Leçons suisses, du foot à la démocratie.

Leçons suisses, du foot à la  démocratie.

Ils ont osé : Sortir la France de l’Euro ! Quelle mauvaise blague. Et voilà en retour quelques mauvais Belges qui brûlent le drapeau français. Faux frères, vrais imbéciles. La connerie est plus universelle que le sport. Heureusement, elle n’est pas majoritaire. 

C’est un argument rebattu contre la démocratie de regretter que les idiots ont autant de poids que les avisés. La réponse est que les gens intelligents font souvent plus de dégâts que les imbéciles. Et que les stars du foot perdent face à des inconnus.

Le Suisses ont éliminé la France, et, si l’on regarde bien, la battent plus souvent qu’on ne le croit. Au contraire du supporter, le citoyen est responsable. Toute responsabilité élève.

Récemment, un grand esprit français, admiré aux Etats-Unis et dans le monde, Thomas Piketty, expliquait que les paradis fiscaux devraient renoncer à être paradisiaque, ce qui serait le signe d’une conscience universelle. Et d’un sacrifice, puisqu’il reconnaissait en même temps que si la Suisse, par exemple, augmentait ses impôts et les portaient à un niveau français, elle serait … moins riche ! Curieusement, Piketty ne propose pas  à la France de baisser ses impôts, ce qui aurait pu être judicieux, puisque la France est le pays dans lequel les prélèvements obligatoires sont les plus élevés du monde (à part la Corée du nord). Piketty est trop intelligent pour proposer une mesure aussi simplette. Les Suisses rejettent systématiquement les hausses d’impôts. Sont-ils vraiment moins intelligents que Piketty, eux qui ne veulent pas s’appauvrir ?

La démocratie suppose de faire confiance au peuple, vraiment.

Autre enseignement: la Suisse compte 25% d’étrangers et près de 50% de binationaux. Quoiqu’en disent les « populistes », l’immigration ne freine pas l’économie. On pourrait prendre des exemples comparables en Suède, en Finlande  ou  aux Pays-Bas. Mais ce n’est pas la richesse relative des Suisses qui interpelle. Leur leçon n’est pas économique, elle est politique : doit on faire confiance au peuple ? Les Suisses le croient. Les Français aussi, mais moins, hélas.

Le match France – Suisse dans les urnes 

Dernièrement des élections ont eu lieu dans les deux pays. En France, le taux d’abstention a frôlé les deux tiers (65%). Il s’agissait d’élire des élus locaux dont les pouvoirs sont à ce point limités que la plupart des décisions sont précontraintes. A tel point que la majorité des  délibérations sont votées à l’unanimité. La campagne électorale, à demi confinée, s’est portée sur la sécurité, compétence purement gouvernementale. Les compétences locales (communes, départements, régions, Etat) sont noyées dans de telles confusions que les débats étaient difficiles.  Dans ces conditions, les présidents sortants ont été réélus, ce qui prouve qu’ils ont bien travaillé, au moins leur image personnelle.

En Suisse aussi on a voté récemment. Les Suisses se prononçaient sur des sujets aussi importants que la loi fédérale sur le CO² (et ont rejeté une nouvelle taxation), les pesticides (ils ont refusé l’interdiction), et sur le terrorisme (ils ont approuvé un renforcement des mesures). Il ne s’agit pas de commenter les résultats sur le fond, mais de noter simplement que la participation a été forte, que les sujets sont d’importance. La plupart des institutions politiques soutenaient le projet de loi révisant la loi sur le CO² : le gouvernement fédéral, la plupart des partis, les syndicats, y compris patronaux, la majorité de la presse. Les citoyens suisses ont été les seuls à trancher ; ils ont dit non. Ils ne délèguent pas leurs décisions. Ceux qui crient au populisme devraient réfléchir à deux fois. Non seulement il n’est pas certain que le bon sens populaire se soit trompé, mais il est impossible d’être démocrate dans le mépris du peuple. 

Et si, pour « sauver la démocratie», on donnait effectivement le pouvoir aux citoyens ?   

En France, sur le même sujet du climat, le Président a convoqué une Convention dite « citoyenne », (comme si le Parlement n’existait pas) : des gens tirés au sort et conseillés par les « experts »  du gouvernement. Puis le Président a promis un Référendum, qui n’aura pas lieu (car le Parlement existe et le Sénat ne veut pas du projet gouvernemental).  Quant aux pesticides, en France, une loi a été votée, appliquée, puis retirée, car considérée comme inapplicable. La comparaison du mécanisme démocratique et décisionnel est édifiante. Non seulement le Suisses votent, mais en plus les décisions sont prises. En France on ne vote pas  et rien ne se décide.

Et si, pour « sauver la démocratie», on donnait effectivement le pouvoir aux citoyens, y compris sur les sujets considérés comme difficile ? 

Par exemple la retraite : En France, un projet de loi a été voté en première lecture, mais la réforme est abandonnée, a conclu le Président. Est-ce vraiment au Président d’interrompre un processus législatif ? En France, le Président décide de tout. Il se demande s’il n’en fera pas une plus simple, avant la fin de son mandat, et prendra en considération la réélection qui vient. En cinq ans, on aura beaucoup débattu, concerté, contesté, mais rien décidé, bien ou mal. 

Et si on votait ? Pas seulement pour un Président monarque, ni pour des élus aux pouvoirs réduits, mais pour des décisions ?

Tout n’est pas parfait en Suisse. Récemment, le gouvernement fédéral suisse a mis fin aux discussions avec l’Union Européenne sur l’accord-cadre en cours de négociation depuis des années. Il semblerait que les membres du Conseil fédéral aient craint le rejet d’un accord qui aurait été soumis à référendum par l’opposition. Reproche leur a été fait du manque de transparence et de continuité

Sur le climat, les pesticides, la sécurité, le terrorisme, les retraites, la durée du travail, l’accès au marché unique, afficher ses convictions, tenter de les faire partager, les soumettre aux citoyens, c’est le principe de la démocratie. Les lois doivent être décidées par ceux auxquels elles s’appliquent. Tel est le sens de la démocratie, beaucoup plus que la compétition pour les postes « à responsabilité ». 

L’abstention vient d’un manque de démocratie

Les Suisses savent que l’Union Européenne ne les laissera plus avoir accès au Marché unique sans respect des règles communes européennes, puisque le marché unique suppose l’abolition de toutes les barrières tarifaires et non tarifaires, la libre circulation des marchandises, services et personnes. En septembre dernier, les Suisses ont confirmé, encore par référendum, la libre circulation. Il faudra bien présenter aux Suisses le choix: accord cadre, adhésion, (déjà rejetée) ou pays tiers. Et ils voteront.

La leçon suisse est que la démocratie directe marche. La personnalisation et la concentration du pouvoir dans des cercles de plus en plus étroits, la multiplication des couches administratives, l’éloignement des centres de décision ronge la démocratie. Toutes les régions sont dans l’opposition, pour la première fois.

L’abstention ne vient pas du désintérêt de la politique, ni de l’absence de civisme, ni de la crise, ni du populisme, mais de ce que l’on se déplace pour quelque chose d’utile.  Elle vient d’un manque de démocratie.

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