Dans son nouvel essai, La solitude française à l’étranger, Marc Pascal Huot livre un regard critique sur les comportements des Français expatriés et les faiblesses de leur organisation collective. Fort de trente-quatre années d’expérience en Roumanie auprès des entreprises françaises, il interroge une singularité nationale : pourquoi les Français peinent-ils à faire communauté ? Ce constat sévère invite cependant à repenser les solidarités entre Français établis hors de France.
Une solitude qui dépasse les individus
Installé en Roumanie depuis 1992, président fondateur de Novastea, groupe de conseils présent à Bucarest, l’auteur s’appuie sur plus de trois décennies d’expérience professionnelle et sur l’accompagnement de quelque 1 100 entreprises pour dresser un constat sans complaisance : les Français expatriés auraient davantage tendance à agir individuellement qu’à construire des solidarités durables.
« Nous avons honte de produire à l’étranger, et nous entretenons volontiers le cliché de la délocalisation »
Marc Pascal Huot, essayiste
Cette solitude n’est pas nécessairement affective ou géographique. Elle serait avant tout structurelle, se manifestant dans les relations entre compatriotes, entre entreprises françaises et jusque dans le fonctionnement des institutions chargées de soutenir notre présence économique à l’international.
L’auteur oppose ainsi les comportements français aux pratiques allemandes, italiennes ou néerlandaises, où les réseaux économiques nationaux joueraient un rôle plus important dans l’accompagnement des entreprises et le partage des opportunités.
Une singularité française aux racines historiques ?
Pour expliquer cette situation, Marc Pascal Huot remonte jusqu’à la Révolution française et à la disparition des corps intermédiaires. Selon lui, notre tradition républicaine, fondée sur un rapport direct entre le citoyen et l’État, aurait contribué à affaiblir la culture des réseaux et de l’entraide.
Il pointe également une certaine méfiance française envers ceux qui choisissent de s’établir à l’étranger, parfois soupçonnés de vouloir échapper aux contraintes nationales ou de participer aux délocalisations.

Cette analyse historique, volontairement tranchée, pourra naturellement susciter la discussion. Elle interroge néanmoins la manière dont la France considère ses ressortissants expatriés : comme des citoyens éloignés du territoire national ou comme des acteurs à part entière de son rayonnement économique, culturel et diplomatique ?
Des institutions et des entreprises également mises en cause
L’essai ne se limite pas aux comportements individuels. Marc Pascal Huot critique également la fragmentation des dispositifs français d’accompagnement à l’international et les difficultés rencontrées par certaines PME pour accéder aux réseaux économiques existants. Il regrette notamment que les grandes entreprises françaises implantées à l’étranger ne contribuent pas davantage au développement d’un tissu de fournisseurs et de partenaires français autour de leurs activités.
« Les réseaux existent (…) Ce que je décris n’est pas leur absence. C’est leur fragmentation, et surtout leur fonctionnement à la française : des villages dans des villages »
Marc Pascal Huot, essayiste
À partir d’exemples puisés principalement en Roumanie et en Europe centrale et orientale, l’auteur décrit des occasions de coopération manquées et des initiatives individuelles insuffisamment soutenues. Il estime que cette faiblesse collective entraîne un coût économique, humain et même géopolitique important, sans que toutes ses évaluations puissent être considérées comme définitivement établies.
Passer de la solitude à la solidarité
Malgré la sévérité de son diagnostic, La solitude française à l’étranger n’est pas seulement un réquisitoire.
Marc Pascal Huot défend notamment le concept de « mixte positif », qui consiste à conjuguer les atouts de la culture française avec les pratiques et les savoir-faire du pays d’accueil. Il encourage également le développement de réseaux professionnels, le mentorat entre expatriés et une meilleure reconnaissance du rôle des Français durablement installés hors de France.

Au-delà des enjeux économiques, son essai soulève une interrogation qui concerne l’ensemble des Français de l’étranger, qu’ils soient entrepreneurs, salariés, retraités ou acteurs associatifs : comment dépasser les logiques individuelles pour faire émerger une communauté capable de s’entraider, de transmettre son expérience et de peser collectivement ?
« Je ne crois ni au grand soir ni au budget nouveau. Au contraire, je plaide pour une simplification radicale »
Entretien avec Marc Pascal Huot, essayiste
Un ouvrage engagé, bien renseigné, parfois provocateur, qui a le mérite d’ouvrir un débat sur la place des Français de l’étranger et sur leur capacité à agir ensemble. La solitude française à l’étranger, Trente-quatre ans avec les PME françaises : pourquoi nous restons seuls, comment en sortir, Marc Pascal Huot, Éditions Novastea, 2026.
À l’étranger, des entrepreneurs français trop souvent seuls
Lesfrancais.press : « Vous décrivez une forme de solitude spécifiquement française à l’étranger. Après trente-quatre années passées en Roumanie, quel événement ou quelle expérience vous a le plus convaincu de cette singularité ? »
Marc Pascal Huot : « Je peux dater le déclic. C’était à une réception du 14 juillet à l’Ambassade de France à Bucarest, il y a une dizaine d’années. Trois dirigeants de PME françaises récemment implantées se trouvaient dans la salle. Trois profils complémentaires, qui auraient eu tout intérêt à se connaître : l’un cherchait un distributeur, l’autre venait d’en signer un, le troisième avait un atelier d’usinage à sous-traiter. Aucun des trois n’a adressé la parole aux deux autres. Ils savaient parfaitement qu’ils étaient dans la même pièce.
Il y a là un ressort typiquement français qu’il faut nommer : nous avons honte de produire à l’étranger, et nous entretenons volontiers le cliché de la « délocalisation ». Résultat, les dirigeants qui le font n’ont pas envie de se croiser, pas envie de se raconter, pas envie que les autres sachent. Ils préfèrent travailler seuls, discrètement, et payer deux fois le prix du silence. Pendant ce temps, les Allemands, les Italiens ou les Néerlandais font exactement la même chose, mais ensemble et assumé.

À côté, un dirigeant néerlandais que je connaissais m’a présenté spontanément deux de ses compatriotes qu’il venait d’identifier. En vingt minutes, les Pays-Bas avaient avancé. Pas la France.
Ce jour-là, j’ai cessé de penser que c’était un hasard, un défaut de caractère, ou la fatigue d’une soirée. J’ai commencé à voir une mécanique. Depuis, je l’ai vue se répéter dans tous les pays où j’opère. L’écart est trop régulier pour être individuel. »
Des réseaux qui existent, mais peinent à faire bloc
Lesfrancais.press : « Vous établissez un lien entre notre héritage républicain, notre individualisme et les difficultés de coopération entre Français expatriés. Ne risque-t-on pas de surestimer cette particularité française, alors que de nombreux réseaux d’entraide existent déjà ? »
Marc Pascal Huot : « Votre objection est juste, et je l’entends souvent. Les réseaux existent : UFE, Business France, les Conseillers du Commerce Extérieur, les CCI à l’étranger, les associations communautaires. Je ne les méconnais pas, je travaille avec plusieurs d’entre eux depuis longtemps.
Ce que je décris n’est pas leur absence. C’est leur fragmentation, et surtout leur fonctionnement à la française : des villages dans des villages.
Les expatriés en poste court ne se mélangent pas avec les Français résidents de longue durée, qui sont pourtant la mémoire économique vivante du pays. À l’intérieur du cercle expatrié lui-même, les mêmes personnes cumulent les mandats et les cartes (CCEF, CCI, UFE, bureaux d’associations), ce qui donne l’illusion d’une représentation large alors qu’il s’agit d’un entre-soi étroit. Les dirigeants de PME installés durablement sur le terrain, eux, ne sont pratiquement jamais sollicités, et quand ils le sont, ils ne sont pas écoutés.
« Chaque structure fonctionne honorablement dans son périmètre, mais elles ne se parlent pas assez entre elles »
Marc Pascal Huot, essayiste
En France métropolitaine, le constat n’est pas meilleur. Les comités régionaux de Conseillers du Commerce Extérieur ne reflètent plus vraiment le tissu économique local : ils fonctionnent comme un cercle de notables régionaux, honorables mais déconnectés des patrons de PME qui essaient concrètement d’exporter. Un dirigeant qui veut vraiment ouvrir un marché étranger n’y trouve pas son miroir, il y trouve une cérémonie.
Chaque structure fonctionne honorablement dans son périmètre, mais elles ne se parlent pas assez entre elles, elles se concurrencent parfois, et surtout elles n’organisent pas la transmission entre ceux qui arrivent et ceux qui repartent. Un dirigeant français qui quitte Bucarest emporte dix années de contacts qualifiés. En Allemagne, une partie de ce capital est systématiquement récupérée par la Chambre de commerce. En France, elle disparaît avec le billet d’avion.
La particularité française n’est pas qu’il n’y a rien. C’est que ce qu’il y a ne s’additionne pas. »
Lesfrancais.press : « Vous critiquez l’accompagnement institutionnel des PME françaises à l’étranger. Quelles seraient, selon vous, les deux ou trois réformes prioritaires pour améliorer concrètement leur implantation et leur développement ? »
Marc Pascal Huot : « Je ne crois ni au grand soir ni au budget nouveau. Au contraire, je plaide pour une simplification radicale, qui s’organise autour de trois décisions.
Premièrement, supprimer la Team France Export et les CCI International. Ces deux structures ont été créées pour coordonner, elles ajoutent une couche sans combler le vide. Trop d’interlocuteurs, trop d’étages, trop peu de résultats pour les PME qui doivent naviguer entre eux. L’État a cherché à simplifier et, dans le même mouvement, à récupérer les fonds publics qui circulaient dans le système ; l’effet pratique est inverse. Mieux vaut assumer de retrancher que de continuer à empiler.
Deuxièmement, prendre le meilleur partout, entre le privé et le public, sans préférence idéologique. Les opérateurs publics sont bons sur certaines missions (information marchés, statistiques, ouverture diplomatique). Les cabinets privés sont imbattables sur d’autres (recherche et sélection de distributeurs, négociation, due diligence terrain, recrutement local). Il faut cesser de penser que l’un se substitue à l’autre, et commencer à articuler les deux au cas par cas, en fonction de la mission.

Troisièmement, instituer une collaboration effective et formelle avec les opérateurs privés fédérés dans l’OSCI et le SAI. Ces fédérations existent, elles rassemblent des cabinets spécialisés présents sur l’ensemble des géographies, elles ont une capacité d’intervention terrain massive. Elles sont aujourd’hui sous-utilisées par les dispositifs d’État, qui préfèrent souvent faire sans. Les reconnaître officiellement comme partenaires du dispositif public, c’est libérer immédiatement de la bande passante opérationnelle, sans un euro supplémentaire.
Ces trois décisions coûtent presque rien et seraient visibles pour les dirigeants de PME en moins d’un an. Elles supposent surtout d’accepter que l’économique à l’étranger se construit en équipe, et que cette équipe inclut le privé compétent sans arrière-pensée doctrinaire. »
Pour mieux exporter, associer public, privé et nouvelles générations
Lesfrancais.press : « Votre livre propose de passer de la solitude à la solidarité. Quel rôle les associations françaises, les élus des Français de l’étranger et les nouvelles générations d’expatriés pourraient-ils jouer dans cette transformation ? Quelles autres pistes pour vous ? »
Marc Pascal Huot : « Les associations françaises à l’étranger sont la couche la plus fiable. Elles ont des locaux, des bénévoles, une mémoire longue, et un lien direct avec les nouveaux arrivants. Elles doivent être soutenues plus franchement et outillées pour jouer un rôle de première porte d’entrée économique, pas seulement culturelle ou amicale.
Les élus des Français de l’étranger, Sénateurs comme Conseillers consulaires, sont des relais sous-utilisés. Beaucoup aimeraient faire plus de travail de terrain économique, mais leur mandat n’y est ni outillé ni valorisé. Il faudrait leur donner un rôle formel dans l’articulation des réseaux locaux.
Il y a aussi, et peut-être avant tout, une bataille d’image à mener en France même. Les Français de l’étranger sont trop souvent présentés dans le débat public comme des exilés fiscaux qu’il faudrait rattraper et imposer, alors qu’ils sont, dans leur immense majorité, les ambassadeurs du commerce extérieur, les relais naturels de nos entreprises, les porteurs de notre langue et de notre influence. Redorer leur image, assumer leur rôle économique et faire activement leur promotion auprès de l’opinion métropolitaine ferait plus pour l’export français qu’un énième dispositif. Il faut cesser de les regarder avec suspicion et commencer à les traiter comme une ressource stratégique nationale.
« Les nouvelles générations ont un atout décisif : elles sont nativement en réseau »
Marc Pascal Huot, essayiste
Les nouvelles générations ont un atout décisif : elles sont nativement en réseau, elles partagent par défaut, elles ne portent plus la méfiance héritée de leurs aînés. Beaucoup l’expriment déjà sur LinkedIn, sur Slack, sur WhatsApp. Il faut structurer et reconnaître cette énergie, pas la laisser à côté des institutions.
Deux autres pistes qui me tiennent à cœur. D’abord un mentorat intergénérationnel formalisé entre expatriés installés et jeunes arrivants, sur chaque pays. Ensuite une plateforme numérique dédiée aux dirigeants français à l’étranger, qui ne soit ni LinkedIn, ni un annuaire institutionnel, mais un véritable outil opérationnel de mise en relation qualifiée. Le besoin existe, l’outil manque.
La solidarité ne se décrète pas, elle s’organise. C’est tout l’objet de ce que j’appelle le « mixte positif ».







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