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Méditerranée, champ expérimental

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Il a fallu trois mille ans pour que des bijoux de cuivre on fasse les armes de bronze d’Ulysse. Il a fallu dix ans pour que le ciel d’Isis soit à jamais changé par la traînée des satellites de Starlink. Même si le monde écrit en caractère latin et compte les jours en calendrier égyptien, la Méditerranée ne serait plus le centre du monde. Après l’Atlantique, le Pacifique, dans le jeu des puissances et des échanges, moteurs de civilisations, la Méditerranée serait le troisième continent, un continent écartelé. Homère décrivait « la mer vineuse ». Curieuse couleur pour une mer si bleue, sauf à la voir seulement au déclin du soleil, ou colorée de sang. La Méditerranée est moins une culture partagée qu’un flot continu de conflits. Pour les puissances, grandes et faibles ; pour tous les bouleversements, fractures et raidissements du monde, c’est un champ expérimental.

Une mer qui reste centrale

Xi Jinping vient sur le Nil. Aux pieds des Pyramides, un centre de données d'intelligence artificielle géant. Washington s'active pour monter une contre-offre. Tout ce qui travaille la planète -IA, inégalités, guerre, migrations, eau, énergie, climat – se concentre en Méditerranée. Avec la défaite de Bachar El Assad, la flotte russe a quitté la Méditerranée. Elle se précipite en Libye, dans le Sahel, au Mali et au Niger. Comme dans un échange, la France, avec la disparition de la flotte russe, devient la deuxième puissance navale méditerranéenne. Toulon comme base, un port à Chypre, plus loin, la Jordanie, Djibouti, la Roumanie ; la Méditerranée se projette au loin. La diplomatie française retisse sa toile avec les Russes jusqu’en Arménie. Autre toile, la guerre d’Iran conduit les Turcs à signer un pacte de défense mutuelle avec l’Arabie saoudite et le Pakistan, puissance nucléaire. Rassurant. La Grèce, Chypre, Israel, se lient pour contrer la Turquie, qui réclame des champs gaziers, occupe la moitié de Chypre, s’installe en Libye. Drôle d’allié pour les Européens de l’OTAN. 50 bombes nucléaires américaines sont entreposées sur la base d’Incirlink, mais qui peut lire la stratégie des États-Unis, principale force militaire avec la sixième flotte, sinon qu’ils renforcent leur base en Grèce, et en Italie ? Depuis Rome, la Méditerranée n'a plus de maitre. Surveillée par tous, elle n’est dominée par personne. Elle est un espace de rivalités permanentes, la guerre à ses pourtours : Iran, Syrie, Irak, Sahel, Soudan, Ukraine, Arménie. Il n’y a pas de guerre directe entre États parce qu’un tel séisme interdirait le commerce maritime. Or la Méditerranée représente toujours 30% du commerce mondial, pas seulement du pétrole et des biens de Chine et d’Asie, mais aussi le blé d’Ukraine et de Russie qui nourrit le Maghreb, l’Égypte, le Liban, la Syrie, la Somalie et d’autres pays d’Afrique. Ce sont les câbles sous-marins qui vont jusqu’en Asie. Une guerre en Méditerranée, à l’image du blocus du détroit d’Ormuz, ruinerait la moitié du monde. Là aussi, inutile d’avoir un arsenal nucléaire pour faire du chantage.

Le président chinois Xi Jinping visite le Grand Musée égyptien et les pyramides de Gizeh
Le président chinois Xi Jinping visite le Grand Musée égyptien et les pyramides de Gizeh. — © AP

Une mer, au cœur des conflits d’hommes

La Méditerranée n’est pas le centre du monde, elle peut en être le gouffre, le trou noir. Voilà pourquoi, pour l’instant, malgré tous les feux, elle ne s’embrase pas.

Il y a quinze ou vingt ans, personne n’imaginait l’IA ou Starlink. Les peurs et les espoirs s’animaient avec le terrorisme et les Printemps arabes. Personne n’imaginait la destruction de Gaza, la marine russe de Sébastopol vaincue par des drones, des pétroliers en feu dans le golfe, le trafic du canal de Suez divisé par deux à cause de la menace des Houthis en mer Rouge. 60.000 marocains envahissent Ceuta, déstabilisant l’Espagne. Dans un renversement d’alliance, l’Algérie bombarde des positions touaregs au Niger. Elle veut son gazoduc transsaharien du Nigeria à la Méditerranée. D’autant que le Maroc construit aussi le sien avec les riverains du golfe de Guinée, et la bienveillance américaine et … chinoise. Tout cela pour alimenter l’Europe. Le pétrole resterait donc le maître ? L’eau pourrait être plus chère que le pétrole.

La Méditerranée souffre aussi

La Méditerranée se réchaufferait 20% plus vite que la moyenne mondiale. Des centaines de personnes sont mortes à la suite des mégafeux en Algérie. Les 500 millions d’habitants de la Méditerranée subiront une crise de l’eau. S’y ajoutera la pression migratoire de l’Afrique. Les dix pays du Sahel abritent aujourd’hui 250 millions d’habitants. 330 en 2050, en manque d’eau, d’électricité, de blé.

Ce réchauffement traduit une tropicalisation progressive, aux impacts majeurs sur les écosystèmes, la biodiversité et les
Ce réchauffement traduit une tropicalisation progressive, aux impacts majeurs sur les écosystèmes, la biodiversité et les équilibres côtiers — ©La chaine météo

En Tunisie, au Maroc, en Algérie, comme en Afrique du Sud les migrants sont pourchassés, expulsés. Les groupes criminels qui contrôlent les migrations – avec la drogue et le trafic d’armes – deviennent des éléments de guerre « hybride » et s’associent aux États. La Biélorussie fait venir des Syriens pour déstabiliser la Finlande et la Pologne. La Turquie menace la Grèce et l’Europe. Comme le Maroc l’Espagne. La Libye traite avec l’Italie. Plusieurs pays européens – dont l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark la Grèce, l’Italie – s’organisent pour créer de « hubs » de renvoi dans des pays tiers.

Moins d’eau, plus de migrants, plus d’habitants, plus de trafics, plus de conflits. La Méditerranée serait-elle vouée au chaos ? Il serait facile de répondre, qu’au-delà des conflits, il reste sinon une civilisation, du moins un patrimoine commun. De Palmyre à Volubilis, les mêmes colonnes romaines, de hammams venues les thermes romains sont des hammams, les coupoles byzantines deviennent musulmanes, le voile grec, chrétien, devient islamique. Sur toutes les rives, le monothéisme, inventé nulle part ailleurs dans le monde, se répand, moins comme unité que comme motif de massacre. Le patrimoine commun de la Méditerranée n’apporte ni concorde ni paix. La Méditerranée « berceau de civilisations » est une image dangereuse si elle laisse croire à une unité. Le patrimoine méditerranéen est un objet de mémoire, pas un projet politique.

Miroir du monde

La confrontation nord-sud, celle du monde, s’applique-t-elle mieux pour lire la Méditerranée ? Autre illusion facile. Le Sud ne commerce quasiment pas avec lui-même. Il n'y a pas de « bloc sud » méditerranéen. Vingt pays, vingt trajectoires rivales. Le commerce entre le Maroc et la France représente aujourd'hui seize fois celui entre le Maroc, l'Algérie et la Tunisie réunis.

C’est peut-être parce qu’elle n’a aucune chance d’être unifiée, qu’elle ne peut être diminuée, qu’elle ne peut s’effondrer. Cités, ports et empires, maîtres et esclaves, colons et colonisés ont changé cent fois de rôle. Tous ont fait l’apprentissage des réseaux. C’est la naissance des états nationaux, avec une certaine dose de falsification et de mensonges, qui a voulu contrôler, et donc détruit, les réseaux.

L’écartèlement de la Méditerranée, la violence du changement climatique, le prolongement des frontières bien au-delà de la Méditerranée, oblige à tisser des liens pour gouverner ce qui ne se gouverne pas seulement par des gouvernements. Il y a des drones sous-marins, mais Xi Jinping, lui, vient avec une pyramide de data centers. Il y a du pétrole, mais l’eau devient précieuse.

Les États ne se mettront pas d’accord sur la gestion des problèmes de la Méditerranée, pas plus que du monde. Ce sont les réseaux, plus que les États, qui apportent les réponses quotidiennes, qui construisent les avenirs : Communication, commerce, culture, finance, tout ce qui développe un intérêt commun, grand ou petit. À commencer par la santé de la mer elle-même, car il n’y a pas de vie autour d’une mer amère, morte. Évidemment cela ne va pas sans échecs. Pénélope, la Méditerranée, tisse le jour ce qu’elle détruit la nuit : tout échange, tout lien est aussi occasion de conflits. La mer est une épreuve. La fermer, c’est mourir. L’ouvrir, c’est multiplier les dangers. Comment changer l’eau en vin, la mer salée en eau vineuse ?

Auteur/Autrice

  • Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025.

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