Dix ans après le référendum qui a bouleversé la relation entre Londres et Bruxelles, Lesfrançais.press a voulu savoir comment les Français installés au Royaume-Uni ont traversé cette décennie. L’exode massif, parfois annoncé, n’a pas eu lieu. En effet, beaucoup de nos compatriotes sont restés, ont créé des entreprises, fondé des familles et continuent de considérer le Royaume-Uni comme leur « maison ». Mais derrière cette stabilité apparente, une réalité revient dans les témoignages : le Brexit a transformé l’expérience britannique. Le Londres où l’on venait spontanément tenter sa chance, parfois avec seulement une valise et une carte d’identité, appartient-il désormais au passé ?
Le Brexit : la fin de la promesse londonienne ?
Le 24 juin 2016, les Français du Royaume-Uni se réveillaient dans un pays qui venait de prendre une décision historique. Avec 51,9 % des voix, les électeurs britanniques avaient choisi de quitter l’Union européenne, ouvrant une période d’incertitude pour des millions d’Européens installés outre-Manche. Pour beaucoup de Français, ce vote avait une dimension particulière : ils n’étaient plus simplement de passage. Ils avaient construit une carrière, créé une entreprise, acheté une maison et/ou fondé une famille.
« Avec le Brexit, cette histoire ne s’est pas arrêtée, mais elle s’est transformée. »
Pendant plusieurs décennies, Londres avait représenté une promesse particulière : une capitale internationale, proche de Paris, où l’on pouvait arriver avec une valise, apprendre l’anglais, chercher un emploi et décider ensuite de rester quelques mois ou toute une vie. Cette liberté de circulation avait permis des milliers de parcours inattendus.
Avec le Brexit, cette histoire ne s’est pas arrêtée, mais elle s’est transformée. Pour les Français, et les autres citoyens européens déjà installés au Royaume-Uni avant la fin de la période de transition, la question la plus urgente devient celle du droit au séjour. Londres met alors en place l’EU Settlement Scheme, un dispositif permettant aux Européens de conserver leur droit de vivre, travailler, étudier et accéder aux services publics britanniques après la fin de la libre circulation.
Une autorisation pour rester vivre au Royaume-Uni
Selon leur situation, les Européens peuvent obtenir deux statuts différents. Le settled status est accordé aux personnes pouvant généralement justifier d’au moins cinq années de résidence continue au Royaume-Uni, leur donnant un droit de séjour permanent. Le pre-settled status concerne ceux arrivés plus récemment, avec la possibilité de basculer ensuite vers le settled status lorsqu’ils remplissent les conditions nécessaires. Mais au-delà de la procédure administrative, cette étape marque une rupture symbolique pour beaucoup de Français. En effet, après des années passées à vivre au Royaume-Uni grâce à la liberté de circulation européenne, certains ont eu le sentiment étrange de devoir demander officiellement l’autorisation de rester dans le pays où ils avaient déjà construit leur vie.

« Nous sommes sortis de l’Union européenne sans déménager. » C’est par cette formule qu’Olivier Cadic, sénateur représentant les Français établis hors de France, résume la situation particulière vécue par la communauté française. Le quotidien de milliers de Français n’a pas changé du jour au lendemain. Leur adresse était la même, leur travail également, leurs enfants continuaient d’aller dans les mêmes écoles. Pourtant, leur statut administratif et leur rapport au pays avaient profondément évolué. Après le référendum, la priorité a été de garantir les droits des citoyens européens. Des Français installés parfois depuis plusieurs décennies ont soudain dû se demander s’ils pourraient continuer leur vie dans le pays où ils avaient construit leur avenir.
« Nous sommes sortis de l’Union européenne sans déménager. »
Olivier Cadic, sénateur, union centriste, des Français établis hors de France
Dix ans plus tard, le parlementaire constate que la communauté française n’a pas disparu. Les départs massifs annoncés n’ont pas eu lieu : beaucoup sont restés, ont obtenu leur statut, développé leurs entreprises et certains ont même choisi de devenir britanniques. Mais la transformation concerne surtout les nouvelles générations. Avant le Brexit, Londres pouvait être une aventure improvisée : prendre l’Eurostar, chercher un travail, apprendre l’anglais et voir où l’expérience mènerait. Aujourd’hui, avec les visas et les nouvelles règles migratoires, l’installation demande davantage de préparation.
Les témoignages de Français installés au Royaume-Uni
Cette évolution, Vincent, propriétaire de Margaux Salon, l’a vécue personnellement. Arrivé à Londres fin 2013 dans le cadre d’un VIE (Volontariat international en entreprise), il rejoint un groupe familial français où il travaille pendant douze ans, jusqu’à devenir directeur financier. Mais Londres devient rapidement bien plus qu’une étape professionnelle.
« Quand ça fait quelques années qu’on travaille, qu’on a investi dans le pays, dans la communauté, ce vote (…) vous marque dans votre chair »
Vincent, français de Londres, propriétaire de Margaux Salon
Il rencontre Margaux, sa compagne de l’époque, et participe avec elle à la création de Margaux Salon. Il investit dans l’entreprise, accompagne son développement et réduit même son temps de travail pour gérer la partie business pendant que Margaux s’occupe de la coiffure. Dès le départ, l’identité française fait partie du projet : « On avait beaucoup de Français, beaucoup de coiffeurs français. On se présentait un petit peu comme un coiffeur à la française », raconte-t-il.
Même la pandémie ne met pas fin à leur développement. Alors que le secteur de la coiffure est durement touché par les restrictions sanitaires, Vincent et Margaux ouvrent leur deuxième salon à Kentish Town le 4 juillet 2020, jour du premier déconfinement au Royaume-Uni. Un pari particulier qui rencontre immédiatement son public : après plusieurs mois sans pouvoir aller chez le coiffeur, les clients ont afflué. « Dès le premier jour, on avait deux ou trois mois d’attente parce que tout le monde voulait se faire couper les cheveux », se souvient-il.

Fin 2024, lorsque Margaux décide de rentrer en France, Vincent choisit de continuer l’aventure britannique. Il quitte son poste dans la finance, rachète la majorité des parts des salons et fait de Margaux Salon son activité principale. Quelques mois plus tard, il reprend un troisième établissement à West Hampstead qu’il transforme en Margaux Salon.
Pourtant, le souvenir du référendum reste fort. « J’étais abasourdi. Je n’arrivais pas vraiment à le croire. J’ai eu un peu la même réaction que lorsque Trump a été élu la première fois », explique-t-il. « Quand ça fait quelques années qu’on travaille, qu’on a investi dans le pays, dans la communauté, ce vote-là arrive et ça vous marque quand même dans votre chair. »
Le Brexit transforme aussi son activité. Les recrutements de coiffeurs venus directement de France deviennent presque impossibles. Margaux Salon doit alors changer de modèle et recruter davantage d’internationaux et de Britanniques. Pour Vincent, le changement dépasse son entreprise : « Avant, on avait la liberté de venir à Londres pour explorer, essayer des choses, sans horizon de temps défini. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. »
Il choisit pourtant de rester et devient citoyen britannique. Mais la montée de Nigel Farage et de Reform UK l’inquiète : « Il y a quelque chose à l’arrière de mon esprit qui me dit : peut-être qu’un jour ce gars-là sera au pouvoir. Je ne suis pas aussi serein que j’aimerais l’être. »
Choix de vie de Français : avec le Brexit, quel pari sur l’avenir ?
Pour Isabelle Lemarchand, à la tête de la librairie française La Page, le résultat du référendum reste un souvenir douloureux. « J’étais vraiment sidérée. Je n’y ai pas cru », raconte-t-elle. Très vite, elle pense « à l’avenir du monde, du pays, de mes enfants, de mon avenir à moi et de l’avenir de la librairie ».
Dirigeante d’un commerce indépendant français à Londres, elle voit surtout les conséquences arriver au moment de la mise en application du Brexit. Pour une librairie qui importe depuis la France, les nouvelles règles changent le quotidien. « Les importations sont devenues plus compliquées… Ça a vraiment été un problème pour les entreprises comme moi qui importent de la marchandise depuis la France », explique-t-elle.
« L’avenir est moins serein qu’il y a dix ans. »
Isabelle Lemarchand, librairie française La Page à Londres
Les coûts de transport augmentent également. Dans le même temps, la pandémie de Covid-19 complique encore la situation et pousse certains Français à quitter Londres. Mais l’un des changements les plus visibles concerne les jeunes Européens. Avant, La Page accueillait régulièrement des stagiaires, des étudiants ou de jeunes Français venus vivre une expérience britannique. « On avait l’habitude de prendre des stagiaires, des jobs étudiants l’été, et d’embaucher des gens qui venaient passer deux ans à Londres. Ça, c’est vraiment quelque chose qui a absolument disparu », regrette-t-elle.

Elle évoque aussi la perte d’Erasmus et une ville devenue plus difficile pour les petits commerces : « Les high streets sont quand même beaucoup plus vidées de commerces indépendants. » Pour elle, Londres reste attractive, mais « l’avenir est moins serein qu’il y a dix ans ». Elle regrette surtout un recul de « l’ouverture des langues » et de « l’ouverture des cultures ».
« Je ne reconnais pas le Londres de 2011. »
Hervé Deville, restaurant Sketch
Dans la restauration, Hervé Deville observe aussi cette transformation. Arrivé en 2011 pour prendre les rênes des cuisines du restaurant Sketch à Mayfair auprès de Pierre Gagnaire, il explique que Londres représentait d’abord un défi professionnel. « Ce n’était pas forcément Londres qui m’a attiré. C’était vraiment l’opportunité de travailler avec Pierre Gagnaire pour Sketch. »
Le résultat du référendum reste un choc : « Personne ne s’y attendait à Londres. Mais c’était une leçon : l’Angleterre n’est pas Londres. » Se considérant comme « Londonien, mais aussi Européen », il observe surtout les conséquences sur le recrutement dans l’hôtellerie-restauration. Les jeunes Européens arrivaient autrefois beaucoup plus facilement. « Les formalités étaient bien plus simples avant », rappelle-t-il. Même s’il continue de se sentir chez lui au Royaume-Uni, il reconnaît : « Je ne reconnais pas le Londres de 2011. »
Une arrivée à Londres au moment du Brexit
Max, 39 ans, représente une autre génération de Français au Royaume-Uni. Son arrivée coïncide avec un moment historique : il s’installe avec sa famille le 1er février 2020, au moment où le Brexit devient réalité. Venu pour le travail, il considérait déjà en 2016 que la sortie de l’Union européenne était « une mauvaise idée ».
« Je ne rentrerais en France pour rien au monde »
Laura Aurélie, Française installée au Royaume-Uni
Depuis son installation, il constate surtout des changements dans le quotidien : moins de choix dans certains commerces, des ruptures de stock plus fréquentes, des prix plus élevés ou encore des envois postaux plus chers et plus longs. Dans son environnement professionnel, il observe aussi des difficultés pour accueillir des étudiants européens en raison des visas. Selon lui, certains jeunes Français cherchant une expérience anglophone regardent désormais davantage vers l’Irlande. Pour résumer cette décennie, il évoque « un isolement encore plus accentué du Royaume-Uni ».
Quant à Laura Aurélie, 33 ans, installée dans le nord de l’Angleterre depuis près de onze ans, apporte un regard différent. Passionnée depuis l’enfance par l’Angleterre, la reine Elizabeth II et Lady Diana, elle y a construit sa famille. Sa première inquiétude après le vote concernait son droit de rester. Mais dix ans plus tard, son attachement au pays reste intact. « Depuis le Brexit, mon évolution professionnelle a été absolument extraordinaire. J’ai pu accéder à des postes et des salaires plutôt intéressants », explique-t-elle. Même si elle considère que le Brexit « a été très mal géré sur certains points », elle affirme : « Je ne rentrerais en France pour rien au monde. »
Une communauté française transformée, mais pas disparue
Dix ans après le référendum, les Français du Royaume-Uni racontent une histoire plus complexe qu’un simple départ. Beaucoup sont restés, ont créé des entreprises, fait des rencontres, fondé des familles et continuent de participer à la société britannique. Mais une époque semble s’être refermée : celle où Londres était une aventure que l’on pouvait commencer presque sans préparation.
Le Royaume-Uni continue d’attirer les Français. Simplement, traverser la Manche n’a plus tout à fait la même signification qu’avant 2016, et le parcours administratif en est aussi devenu plus complexe.







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