En reprenant le Sénat et la Chambre des représentants, les démocrates infligent un revers électoral au président américain. Comment les Français installés aux États-Unis interprètent-ils cette nouvelle donne politique ? Trois d’entre eux nous livrent leur regard sur une Amérique dont les équilibres viennent de changer après les midterms.
Une Amérique qui rebat les cartes
Les résultats de cette nuit électorale dessinent une nouvelle carte politique des États-Unis. Mardi 3 novembre, les électeurs américains ont envoyé un signal clair à Washington. Les démocrates reprennent le contrôle du Congrès, en remportant les deux chambres, et privent Donald Trump de la majorité parlementaire qui lui permettait de conduire son programme depuis son retour à la Maison-Blanche.
Le résultat est d’autant plus significatif que plusieurs victoires démocrates ont été enregistrées dans des territoires traditionnellement républicains.
Au Kansas, en Caroline du Sud et au Texas, des candidats démocrates ont remporté des sièges longtemps considérés comme acquis au Parti républicain. L’Iowa et la Caroline du Nord figurent également parmi les États où les démocrates ont réussi à inverser le rapport de force. Ces résultats témoignent d’un déplacement électoral qui dépasse les seules circonscriptions traditionnellement disputées.
« Je détiens le pouvoir ultime, il s’appelle le veto. »
Donald Trump, président des Etats-Unis
Le Michigan a également offert l’une des images marquantes de cette soirée. Abdul El-Sayed, candidat démocrate régulièrement moqué et pris pour cible par Donald Trump durant la campagne, a remporté son élection sénatoriale face au républicain Mike Rogers. Il devient ainsi le premier musulman élu au Sénat américain. Une victoire symbolique, qui vient rappeler la diversité des profils portés par cette vague démocrate.
Donald Trump n’a pas attendu longtemps pour annoncer la couleur. Quelques heures avant la fermeture des bureaux de vote, interrogé par CBS News sur l’éventualité d’un Congrès contrôlé par les démocrates, le président avait prévenu : « Je détiens le pouvoir ultime, il s’appelle le veto. » Il s’était même dit prêt à endosser le surnom de « Mr. Veto ».
Dans la nuit électorale, alors que les résultats confirmaient le revers républicain, il a donné une illustration très concrète de cette menace sur Truth Social. Une photographie d’une casquette rouge, semblable à ses célèbres casquettes MAGA, mais sur laquelle un seul mot avait remplacé le slogan trumpiste : « VETO ».
Denis Jacquet : le revers de la méthode Trump
Pour Denis Jacquet, entrepreneur et investisseur français installé à New York, le résultat de ces élections tient à un déplacement des équilibres au sein même de l’électorat républicain : « Le président conserve une partie de son socle électoral, mais il a perdu des soutiens qui avaient contribué à sa victoire. Les jeunes et une partie des électeurs latino-américains ont fait marche arrière. En face, les démocrates se sont fortement mobilisés, tandis qu’une fraction de l’électorat conservateur est restée à distance des urnes, » commente-il.
« La méthode n’aura pas plu. Cette fameuse police dite ICE, a été violente, extrême et sans pitié. La solidarité d’Amérique du Sud l’emporte sur les préoccupations de la porte fermée derrière soi. »
Denis Jacquet, entrepreneur et investisseur français de New York
La question de l’immigration illustre particulièrement ce retournement. Denis Jacquet rappelle que les électeurs latino-américains n’étaient pas nécessairement opposés au durcissement des contrôles frontaliers ni au renvoi des immigrés en situation irrégulière. La rupture se serait davantage produite dans l’application de cette politique. « La méthode n’aura pas plu », résume-t-il. Il poursuit : « Cette fameuse police dite ICE, a été violente, extrême et sans pitié. La solidarité d’Amérique du Sud l’emporte sur les préoccupations de la porte fermée derrière soi. »
L’autre abstention qui retient son attention est celle d’une partie de l’électorat évangélique. Ces électeurs, traditionnellement attachés aux valeurs conservatrices, n’auraient pas retrouvé dans le président les références morales qu’ils attendaient de lui. Denis Jacquet évoque notamment « l’enrichissement de son entourage et le train de vie de sa famille », difficilement conciliables, selon lui, avec les principes auxquels cette partie de l’électorat reste attachée, « de fait, ils sont restés en retrait et ne se sont pas mobilisés, alors qu’ils savaient qu’il y avait un vrai danger. »
Cette lecture conduit Denis Jacquet à distinguer le programme présidentiel de la manière dont Donald Trump l’a mis en œuvre. À ses yeux, « le résultat des midterms constitue un avertissement sur la méthode, davantage qu’un rejet du projet politique républicain. »
Reste désormais à savoir ce que Donald Trump pourra encore accomplir avec un Congrès passé sous contrôle démocrate. Pour Denis Jacquet, le président a déjà engagé l’essentiel de son programme au cours des deux premières années de son mandat. « Trump est un cheval de course. Il a fait en deux ans ce que la plupart des présidents font parfois en deux mandats. » La perte du Congrès ne signifierait donc pas, selon lui, la paralysie immédiate de la Maison-Blanche.
« Je pense que s’ils tiennent compte de ça, les Républicains pourront remporter la présidentielle à nouveau dans deux ans. »
Denis Jacquet, entrepreneur et investisseur français de New York
Et de rajouter : « Le président conserve notamment son pouvoir de veto, sa fonction de commandant en chef des armées et plusieurs leviers d’action exécutifs. Le Congrès démocrate pourra tenter d’imposer ses propres textes, mais Donald Trump disposera encore de moyens pour s’y opposer. »
Denis Jacquet décrit ainsi un rapport de force institutionnel où chaque camp devra composer avec les pouvoirs de l’autre. « Ça va rester malheureusement un peu au point mort comme en France, où finalement, faute de majorité, il ne se passe rien. Et au final, le grand perdant, c’est le pays. »

Pour autant, l’entrepreneur ne considère pas que cette défaite condamne les républicains à l’approche de la présidentielle de 2028. Il y voit même une occasion de corriger le tir, à condition que le parti entende le message envoyé par les électeurs et choisisse un candidat capable de conserver son programme sans reproduire les méthodes de Donald Trump. Parmi les noms qu’il avance figure celui de Marco Rubio. « Je pense que s’ils tiennent compte de ça, les Républicains pourront remporter la présidentielle à nouveau dans deux ans. »
Depuis le Westchester, le soulagement d’une Française face au verdict des urnes
Installée dans le Westchester, dans la banlieue nord de New York, Annie Michel, conseillère de sensibilité de gauche des Français de l’étranger, observe depuis plusieurs années les évolutions de la société américaine. Pour elle, les résultats de ces élections suscitent d’abord un sentiment de soulagement : « En tant que Française vivant dans l’État de New York, je suis ces élections avec une attention toute particulière. Et je dois reconnaître que les résultats de cette nuit suscitent chez moi un véritable soulagement. »
L’élue consulaire témoigne de cette crispation qui s’est installée dans les rapports autour de la politique américaine. « Les opinions sont parfois difficiles à exprimer ouvertement, et l’on sent chez beaucoup de personnes une forme de retenue, voire de méfiance, lorsqu’il s’agit d’aborder le sujet. Il existe une certaine suspicion dans les échanges, comme si afficher ses convictions pouvait désormais exposer à des jugements ou à des tensions. Ce climat en dit aussi long sur les divisions qui traversent aujourd’hui la société américaine. »
« Le Parti démocrate devra maintenant démontrer sa capacité à proposer une alternative lisible, rassembleuse et concrète, au-delà de la seule opposition à Donald Trump. »
Annie Michel, conseillère des Français de l’étranger
La reprise des deux chambres par les démocrates prend ainsi, à ses yeux, une signification qui dépasse le renouvellement parlementaire. Annie Michel y voit le rappel que le pouvoir présidentiel reste soumis à des mécanismes de contrôle : « Le Congrès n’est pas une simple chambre d’enregistrement des décisions présidentielles. Il constitue un contre-pouvoir essentiel, dont le rôle est précisément de garantir que l’exécutif ne concentre pas tous les pouvoirs. »
Son regard ne se limite toutefois pas à la défaite républicaine. Elle refuse d’y voir un blanc-seing accordé au Parti démocrate, désormais attendu par son électorat. « Le Parti démocrate devra maintenant démontrer sa capacité à proposer une alternative lisible, rassembleuse et concrète, au-delà de la seule opposition à Donald Trump, » commente la Française.
Pour les Français et les Européens établis outre-Atlantique, ces résultats ont également une résonance particulière. « Les décisions prises à Washington ne s’arrêtent pas aux frontières américaines. Elles pèsent sur les relations transatlantiques, la sécurité européenne et les équilibres internationaux » détaille Annie Michel qui retient finalement de ce scrutin la possibilité, pour les électeurs, de reprendre la parole et de rééquilibrer les pouvoirs.
Sa conclusion tient en une formule : « Dans une démocratie, aucun mandat ne devrait être considéré comme un chèque en blanc. »
Le prix des promesses présidentielles
Installé à Miami Beach, à quelque 111 kilomètres de Mar-a-Lago, Alain Ouelhadj, chef d’entreprise franco-américain, de sensibilité de droite, voit dans les résultats des élections de mi-mandat une sanction du quotidien économique américain. « Si les indicateurs macroéconomiques restent relativement solides, la hausse du coût de la vie a profondément modifié le rapport des ménages à la politique de Donald Trump » explique l’entrepreneur. Un décalage entre les promesses présidentielles et la réalité que le Floridien mesure aussi dans son activité professionnelle.
Pour lui, le paradoxe est frappant : « La croissance américaine dépasse les 2 % et le chômage reste relativement bas. Pourtant, ces chiffres ne reflètent pas la pression ressentie par les consommateurs. » En Floride, où les déplacements en voiture sont incontournables pour une grande partie de la population, le prix du carburant est devenu un sujet particulièrement sensible.
« Quand on met du premium, on est à 4,50, 4,60 dollars le gallon à peu près. Avant le conflit iranien et aujourd’hui, on a quasiment 1,20 dollar d’augmentation », explique-t-il. Une évolution qu’il observe également dans son activité professionnelle, à travers le renchérissement du transport routier et aérien. Le diesel, le kérosène et l’acheminement des marchandises pèsent désormais sur les coûts des entreprises, puis sur les prix proposés aux consommateurs.
« Je pense que le parti républicain a été sanctionné plus sur l’augmentation du coût de la vie, et surtout sur les promesses qu’avait faites Donald Trump. »
Alain Ouelhadj, chef d’entreprise franco-américain
À cette inflation persistante s’ajoute le décalage entre les promesses de campagne et la réalité. Donald Trump avait notamment annoncé un gallon d’essence à deux dollars et un retour à des prix plus accessibles. « Je pense que le parti républicain a été sanctionné plus sur l’augmentation du coût de la vie, et surtout sur les promesses qu’avait faites Donald Trump », estime l’entrepreneur.
L’intervention américaine en Iran constitue, à ses yeux, un autre facteur de mécontentement. Le président avait promis de ne pas engager les États-Unis dans de nouvelles guerres. Alain Ouelhadj dit avoir entendu des interrogations jusque chez des électeurs habituellement proches des républicains. Une déception qui, selon lui, « a pu contribuer à faire évoluer certains votes ».
La nouvelle majorité parlementaire ouvre une période délicate pour Donald Trump. Alain Ouelhadj ne considère toutefois pas que les démocrates soient déjà en mesure de tirer pleinement parti de leur victoire. Le parti reste, selon lui, marqué par ses précédentes défaites et peine à faire émerger un leadership fédérateur.
« Ce qui est certain, c’est que les ménages américains ont besoin que cette inflation s’arrête, que les prix n’augmentent plus, que même certains prix puissent diminuer. »
Alain Ouelhadj, chef d’entreprise franco-américain
Il relève néanmoins l’apparition de nouvelles figures, notamment James Talarico au Texas et Jon Ossoff en Géorgie. Ces élus pourraient participer au renouvellement d’une formation traversée par des sensibilités politiques très différentes. « Le Parti démocrate a encore du chemin à faire », observe-t-il.
L’évolution du conflit iranien et les tensions au Moyen-Orient constituent une autre inconnue de ce nouveau paysage politique. Mais pour Alain Ouelhadj, le dossier intérieur reste prioritaire. Il faudra que les ménages retrouvent une capacité à absorber leurs dépenses courantes. « Ce qui est certain, c’est que les ménages américains ont besoin que cette inflation s’arrête, que les prix n’augmentent plus, que même certains prix puissent diminuer », conclut-il.
Deux années s’ouvrent pour Donald Trump. Deux années durant lesquelles les résultats de sa politique seront aussi mesurés à l’aune d’une réalité très simple : ce que les Américains peuvent encore se permettre de payer.







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