La commission des finances de l’Assemblée nationale a auditionné Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger. Lors de cet échange du mercredi 8 Juillet, il s’agissait de débattre des conclusions du rapport d’évaluation du député Karim Ben Cheïkh, un document portant sur la situation budgétaire et les perspectives de l’AEFE.
La critique du Cap 2030 et l’appel au développement stratégique des EGD
Ouvrant les débats, le député Karim Ben Cheïkh, membre du groupe Écologiste et Social à l’Assemblée nationale, a notamment rappelé à cette occasion que l’agence qui était présentée comme « au bord d’une impasse financière » est en réalité dans une situation économique relativement différente : « Six mois plus tard les comptes racontent une histoire plus nuancée » pour le parlementaire des Français de l’étranger. Il y a donc une interrogation sur les choix stratégiques opérés jusque-là. Une interpellation que porte celui qui est aussi le rapporteur spécial de la mission Action Extérieure de l’Etat, ce programme budgétaire qui comprend notamment les crédits attribués par l’État à l’Agence et son réseau.
« Le modèle de financement de l’agence est de moins en moins soutenable » a-t-il déclaré. La baisse de 60 millions d’euros de la subvention depuis deux ans ne fait qu’accentuer le « sous financement des dépenses de personnels » qui augmentent mécaniquement du fait du GVT (glissement vieillesse technicité).
« Le modèle de financement de l’agence est de moins en moins soutenable.»
Karim Ben Cheïkh, député des Français de l’étranger
Toutefois, pour le député « l’attrition budgétaire n’explique pas tout ». Les mesures prises au Conseil d’administration de décembre 2025 sont jugées inefficaces pour celui-ci. Elles vont « pousser les établissements à baisser le nombre de détachés et à augmenter les frais de scolarité ». Elle pousserait alors les classes moyennes dehors. 6275 euros c’est le montant moyen de ces frais dans le réseau « avec des écarts géographiques importants ».
La politique Cap 2030 du doublement des effectifs a été « particulièrement coûteuse pour l’AEFE ». Le nombre d’élèves n’a pas augmenté plus fortement depuis 2018. La demande qui était déjà forte dans certains pays (Maroc Liban) a été absorbée par les établissements partenaires et pas par les établissements à gestion directe. « Le développement des EGD est une piste qui n’a pas été explorée ». Le député demande à ce que l’AEFE et les EGD (Établissements en gestion directe) puissent à nouveau avoir recours à l’emprunt. Ce n’est plus le cas depuis 2011. La subvention versée à l’agence devrait s’appuyer davantage sur eux, avec une trajectoire budgétaire pluriannuelle inscrite dans la loi a-t-il aussi indiqué.
Une réforme structurelle portée par la ministre Caroit
« L’Etat ne se désengage pas, bien au contraire, c’est le sens de la réforme structurelle sur laquelle je me suis engagée », c’est ainsi que la ministre déléguée Eléonore Caroit a-t-elle débuté son audition. S’adressant à Karim Ben Cheïkh, elle a déclaré « les conclusions de votre rapport sont intéressantes mais je ne les partage pas toutes ».
La ministre a rappelé les données budgétaires pour la subvention de l’État. Elle a ainsi précisé que « la subvention de l’État a effectivement diminué ces deux dernières années, mais que cela reste une des politiques les plus financées (par le MEAE) ». Elle « s’établit à 393.000.000 d’€ pour 2026 contre 411.000.000 € pour 2025 », ajoutant qu’elle est « revenue en réalité à son niveau d’avant crise sanitaire, on était à 381.000.000 € en 2019, et qu’à cela s’ajoutent les 110.000.000 € pour les bourses scolaires. »
« Il est important de ne pas s’arrêter à ces alertes de trésorerie, et réfléchir à un renforcement structurel de l’agence ».
Eléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger
Au cours de cet échange, Éléonore Caroit a néanmoins alerté sur l’évolution de certaines dépenses, indiquant que « la masse salariale qui représentait 787.000.000 € en 2025 a connu une augmentation de 15 % depuis 2021, avec une perspective de déficit de plus de 100.000.000 € à perspective 2032 », si aucune mesure n’est prise. Pour autant, elle a insisté sur la nécessité de dépasser ces constats immédiats : il est « important de ne pas s’arrêter à ces alertes de trésorerie, et réfléchir à un renforcement structurel de l’agence », et de mettre en place la réforme.
Lors de cette audition, elle a évoqué des pistes d’évolution. La réforme de la gouvernance devant être aussi envisagée avec un pilotage amélioré notamment en ce qui implique le ministère de l’éducation nationale, qui, selon elle, doit être plus intégré. La ministre souhaite remplacer les règles de gestion actuelles « par des règles plus équitables entre établissements ». « Il n’y a pas une rupture entre des établissements perçus comme privés et d’autres perçus comme plus soutenus par l’Etat ». « Il y a une logique de réseau ». Avoir une politique de recrutement plus lisible. « C’est le sens du travail que je mène avec le ministre de l’Éducation nationale » a-t-elle ajouté.

Enfin, les frais de scolarité ont augmenté ces derniers mois, suscitant interrogations et inquiétudes des parents d’élèves. La Ministre se veut rassurante : « les familles n’ont évidemment pas à absorber les coûts supplémentaires », en rappelant aussi que « l’exigence pédagogique, l’excellence » ne devait « pas bouger. C’est le socle de ce réseau, et c’est ce qui en fait son attractivité. » L’objectif ultime de cette réforme est « de permettre au réseau d’acquérir une forme de souveraineté et de ne plus dépendre au jour le jour de subventions publiques et des frais d’écolage. » Une loi de programmation pourrait être un des outils pertinents pour cela mais le contexte politique ne rend pas à ce jour cette démarche envisageable. L’Agence vient de se doter d’un nouveau patron, et selon la ministre « Alexandre Morois a été choisi pour sa compétence financière. », qui déjà a présenté sa feuille de route.
Un constat partagé, des remèdes divergents
Si le député Karim Ben Cheïkh, la ministre Éléonore Caroit et le nouveau directeur général de l’AEFE Alexandre Morois, que nous avons interviewé ce 09 juillet, s’accordent sur l’urgence de repenser le modèle économique de l’agence, leurs approches révèlent des visions institutionnelles distinctes.
Tous trois reconnaissent que l’inflation de la masse salariale et les limites du plan Cap 2030 imposent une refonte immédiate. Cependant, là où Karim Ben Cheïkh plaide pour un réengagement massif de l’État par la loi et le retour à l’emprunt pour les Établissements en Gestion Directe (EGD), Éléonore Caroit défend une approche de rationalisation assumée. La ministre milite pour une « souveraineté » du réseau, visant à l’émanciper de sa stricte dépendance aux subventions et aux frais de scolarité, via une gouvernance resserrée et intégrée avec l’Éducation nationale.

C’est exactement dans cet interstice que s’inscrit la feuille de route d’Alexandre Morois, dévoilée ce jour. Choisi pour son expertise financière, le directeur général se positionne en arbitre pragmatique de cette transition. Son discours entre en résonance avec la volonté ministérielle d’instaurer des règles de gestion « plus équitables », tout en devant répondre aux craintes légitimes soulevées par le député. Face au risque d’éviction des classes moyennes par la hausse des frais d’écolage pointé par Karim Ben Cheïkh, Alexandre Morois doit réussir une équation complexe : maîtriser le déficit projeté pour 2032 et optimiser les ressources du réseau sans faire porter le fardeau budgétaire aux familles expatriées.
Le dialogue entre ces trois acteurs clés esquisse les contours d’une année charnière pour le réseau. Alors que la perspective d’une loi de programmation pluriannuelle, souhaitée tant par le Parlement que par l’Agence pour sécuriser les budgets, se heurte à un contexte politique complexe, à quelques mois de l’élection présidentielle, la direction de l’AEFE devra faire preuve de créativité. Le défi opérationnel est désormais d’appliquer cette réforme structurelle en maintenant l’excellence pédagogique, véritable socle d’attractivité du système, tout en garantissant son accessibilité aux communautés françaises établies hors de France.







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