour charges de service public a chuté de 3,61 % entre 2025 et 2026, passant de 410,92 à 396,09 millions d’euros, tandis que le déficit chronique lié aux pensions civiles est estimé à 66 millions d’euros par an.
Le diagnostic officiel a été livré en juin 2026 par un rapport de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR), consacré à la « Réforme du modèle économique de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger ». Il constate que « l’AEFE connaît une dégradation structurelle de sa situation financière », résultant « principalement d’une croissance des charges de personnel », et projette « une aggravation marquée du déficit à partir de 2028 » en l’absence de mesures correctrices. La mission recommande d’agir simultanément sur la masse salariale et sur le système de contributions, tout en dotant l’Agence d’une « architecture institutionnelle adéquate ».
Alexandre Morois : une feuille de route et une méthode
C’est dans ce contexte tendu qu’Alexandre Morois a pris ses fonctions à la tête de l’AEFE, par décret du 15 juin 2026. Diplomate chevronné, ancien directeur des affaires financières du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères depuis septembre 2023, il connaît de près le dossier : il a siégé au conseil d’administration de l’Agence ces trois dernières années et une grande partie de la scolarité de ses enfants s’est déroulée dans des établissements français à l’étranger.
« Ma candidature à l’AEFE est un choix du cœur. Une grande partie de mon histoire familiale me rattache à elle »
Alexandre Morois dans son interview exclusive pour Lesfrancais.press
Le nouveau directeur général a dévoilé une feuille de route articulée autour de trois piliers. Le premier vise la soutenabilité budgétaire de l’Agence et la protection des familles : il s’agit d’« éviter de transférer à l’avenir, sur les frais d’écolage, donc sur les familles, l’augmentation tendancielle du budget ». Le deuxième porte sur l’équité des contributions demandées aux EGD, aux conventionnés et aux partenaires, avec pour ambition d’apporter « encore plus d’équité, de lisibilité et de prévisibilité ». Le troisième cible une gouvernance modernisée et partagée, pour mieux dissociant la gestion pure du pilotage stratégique mondial.
Sa méthode privilégie le dialogue individualisé. Sur le dossier explosif des avenants aux conventions liés aux pensions civiles, il rejette toute idée de passage en force : « Il n’y a aucune injonction de ma part […] je souhaite me donner le temps d’un dialogue individualisé avec chacun des établissements concernés ». Les délais de signature ont ainsi été prolongés au-delà du 1er juillet. Le calendrier annoncé est clair : présentation des propositions de mesures d’ensemble à la tutelle à l’automne 2026, adoption officielle par le conseil d’administration en fin d’année, premières entrées en vigueur début 2027 et « pleine application à la rentrée 2027 ». Malgré la tempête, le réseau continue de s’étendre, avec 28 nouveaux établissements annoncés pour la rentrée, portant le total à 640 structures dans le monde.

Côté conséquences immédiates, la réforme se traduit d’ores et déjà, pour les parents, par une hausse généralisée des frais de scolarité, une réduction potentielle du nombre de personnels détachés, une limitation de la durée des détachements envisagée autour de six ans et la déprogrammation de 7 millions d’euros d’investissements immobiliers. Alexandre Morois assume vouloir « doter l’Agence d’un modèle soutenable dans la durée », convaincu que les questions budgétaires « ne sont pas une finalité en elles-mêmes, mais un levier » au service du projet pédagogique.
Sur le plan politique, la mobilisation des élus est massive. Dès le 13 mars 2026, l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE) a adopté à l’unanimité de ses 90 conseillers (avec une seule abstention pour absence) une motion d’urgence demandant l’annulation des décisions prises en décembre 2025. Deux mois plus tard, dénonçant le silence du ministère, le conseiller Benoît Mayrand écrit à la ministre déléguée Éléonore Caroit : « Ce silence assourdissant traduit un mépris du ministère de tutelle, qui nous rappelle que nous sommes des élus consultatifs… mais rarement consultés, encore moins écoutés ».
À la veille de la rentrée : élus mobilisés, syndicats vigilants, parents inquiets
Le paysage politique s’est structuré autour de plusieurs rapports parlementaires convergents dans leurs constats, mais divergents sur les remèdes. La sénatrice Renaissance Samantha Cazebonne a remis au gouvernement un rapport de 384 pages intitulé « Refonder l’AEFE pour accompagner l’avenir de l’enseignement français à l’étranger », contenant 44 mesures. Elle propose de réorganiser l’Agence autour de deux pôles distincts, gestion des EGD d’un côté, accompagnement et services au réseau de l’autre , de renforcer l’indépendance de l’homologation et d’instaurer enfin une comptabilité analytique : « Oui, il est temps enfin d’investir dans ce moyen d’éclairage financier », affirme-t-elle. Elle annonce avoir dégagé « une vingtaine de millions d’économies » sans toucher à la qualité de l’enseignement ni à la présence des personnels détachés.
Du côté du Sénat, la mission d’information de la commission de la Culture, adoptée à l’unanimité, formule 32 recommandations et appelle sans détour à suspendre l’objectif Cap 2030 de doublement des effectifs, jugé lancé sans les moyens correspondants. Le sénateur socialiste Yan Chantrel, co-rapporteur, plaide pour une compensation partielle des pensions civiles à hauteur de 30 millions d’euros supplémentaires dès le prochain budget, couvrant la moitié du déficit lié à cette charge. Il défend une prévisibilité budgétaire sur trois ans et martèle : « L’éducation, ce n’est pas un marché ». Il regrette qu’au sujet des pensions civiles, « dans le rapport Cazebonne […] il n’y a pas de proposition pour ces prises en charge, alors que c’est la problématique principale ».
Rapporteur spécial du budget de la mission « Action extérieure de l’État », le député écologiste Karim Ben Cheïkh a livré une critique frontale. Pour lui, « le modèle de financement de l’agence est de moins en moins soutenable » et la subvention de l’État a diminué de 60 millions d’euros en deux ans. Il conteste les mesures adoptées en décembre 2025, qui vont selon lui « pousser les établissements à baisser le nombre de détachés et à augmenter les frais de scolarité », donc « les classes moyennes dehors ». Il rappelle qu’avec un montant moyen de scolarité de 6 275 euros, les écarts géographiques sont considérables, et que la politique Cap 2030 a été « particulièrement coûteuse pour l’AEFE » sans réel gain d’effectifs depuis 2018. Il demande le retour à l’emprunt pour les EGD, interdit depuis 2011, et une trajectoire budgétaire pluriannuelle inscrite dans la loi.
À cette lecture répond le député MoDem Frédéric Petit, rapporteur pour avis, qui juge que Karim Ben Cheïkh « tord les chiffres pour éviter le débat de fond ». Il rappelle que la subvention est passée de 353 millions d’euros en 2017 à près de 450 millions en 2024 (+30 %), tandis que la masse salariale bondissait de 534 à 641 millions d’euros pour les détachés et expatriés (+20 %) alors que leurs effectifs reculaient de 6 200 à 5 400 personnes (-13 %). « C’est une machine infernale dont nous sommes quelques-uns à annoncer l’impasse depuis huit ans », affirme-t-il, plaidant pour une séparation stratégique et comptable des deux métiers de l’Agence.
La ministre déléguée Éléonore Caroit, elle, revendique une « réforme structurelle » assumée : « L’État ne se désengage pas, bien au contraire, c’est le sens de la réforme structurelle sur laquelle je me suis engagée ». Elle chiffre la subvention à 393 millions d’euros pour 2026 contre 411 millions en 2025, un niveau équivalent à celui d’avant la crise sanitaire (381 millions en 2019), auxquels s’ajoutent 110 millions pour les bourses. Elle souligne que la masse salariale atteignait 787 millions d’euros en 2025 (+15 % depuis 2021) et projette un déficit potentiel supérieur à 100 millions d’euros à l’horizon 2032 en l’absence de réforme. Objectif affiché : « permettre au réseau d’acquérir une forme de souveraineté et de ne plus dépendre au jour le jour de subventions publiques et des frais d’écolage », tout en garantissant que « les familles n’ont évidemment pas à absorber les coûts supplémentaires ».

Le climat social, lui, reste électrique. La première rencontre entre Alexandre Morois et les syndicats, UNSA, CFDT Éducation Monde et SNES-FSU, a été jugée « cordiale » mais fragile. Pour Frédéric Coste (CFDT), le nouveau directeur général « rouvre le dialogue et prend des engagements ; cette disponibilité tranche avec la période précédente », mais « un dialogue ne vaut que par ses résultats : il ne comptera que si les arbitrages budgétaires changent ». La CFDT a d’ailleurs dénoncé la fermeture de « plus de 200 postes […] à la rentrée ». L’UNSA, par la voix de Djamel Souiah, alerte sur la réforme de l’avantage familial élaborée « sans aucune concertation préalable » et redoute « un passage en force ».
Le SNES-FSU, dont le secrétaire national hors de France Patrick Soldat multiplie les prises de parole, se montre particulièrement offensif. Après une mobilisation d’ampleur inédite dans le réseau le 31 mars 2026, il qualifie la situation de « catastrophique » et fustige un pilotage à vue : « on a l’impression qu’il n’y a absolument plus ni de pilote, ni de pilotage ». Il rappelle que « les mesures qui sont passées en décembre sont sur la base des moins 59 millions » alors qu’« on peut davantage se fier aux plus 3 millions ». Autre alerte, sur la mobilisation des familles : « Je n’ai jamais vu les familles et les parents mobilisés comme ils le sont aujourd’hui », déclare-t-il à notre site dans une interview.
À la veille de la rentrée 2026-2027, l’équation politique est claire. Les conséquences des mesures de décembre se matérialisent : classes plus chargées, annulations de crédits, projets pédagogiques abandonnés et fermetures d’options, selon les syndicats. Les familles ont absorbé, souvent dans la douleur, une hausse moyenne de 7 % des frais de scolarité. Les élus,, Karim Ben Cheïkh à l’Assemblée, Yan Chantrel, Mathilde Ollivier, Georges Naturel et Claude Kern au Sénat, la sénatrice Samantha Cazebonne pour le Premier ministre, et les 90 conseillers de l’AFE réunis derrière Benoît Mayrand, ont installé la question de l’AEFE dans le débat public, à un an d’une élection présidentielle qui, comme l’espère Yan Chantrel, doit permettre aux Français de l’étranger « de comparer les différentes orientations proposées » pour leurs écoles.
Sur la table d’Alexandre Morois, la rentrée 2027 se profile comme le véritable rendez-vous : celui où le nouveau modèle économique promis par la ministre et l’Agence devra tenir la double promesse de sauver un réseau « que le monde nous envie » sans plus faire porter le coût de ses fragilités structurelles sur les épaules des familles expatriées.







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