Entre Londres et Paris, les pêcheurs de Jersey dans l’expectative

Entre Londres et Paris, les pêcheurs de Jersey dans l’expectative

Après avoir vendu son homard en France, Tim Corson revient à bord de son bateau sur l’île britannique de Jersey, où de nombreux pêcheurs craignent comme lui de ne plus pouvoir écouler leur marchandise en Europe, en raison de la bataille post-Brexit entre Londres et Paris.

L’accès aux eaux de Jersey — rattachée comme sa voisine Guernesey à la couronne britannique, mais située au large des côtes françaises et disposant d’un gouvernement autonome — est une source de frictions entre Londres et Paris depuis que le Royaume-Uni a définitivement quitté l’UE en janvier.

Le gouvernement français a demandé à son homologue britannique d’octroyer une autorisation définitive de pêche dans les eaux poissonneuses de ces territoires à 169 de ses navires.

Mais le gouvernement de Jersey, à qui les Britanniques ont délégué cette tâche, n’a pour l’instant délivré que des autorisations provisoires — arrivées à expiration une première fois le 30 juin, puis prolongées de trois mois jusqu’à jeudi —, exigeant des navires français qu’ils prouvent leur activité antérieure dans ces eaux. Une tâche compliquée pour les petits bateaux qui ne possèdent pas de système de localisation satellitaire

« Nous sommes au bout de la patience, les pêcheurs le sont, légitimement », a prévenu cette semaine le secrétaire d’État français aux Affaires européennes, Clément Beaune, menaçant d’activer, via la Commission européenne, des « mesures restrictives » si la situation ne se débloque pas.

Une formule évasive, mais qui pourraient bien toucher de plein fouet les pêcheurs de Jersey, qui craignent une interdiction de vente dans les ports français voisins, eux qui n’ont pas eu leur mot à dire lors du référendum sur le Brexit en 2016.

« Années difficiles »

Les autorisations provisoires « vont être de nouveau prolongées, mais que va-t-il se passer une fois ce nouveau délai écoulé ? Cela ne fait que retarder, retarder, retarder» l’issue, déplore Tim Corson, 28 ans, dont le sourire sous la barbe rousse ne parvient pas à masquer son inquiétude.

Le gouvernement de Jersey a en effet finalement annoncé vendredi (24 septembre) que les navires n’ayant pas fourni tous les papiers nécessaires auront leur permis temporaire prolongé jusqu’au 31 janvier. D’autres se verront tout simplement refuser leur licence, et devront cesser de pêcher.

Les chiffres pour chacune de ces catégories seront connus la semaine prochaine, faisant craindre un retour des tensions, alors que la protestation massive des pêcheurs français fin juin dernier avait déjà manqué de dégénérer en bataille navale, après l’envoi de patrouilleurs britanniques et français.

« Le Brexit a compliqué les choses », déplore Tim Corson, en débarquant ses grands sacs d’appâts achetés en France dans le petit port de Gorey, surplombé par des collines verdoyantes et un château du XIIIe siècle.

« Si nous perdons notre marché » en Europe, où ils écoulent homards et coquilles Saint-Jacques, « nous allons connaître quelques années très difficiles jusqu’à ce que nous trouvions une solution », se lamente M. Corson.

« Trouver un équilibre »

Dans le port plus industriel de Saint-Helier, la capitale de l’île, des locaux s’inquiètent aussi de la concurrence des bateaux français, plus grands et mieux équipés.

« Les gros bateaux peuvent pêcher par n’importe quel temps, donc ils continuent à avancer quand nous devons nous arrêter parce que nous ne pêchons habituellement que dans la journée », déplore Chris Casey, 62 ans, qui attrape les bars à la ligne, « un par un », dans son bateau de 6 mètres.

« Ils sont tous issus de la pêche durable », dit-il en montrant les étiquettes qui, fixées aux branchies, permettent une traçabilité complète.

Certains, comme Don Thompson, président de l’association des pêcheurs de Jersey, étaient initialement optimistes quant au Brexit. Mais aujourd’hui, il se déclare « très déçu ».

« C’était l’occasion de trouver un équilibre entre la taille de la flotte de Jersey et le nombre de navires étrangers qui pêchent dans nos eaux », explique-t-il. Mais 169 navires français, ça serait bien plus que la flotte locale, se plaint-il, affirmant qu’environ seuls 70 d’entre eux pêchaient auparavant dans la zone.

Un vrai problème, quand « la capacité de nos stocks de poissons n’est pas idéale », comme « en ce moment », ajoute Stephen Viney. Ce pêcheur de 54 ans craint une « pression » excessive sur les réserves de poissons si trop de navires sont autorisés, ce qui les rendrait « tous perdants, car des restrictions seront appliquées ».

Mais, ajoute-t-il, « personne n’a de problème » avec les bateaux français qui pêchaient déjà ici, comme ils le font depuis des siècles.

Un article de notre partenaire Euractiv

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