Bataille navale entre Paris et Londres pour défendre la pêche

Bataille navale entre Paris et Londres pour défendre la pêche

Un navire de guerre français a forcé un bateau de pêche anglais à se dérouter vers la France ce 28 octobre 2021. La menace avait été brandie à maintes reprises ces dernières semaines, faisant à chaque fois monter la tension entre Paris et Londres sur les droits de pêche. Pour Elvire Fabry, chercheuse à l’Institut Jacques Delors et spécialiste des questions européennes, cette décision des Britanniques de distribuer au compte-gouttes les licences de pêche est un « mauvais esprit ».

« Au lendemain de la négociation de l’accord de décembre 2020, ils ont rajouté une complication administrative qui faisait que les navires français devaient prouver qu’ils avaient travaillé dans les eaux de Jersey entre 2012 et 2016. Ce n’était pas prévu et surtout tous les bateaux n’ont pas les équipements pour prouver des données »,

Elvire Fabry, chercheuse à l’Institut Jacques Delors

Pourtant, les Britanniques sont dépendants de l’accès aux ports européens pour pouvoir vendre du poisson. 80 % de la vente britannique de poissons se fait dans l’Union Européenne.

Ipso facto, deux navires britanniques ont été verbalisés par la gendarmerie maritime française dans la baie de Seine. Et donc l’un d’entre eux a même été dérouté jusqu’au port du Havre. Il était en train de pêcher dans les eaux françaises, sans autorisation.

A British trawler Cornelis Gert Jan is seen moored in the port of Le Havre after France seized on Thursday a British trawler fishing in its territorial waters without a licence, in Le Havre, France, October 28, 2021. REUTERS/Sarah Meyssonnier

Les contrôles sont, donc, déjà renforcés alors que la France vient de lancer ce 28 octobre un ultimatum aux Britanniques. Et pour le coup, ce ne sont pas juste des mots. Mais bien une date butoir, celle du 2 novembre, et l’ultimatum est clair : si Londres reste inflexible, les sanctions tomberont  graduellement à partir de mardi prochain.

Une véritable joute verbale s’est immiscée dans le conflit franco-britannique. Le porte-parole, Gabriel Attal, avertissant que « nous ne laisserons pas la Grande-Bretagne s’essuyer les pieds sur les accords de Brexit » ; la ministre de la Mer, Annick Girardin, a martelé que si « ce n’est pas une guerre, c’est un combat » ; et le secrétaire d’État aux Affaires européennes, Clément Beaune, assurant carrément que le gouvernement de Boris Johnson « ne comprend que le langage de la force »…

Autant dire que le tête-à-tête prévu lors de ce long week-end de la Toussaint entre Emmanuel Macron et Boris Johnson s’annonce viril.

Rencontre bilatérale entre Emmanuel Macron et Boris Johnson ?

Entre les deux pays, les frictions s’accumulent depuis le Brexit, du terrible dossier des migrants de Calais à l’ubuesque guéguerre des zone de pêches, sans oublier bien sûr le rôle pivot de Londres dans le camouflet diplomatique et commercial infligé à Paris lors de l’affaire des sous-marins australiens. Pour tenter d’atténuer la crise, le Président français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Boris Johnson doivent se rencontrer au Sommet du G20 qui se déroulera à Rome du 30 au 31 octobre 2021.

Nul doute qu’ils ne parleront pas que de droits de pêche…

Et, si rien ne bouge d’ici mardi, le gouvernement français promet alors, « progressivement », a précisé Annick Girardin au micro de RTL le jeudi 28 octobre 2021, d’interdire « le débarquement des navires de pêche britanniques dans les ports français » que sont Cherbourg, Granville, Barneville-Carteret, Boulogne-sur-Mer, Le Havre et Brest. À cette première mesure s’ajoutent le « renforcement des contrôles sanitaires et douaniers », celui « des contrôles des camions à destination et en provenance du Royaume-Uni » et des « contrôles systématiques de sécurité des navires britanniques ».

Tensions à répétitions entre la France et le Royaume-Uni

Ainsi le Royaume-Uni a condamné les menaces « injustifiées » de la France et va convoquer l’ambassadrice Catherine Colonna, dans une escalade sur les droits de pêche post-Brexit. Madame Colonna fera, donc, un petit détour par la Foreign Office à Londres avant d’accompagner Emmanuel Macron à Glasgow en Écosse.

Et, la ministre britannique des Affaires étrangères, Liz Truss a appelé, vendredi, à des pourparlers, demandant à l’ambassadrice d’expliquer « ces menaces décevantes et disproportionnées ».

Cependant, le secrétaire à l’Environnement George Eustice a insisté sur le fait que l’Union Européenne avait accordé une licence au chalutier et a déclaré qu’il n’était « pas clair » pourquoi, selon les rapports, il a ensuite été retiré de la liste donnée à l’UE.

Crise post-Brexit avant la COP26

La chef de la diplomatie britannique, Liz Truss a donné pour instruction dans un tweet à sa secrétaire d’État chargée de l’Europe, Wendy Morton, de « convoquer l’ambassadrice française », a annoncé un porte-parole du gouvernement britannique dans un communiqué.

Et, Clément Beaune, ministre français des Affaires européennes, a encore fait monter la pression jeudi en affirmant que Downing Street revenait à son obligation de maintenir l’accès des pêcheurs français à ses eaux côtières par convenance politique.

« Je pense qu’il vaut toujours mieux négocier, car nous savons tous que si nous partons en guerre, les pêcheurs des deux pays seront perdants. J’en suis convaincu. »

Ainsi Olivier Lepretre, président du Conseil régional des pêches des Hauts-de-France

Toujours le 28 octobre 2021, le Premier ministre Jean Castex a déclaré aux Halles de Lorient (Morbihan) : Paris est « ouvert aux discussions » si Londres « respecte ses engagements ». Il s’est exprimé au lendemain d’annonces de mesures de rétorsion par le gouvernement français sur les licences de pêche post-Brexit. D’après Jean Castex, « de l’ordre de 40% » de ces licences britanniques n’ont pas été accordées aux bateaux français. »

Le Premier ministre estime que Londres « a les clés » de la « désescalade » appelée par le gouvernement britannique ce jeudi.

« Nous sommes ouverts en permanence aux discussions, matin, midi et soir », a-t-il dit, rappelant une nouvelle fois que « les Britanniques doivent respecter leurs engagements ».  « Comprenez que nous soyons intransigeants sur le fait que (…) les engagements souscrits soient tenus », a poursuivi le chef du gouvernement français. Avant d’affirmer : « Nous veillerons au respect de nos intérêts et au respect de la parole donnée ».

le Premier ministre Jean Castex aux Halles de Lorient (Morbihan) 

Une nouvelle rencontre aura sans doute lieu entre Emmanuel Macron et Boris Johnson à Glasgow pour le Sommet de la COP26

Qu’en pensent les pêcheurs français ?

Les pêcheurs français privés de licence saluent la fermeté de la France, mais restent très inquiets pour la suite. À l’instar de Sophie et David, pêcheurs dans le port de Cherbourg. Deux de leurs bateaux n’ont toujours pas de licence pour pêcher dans les eaux britanniques. Leurs revenus baissent et un quart de leur équipage a préféré arrêter le métier. 

« Je suis très satisfait que le gouvernement français tape du poing sur la table. C’est normal, depuis le temps qu’on attend ça »

Sophie et David, pêcheurs dans le port de Cherbourg

Comment réagissent les pêcheurs britanniques ?

Les pêcheurs britanniques sont, eux aussi, inquiets de cette situation et ne comprennent pas l’attitude de la France, explique Élise Stern, correspondante de TF1 au Royaume-Uni.

Et les représentants nationaux de la profession pointent le fait que la France a peut-être plus à perdre dans ce conflit, car il y a plus de pêcheurs français à venir dans les eaux britanniques que l’inverse. 

Cette riposte française était très attendue par le Comité national des pêches. Et une nouvelle rencontre aura lieu entre Emmanuel Macron et Boris Johnson à Glasgow pour le Sommet de la COP26.

Mais les tensions sur le Brexit et la pêche ne disparaîtront pas du jour au lendemain.

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