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Quand le choc culturel commence… au rayon confiture

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Quand le choc culturel commence... au rayon confiture

On imagine souvent que le plus difficile dans une expatriation est de trouver un logement, de décrocher un emploi ou de maîtriser une nouvelle langue. C’est oublier que le véritable défi vous attend ailleurs, dans un endroit beaucoup plus banal : un supermarché, un mardi soir, devant un rayon de confitures. Vous cherchez désespérément celle que vous achetez depuis vingt ans. Elle n’existe pas. À sa place, cinquante pots aux noms imprononçables vous regardent d’un air narquois. Cinq minutes plus tard, vous êtes toujours immobile, à vous demander comment une simple course peut devenir une épreuve philosophique. Félicitations : vous venez probablement de faire connaissance avec le choc culturel.

Expatriation : choc culturel

Car l’expatriation, contrairement aux photos soigneusement choisies pour Instagram, n’est pas une succession ininterrompue de couchers de soleil, de découvertes culinaires et de rencontres extraordinaires. C’est une formidable aventure humaine… ponctuée de moments où l’on serait prêt à traverser la moitié de l’Europe uniquement pour retrouver son fromage préféré.

« Les premières semaines ressemblent à une lune de miel. »

Les spécialistes de l’interculturel le savent bien. Le choc culturel n’est pas une anomalie. Il est même considéré comme une étape normale, presque inévitable, de tout processus d’adaptation à un nouveau pays. Peu importe que l’on parte vivre au Japon, au Canada ou simplement chez nos voisins allemands. Notre cerveau est soudain privé de tous les petits repères qui, jusque-là, rendaient la vie étonnamment simple.

La lune de miel

Tout commence pourtant merveilleusement bien. Les premières semaines ressemblent à une lune de miel. Chaque différence est source d’émerveillement. Les habitants sont « tellement sympathiques », les habitudes locales « tellement plus intelligentes », et même les transports publics paraissent soudain exemplaires. On photographie les marchés, les façades, les panneaux de signalisation et, pour les plus enthousiastes, les distributeurs automatiques de billets.

On s’étonne que les boulangeries ferment plus tôt, que les repas se prennent à des horaires improbables ou que les collègues disent exactement ce qu’ils pensent. Tout est nouveau, donc tout est fascinant. Cette première étape, que les spécialistes surnomment la Honeymoon Phase, est aussi agréable qu’éphémère.

La première fissure de l’expatriation

Puis, insidieusement, quelque chose change. Au bout de quelques semaines, l’exotisme cesse d’être amusant et commence à devenir… fatigant. Ce qui faisait sourire finit par agacer. Pourquoi faut-il prendre rendez-vous trois semaines à l’avance pour une démarche qui prenait dix minutes en France ? Pourquoi les collègues répondent-ils toujours de manière aussi directe ? Pourquoi personne ne semble comprendre que « rapidement » signifie aujourd’hui et non la semaine prochaine ? Le problème, c’est qu’aucune de ces petites contrariétés n’est vraiment grave. Mais elles s’additionnent. Jour après jour. Jusqu’au moment où le cerveau, saturé, décide qu’il en a assez.

Françaises et Français qui s'interrogent sur leur expatriation, photo d'illustration
Françaises et Français qui s’interrogent sur leur expatriation, photo d’illustration

C’est alors qu’un détail parfaitement anodin prend des proportions démesurées. Impossible de retrouver sa marque de café. Le beurre n’a pas le même goût. Le pain est différent. La moutarde est plus forte. Les yaourts sont vendus par six au lieu de quatre. Et soudain, cette absence de repères devient étonnamment émouvante. On ne regrette pas réellement la confiture de son enfance ; on regrette surtout tout ce qu’elle représente : les habitudes, les automatismes, cette impression rassurante de savoir instinctivement comment fonctionne le monde.

« Au bout de quelques semaines, l'exotisme cesse d'être amusant et commence à devenir... fatigant »

Les psychologues expliquent que notre quotidien repose sur des centaines de décisions prises sans même y penser. Quelle caisse choisir au supermarché, quel médecin appeler, où acheter son pain, comment saluer son voisin… En expatriation, toutes ces évidences disparaissent d’un seul coup. Notre cerveau doit constamment analyser, comparer, réfléchir. C’est épuisant.

Le choc culturel ne se manifeste donc pas forcément par de grandes crises existentielles. Il est souvent beaucoup plus discret. Une fatigue inhabituelle. Une irritabilité qui surgit sans raison. Une envie soudaine de rentrer passer un week-end « juste pour manger un vrai croissant ». Ou cette question que presque tous les expatriés finissent un jour par se poser : « Mais pourquoi ai-je eu cette brillante idée de venir vivre ici ? »

Le début d’une nouvelle vie

La bonne nouvelle, c’est que cette phase ne dure pas. Progressivement, sans même s’en apercevoir, on apprend. On découvre quel supermarché propose enfin une baguette convenable, quel restaurant mérite vraiment sa réputation, quel voisin accepte volontiers de rendre service et comment interpréter les fameux codes sociaux qui semblaient si mystérieux quelques mois auparavant. Les habitudes reviennent, simplement différentes.

Françaises et Français heureux en expatriation, photo d'illustration
Françaises et Français heureux en expatriation, photo d’illustration

La nouvelle ville cesse d’être un décor ; elle devient un lieu de vie. On n’a plus besoin de réfléchir avant d’acheter son café ou de prendre le tram. On commence même à donner des conseils aux nouveaux arrivants. Le pire est passé.  Et puis, lorsque l’on pense avoir définitivement apprivoisé cette nouvelle culture, un dernier piège attend souvent les expatriés.

Le retour en France : être entre deux mondes

Celui-là, personne ne l’avait vu venir. On imagine retrouver sa vie exactement là où on l’avait laissée. Sauf qu’entre-temps, tout le monde a changé, notre pays, la France, a changé. Les amis ont continué leur chemin, les habitudes ont évolué… et surtout, nous ne sommes plus tout à fait les mêmes. Après plusieurs années passées à l’étranger, on découvre parfois avec surprise que son propre pays est devenu, lui aussi, un peu étranger. Beaucoup d’anciens expatriés racontent cette étrange sensation d’être « entre deux mondes », comme s’ils avaient désormais un pied dans chaque culture sans appartenir totalement à l’une ou à l’autre.

« Mais pourquoi ai-je eu cette brillante idée de venir vivre ici ? »

Au fond, c’est peut-être là toute la richesse de l’expatriation. On part en pensant découvrir un pays, et l’on découvre surtout une nouvelle version de soi-même. Le choc culturel n’est pas un accident de parcours ; il est la preuve que l’on est en train d’apprendre, de s’adapter et d’élargir son regard sur le monde.

Alors, la prochaine fois que vous croiserez un Français hésitant devant un rayon de confitures à Berlin, Montréal ou Singapour, évitez de lui demander s’il a besoin d’aide.

Il est peut-être simplement en train de franchir une étape essentielle de sa nouvelle vie. Et, avec un peu de chance, il finira par découvrir que la meilleure confiture n’était finalement pas celle qu’il cherchait. C’est juste qu’il lui fallait un peu de temps pour changer de pot.

Auteur/Autrice

  • Gilles Roux est un juriste, entrepreneur et auteur français qui vit dans la région de Mannheim en Allemagne depuis plus de 35 ans.

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