Alors que la France commémore les 80 ans de la victoire du 8 mai 1945, le parcours de Peter Kenton traverse à lui seul une grande partie de l’histoire du XXe siècle entre les États-Unis et la France. Ancien soldat américain mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale, témoin de l’après-guerre puis expatrié à Paris à la fin des années 1950, ce New-Yorkais de 103 ans incarne une mémoire vivante du lien transatlantique forgé dans le fracas du conflit et prolongé dans la paix. Installé depuis plus de six décennies dans la Ville des Lumières, ce vétéran devenu défenseur des droits des Américains de l’étranger continue, malgré son âge, de faire entendre une voix politique engagée. Entre guerre, expatriation, transmission familiale et attachement profond aux valeurs démocratiques, le destin de Peter Kenton raconte aussi une certaine histoire transatlantique depuis 1945.
De l’infanterie américaine aux camps de prisonniers
Peu avant ses dix-huit ans, alors qu’il suit son entraînement dans l’infanterie américaine, Peter Kenton est blessé, l’empêchant de rejoindre les unités envoyées en Europe pour le Débarquement. Il ne fera donc pas partie des milliers de soldats embarqués vers les plages de Normandie en juin 1944.
« Ils n’avaient aucun scrupule à tirer à la mitraillette dans la masse. »
Peter Kenton, vétéran américain de la Seconde Guerre mondiale
L’armée américaine décide cependant de l’affecter à une autre mission. Bilingue allemand, Peter représente alors un profil rare. Pendant plus de deux ans, il est chargé de la gestion de prisonniers allemands dans un camp sous responsabilité américaine. Une expérience qui le confronte très jeune, à l’instar de milliers d’autres soldats aux réalités humaines de la guerre. « Les soldats allemands ont été chassés de la Normandie vers le Nord. Ils savaient que leur cause était perdue et beaucoup ont jeté leur fusil par terre et se sont rendus auprès des Alliés et ont été fait prisonniers. Ils ont fini dans nos camps américains. Ils ont eu de la chance d’être sur le front Ouest, ceux qui étaient sur le front Est ont fini exécutés par les Soviétiques. On a retrouvé leurs corps dans les fosses, » explique Peter Kenton. Et de rajouter « les bolcheviks avaient une révolution d’avance sur l’Ouest, ils n’avaient aucun scrupule à tirer à la mitraillette dans la masse. Les soldats allemands qui n’étaient pas tués étaient envoyés dans les camps en Sibérie et ailleurs. »

Démobilisé à 20 ans, en 1946, Peter Kenton reprend ses études en Ivy League grâce au GI Bill of Rights, vaste programme adopté par les États-Unis pour aider les anciens combattants à se réinsérer dans la vie civile. Ce dispositif, qui finance notamment les études universitaires des vétérans, transforme durablement la société américaine de l’après-guerre.
Peter obtient alors un premier diplôme en sciences politiques à Brown University, avant de poursuivre plusieurs années d’études à Columbia University puis à New York University. Formé au droit et aux sciences politiques dans les plus grandes prestigieuses universités américaines, il appartient à cette génération d’anciens soldats qui participent à la reconstruction intellectuelle et démocratique de l’après-guerre. Comme beaucoup d’Américains de sa génération, Peter Kenton aurait pu construire toute sa vie aux États-Unis. Mais c’est finalement de l’autre côté de l’Atlantique qu’il choisit d’écrire la suite de son histoire.
Paris, nouvelle vie américaine
Une autre date marque un tournant décisif dans son existence : le 19 octobre 1959, jour de son installation à Paris. À quelques pas de l’Arc de Triomphe, symbole de mémoire nationale traversé par les heures les plus sombres puis les plus glorieuses de la Seconde Guerre mondiale, Peter Kenton construit progressivement sa vie française.
Faute de temps, il ne demandera jamais la nationalité française. « Après cinq ans de joyeux célibat à Paris, j’ai rencontré une Française avec qui j’ai eu deux enfants. Et je suis à ce jour le seul membre de la famille à n’avoir qu’une seule nationalité », raconte-t-il avec humour, « il y a deux ans, j’ai renouvelé mon titre de séjour ». Juriste de formation, il fonde une famille franco-américaine et voit ses enfants grandir entre plusieurs cultures. Sa fille, Pamela Wittman, installée à New York, est une spécialiste reconnue dans l’univers du vin français aux États-Unis, prolongeant à sa manière ce lien permanent entre les deux pays.
Une voix politique toujours engagée
À 103 ans, Peter Kenton n’a rien perdu de sa vigilance politique. Ancien soldat, électeur UOCAVA de New York et membre du Caucus mondial des vétérans et familles militaires des Democrats Abroad, il continue de défendre activement les droits des Américains vivant à l’étranger.
« La meilleure façon d’apprendre une langue étrangère est sur l’oreiller. »
Peter Kenton, vétéran américain de la Seconde Guerre mondiale
Lorsque le projet de loi américain S.3283, l’Exclusive Citizenship Act of 2025, envisage de remettre en cause certains principes liés à la double nationalité, Peter Kenton réagit immédiatement. Lui qui vit en France depuis des décennies sans jamais avoir renoncé à sa citoyenneté américaine se dit « profondément choqué » par une proposition qu’il juge contraire aux libertés fondamentales américaines. « Je refuse de voir des vétérans américains attaqués de cette manière. Je me battrai jusqu’à la fin de ma vie contre cela, avec toute la force que j’ai », affirme-t-il.
Fondateur de l’Association of Americans Resident Overseas (AARO), il défend depuis longtemps les droits civiques et fiscaux des citoyens américains installés hors des États-Unis. Son engagement mêle mémoire de guerre, conviction juridique et attachement profond aux principes constitutionnels américains.
« Étant né, élevé et éduqué aux États-Unis, j’ai juré de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour arrêter cette attaque anti-américaine, illégale et immorale », explique-il. Chez Peter Kenton, le patriotisme ne semble jamais avoir cessé après 1945. Il a simplement changé de terrain.
Francophile et héritier de plusieurs cultures
Le rapport de Peter Kenton aux langues et aux cultures plonge ses racines dans son histoire familiale. Ses parents, nés avant 1914 dans l’Empire austro-hongrois, émigrent aux États-Unis après la Première Guerre mondiale.

Son père, enfant prodige capable de jouer des quatuors de Beethoven, appartient à une famille où la musique occupe une place essentielle. Dans cette Europe centrale d’avant-guerre, les familles cultivées maîtrisent également l’allemand, langue de l’administration impériale installée à Vienne.
Né à New York, Peter Kenton grandit dans un environnement anglophone tout en parlant hongrois et allemand à la maison. Son père tient aussi à ce que ses enfants apprennent le français, convaincu que cette langue pourra leur être utile un jour. Très tôt, Peter évolue ainsi entre plusieurs univers linguistiques. Une sensibilité qui nourrit chez lui une réflexion passionnée sur les accents, les sons et les difficultés propres à chaque langue.
« Mon premier patron en France était incapable de prononcer le mot “puis”. Cela donnait “pooey” », raconte-t-il en souriant. Pour lui, parler une langue relève autant de l’oreille que du travail physique de la prononciation : « il peut être difficile de tordre les muscles de la langue pour adopter des positions qu’ils n’ont jamais apprises dans leur langue maternelle ».
Puis il conclut avec humour, fidèle à l’esprit cosmopolite qui traverse toute son existence : « La meilleure façon d’apprendre une langue étrangère est sur l’oreiller ». L’humour est un fil conducteur dans sa vie. D’ailleurs, lorsque sonna l’heure de la retraite, hors de question pour Peter Kenton « d’aller me mettre dans un pré avec des chevaux pour faire de la peinture ». Le vétéran américain choisit alors une autre voie : devenir humoriste…
Ainsi va la vie de Monsieur Kenton, des souvenirs, des anecdotes, des combats passés ou en cours, et surtout, beaucoup de rire !
Merci Peter !
Auteur/Autrice
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Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.
Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.
Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.






















