L’avenir du monde entre les mains de l’électeur allemand

L’avenir du monde entre les mains de l’électeur allemand

Les élections législatives allemandes auront lieu dans quelques jours. Après quatre mandats, Angela Merkel quittera ses fonctions.  Avec la proportionnelle, aucun parti ne peut prétendre gouverner seul. Il faudra forcément un gouvernement de coalition, mais personne ne peut vraiment prédire laquelle, d’autant que toutes les alliances, ou presque, sont possibles. Si prolonger la coalition actuelle CDU-SPD est envisageable, d’autres combinaisons sont possibles : d’une large coalition de gauche avec Die Linke, le SPD et les Verts, à une coalition avec les libéraux (FDP)  que ce soit avec le SPD ou les Conservateurs, ou encore avec les Verts, qui peuvent s’allier à tous. Le seul parti qui est exclu de toute coalition est l’AFD, le nouveau parti de droite anti européen. Il y aura quoiqu’il arrive, de longues séances de négociation, car chaque coalition se forge autour d’un programme de gouvernement.

Dernière allocution de Noël d’Angela Merkel le 24 décembre 2021

L’Allemagne étant une démocratie extrêmement stable, justement par l’habitude des compromis, une économie forte, un allié sûr, aussi bien pour l’Otan que pour la France, a priori, ces élections ne feront que conforter, quels que soient les résultats et les coalitions, un système qui fonctionne et n’inquiète personne.

Et pourtant. Sans l’avoir voulu, les Allemands se retrouvent en première ligne face aux choix les plus fondamentaux des années à venir, non seulement pour eux, mais pour l’Europe et pour le monde.

L’avenir de la zone Euro dans la main du gouvernement allemand

L’Allemagne est la première économie d’Europe, une des premières mondiales. Le crédit de l’Euro et de la Banque centrale européenne reposent sur elle. Sans l’Allemagne, pas de taux d’intérêt faible, pas de plan de relance, pas de solidarité budgétaire. Avec la crise, l’Allemagne a accepté de créer une dette commune européenne et de financer des déficits. Une première qui agace un peu : d’accord, disent les Allemands, à condition que les pays en difficulté, ceux du sud, retrouvent la voie d’un sérieux budgétaire. Selon la coalition qui verra le jour après les élections, la demande sera plus ou moins pressante, les tensions en Europe plus ou moins vives. Le prochain gouvernement allemand décidera de la stratégie économique, financière, monétaire pour toute l’Europe. Rares sont les pays  qui peuvent désormais se passer de la protection européenne, en fait allemande. Et un déséquilibre de l’Europe du sud amènera des crises nouvelles.

Sécurité européenne : l’Allemagne dans la roue américaine.

L’Allemagne est un allié solide des Etats-Unis. Même si la réciproque, on l’a vu avec Trump, n’est pas forcément vraie. Elle entend le discours sur « l’autonomie stratégique européenne », mais y adhère peu. L’idée d’une défense européenne parait même illusoire à certains. Pour l’essentiel, elle s’en remet aux Américains. C’est sous la pression américaine qu’elle a commencé à renforcer son budget militaire.

Quant aux alliances avec la France, notamment sur le char du futur ou l’avion de combat (le SCAF), c’est une entente dépendante des ententes (et lobbys) industriels. Les députés allemands n’ont donné leur accord que du bout des lèvres, il faudra repasser devant le Bundestag pour les investissements futurs. Sans cet accord, pas d’avion européen, pas d’autonomie militaire possible.  

L’Allemagne voudrait bien partager la place de la France au Conseil de sécurité, mais ne veut assumer aucune responsabilité mondiale. Pourtant, la réorientation d’Obama vers le Pacifique, l’hostilité de Trump, la retraite de Biden d’Afghanistan, ont conduit le Haut Représentant européen l’espagnol Joseph Borell, à militer pour une « culture stratégique commune », une « force d’intervention européenne », une « Europe de la Défense ».  Les Américains se retirent, il serait temps de commencer à compter sur soi-même.

L’Allemagne est elle prête à s’engager pour permettre à l’Europe, au couple franco-allemand, de définir une politique à l’échelle de la planète ? Si ce n’est pas le cas, l’Union européenne ne résistera pas aux futurs conflits.

Transition énergétique : divorce nucléaire

Pour l’instant, la seule politique européenne commune est la lutte contre le réchauffement climatique. Mais s’il y a un accord financier, il n’y a aucun accord sur la prise en compte du nucléaire. Si l’Allemagne se trompe sur la transition énergétique, comme elle s’est trompée sur les nouvelles technologies, alors l’industrie allemande et l’ensemble de l’Europe rateront la transition énergétique. Ce qui signifie que l’on paiera plus cher l’énergie en Europe tout en important des produits fabriqués en Asie avec du charbon.  

Si elle ne se décide pas à construire une alliance franco-allemande au niveau mondial, stratégique, et à faire de cette alliance le socle de l’indépendance européenne, l’Allemagne ne permettra pas à l’UE de compter, ce que constate Joseph Borell.  Les pays européens, un à un, seront des clients entrainés dans des conflits américains, russes, chinois, indiens. Aucun n’a la capacité d’avoir une politique autonome. Seules la France et l’Allemagne le peuvent. A condition d’être ensemble, à condition, aussi, de le vouloir : une Europe européenne.

L’équilibre ou le déséquilibre du monde dépend de l’Europe 

Les choix allemands ne concernent pas que l’Europe. Premier marché mondial, deuxième budget militaire, la deuxième monnaie internationale. la capacité d’influence de l’Europe dans le monde, sur les relations entre la Chine et les Etats-Unis, l’avenir de la Russie, l’évolution du monde arabe, le sort de la Méditerranée, le destin de l’Afrique, pourrait être déterminante. Pourrait seulement. L’équilibre ou le déséquilibre du monde dépend de l’Europe. D’autant que si elle n’est pas autonome, elle risque de devenir un enjeu : ses frontières le sont déjà. N’est-elle pas déjà soumise au chantage turc, russe, biélorusse ?

La France et l’Allemagne sont les seuls à pouvoir définir une politique étrangère. Le départ du Royaume-Uni permet une politique étrangère franco-allemande.

Jusqu’à présent, l’Allemagne sûre de sa stabilité, pensait ne pas en avoir besoin. Qu’elle regarde le monde il y a dix ans, il y a 20, 30, 40 ans. Tous les dix ans le sort du monde change de façon radicale : 2019, pandémie ; 2008, crise financière mondiale ; 2001 : attentats aux Etats-Unis ; 1991, dissolution de l’URSS. D’ici dix ans, le monde connaitra un nouveau bouleversement. Lequel ? Personne ne le sait, c’est le principe.

Ce que l’on sait : il y aura une crise imprévisible. L’Allemagne sera un acteur clé du prochain drame, de la prochaine chance. Elle tient l’avenir de l’Europe entre ses mains, et donc l’avenir de la planète. C’est assez rare pour que cela soit souligné. Quelle sera la coalition la mieux préparée ? Un point à retenir, la politique étrangère était totalement absente du dernier débat. Les Allemands ont-ils conscience que le temps est venu de reprendre une place dans l’Histoire, cette fois de façon positive ?

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