Hier, mercredi 16 septembre, tous les regards européens se sont tournés vers Bruxelles. À l’occasion du traditionnel discours sur l’état de l’Union, la Présidente de la Commission européenne a dressé le bilan de l’année écoulée et a fixé le cap politique pour les mois à venir. Pour les millions de citoyens qui composent cette alliance unique au monde, et particulièrement pour les Français de l’étranger, cet événement résonne avec une acuité particulière. En effet, l’Union européenne (UE) incarne un paradoxe fascinant. Elle est à la fois le cadre juridique qui facilite notre quotidien d’expatriés de manière spectaculaire, et la cible privilégiée des critiques politiques nationales. Alors que l’Europe n’a jamais été aussi présente dans nos vies, la relation que les Français entretiennent avec elle reste teintée d’une profonde ambivalence, oscillant entre illusions perdues et nécessités pragmatiques.
Au-delà des idées reçues
Il est de bon ton, dans les dîners en ville ou sur les plateaux de télévision, d’affirmer que « tout se décide à Bruxelles » et que les États nations ont été dépouillés de leur souveraineté au profit d’une technocratie hors-sol. Cette idée reçue, tenace et souvent instrumentalisée, mérite d’être déconstruite. L’Union européenne ne fonctionne pas comme un super-État omnipotent, mais obéit à une stricte répartition des compétences, méticuleusement clarifiée par le traité de Lisbonne.
Tout d’abord, cassons les préjugés, l’UE c’est une architecture juridique précise, très loin du mythe de la « dictature technocratique ». En effet,L’UE ne peut agir que dans les limites des compétences que les États membres lui ont volontairement transférées, sur la base du principe d’attribution. Ces prérogatives se divisent en trois grandes catégories :
- Les compétences exclusives : Dans des domaines très précis et stratégiques comme l’union douanière, la politique monétaire pour les pays de la zone euro, la définition des règles de concurrence ou la politique commerciale commune, seule l’Union a le pouvoir de légiférer. C’est ce qui lui permet, par exemple, de négocier d’égal à égal avec des géants économiques comme la Chine ou les États-Unis en parlant d’une seule voix.
- Les compétences partagées : C’est ici que l’on retrouve la majorité des politiques : le marché intérieur, l’environnement, les transports, l’agriculture ou la protection des consommateurs. Dans ces domaines, l’UE et les États peuvent tous deux légiférer, mais le principe de subsidiarité prévaut : l’Union n’intervient que si son action à l’échelle continentale est prouvée comme plus efficace que celle des États agissant isolément.
- Les compétences d’appui et de coordination : C’est souvent sur ce point que la confusion règne. La santé humaine, l’éducation, la culture, l’industrie ou la protection civile relèvent presque intégralement des prérogatives des États membres. L’Europe ne fait qu’y apporter un soutien. Accuser Bruxelles de fermer des lits d’hôpitaux ou d’imposer des programmes scolaires relève donc d’une profonde méconnaissance des traités fondateurs.

Si la machine européenne peut sembler lourde, ses succès structurent pourtant notre modernité. Au-delà de l’acquis historique indéniable, le maintien de la paix sur un continent autrefois déchiré par les guerres, l’UE a su se réinventer face aux crises contemporaines. L’histoire récente, de la crise du Covid-19 (avec l’achat groupé de vaccins) jusqu’à la guerre en Ukraine, a fait émerger une Europe capable d’agir en bouclier, unie pour défendre ses intérêts géopolitiques.
Au quotidien, les succès de l’UE sont souvent devenus « invisibles » car considérés comme des acquis normaux : l’abolition des frais d’itinérance téléphonique (le roaming) qui a changé nos voyages, les normes mondiales de protection des données personnelles (le RGPD), le maintien d’une monnaie unique forte face aux crises financières, ou encore le programme Erasmus+ qui a forgé l’identité européenne de millions de jeunes. Ces réalisations ne sont pas tombées du ciel ; elles sont le fruit d’une construction méthodique.
Pourquoi tant de défiance de la part des Français ?
Malgré ce bilan et le fait qu’une large majorité de Français reconnaisse, selon l’Eurobaromètre et diverses enquêtes, que le pays a bénéficié de son appartenance à l’UE, la France conserve son statut de championne du scepticisme. Comment expliquer cette défiance chronique ?
Pour comprendre ce divorce affectif, il faut remonter deux décennies en arrière. En mai 2005, les Français rejettent par référendum le projet de Constitution européenne à une large majorité. Pourtant, deux ans plus tard, l’essentiel des dispositions de ce texte rejeté par le peuple est adopté par voie parlementaire via le traité de Lisbonne. Pour une grande partie de l’opinion publique, cet événement a agi comme un traumatisme, perçu comme un déni démocratique majeur et une confiscation de la souveraineté populaire par les élites. Depuis, le soupçon d’une Europe qui se construit « contre la volonté des peuples » reste vivace.
Comme le souligne la Fondation Jean-Jaurès, le rapport à l’Europe en France est profondément clivé socialement. L’adhésion au projet européen est massive chez les cadres supérieurs, les diplômés et les habitants des grandes métropoles cosmopolites, qui voient dans l’UE une aire de jeu élargie, synonyme d’opportunités de carrière, d’échanges et d’épanouissement économique.
À l’inverse, au sein des classes populaires (ouvriers et employés), l’Europe est majoritairement perçue à travers le prisme d’une mondialisation dérégulée. L’image d’une « Europe sociale » protectrice promise depuis trente ans peine à s’imposer face à la réalité perçue des délocalisations, de la concurrence des travailleurs détachés et d’une orthodoxie budgétaire parfois ressentie comme punitive. Pour ces citoyens, l’UE incarne un libéralisme froid qui affaiblit l’État-providence national. Cette corrélation entre condition sociale et rejet de l’Europe explique la force des courants souverainistes.
La défiance française s’explique aussi, et peut-être surtout, par la défausse perpétuelle de la classe politique nationale. Depuis des décennies, Bruxelles sert de bouc émissaire bien pratique. Lorsqu’une réforme difficile doit être imposée en France (sur les déficits publics par exemple), il est courant d’entendre les gouvernants s’exonérer en déclarant : « Nous n’avons pas le choix, c’est l’Europe qui l’exige ».
En revanche, lorsqu’une infrastructure locale est inaugurée ou qu’une politique est un succès grâce aux financements de l’UE (Fonds de cohésion, subventions agricoles), le personnel politique national ou local s’en attribue l’exclusivité, oubliant habilement de mentionner l’Europe. Ce jeu du « blâme à Bruxelles, succès à Paris » a instillé dans l’inconscient collectif l’idée d’une Union exclusivement coercitive.
L’Europe, le meilleur allié des expatriés français
Si la perception de l’Europe depuis l’Hexagone est souvent tourmentée, la réalité est tout autre pour ceux qui franchissent les frontières. Pour les Français établis au sein des Vingt-Sept, l’Union européenne n’est pas une lointaine technocratie : c’est le socle juridique indispensable de leur mode de vie.
La liberté de circulation : un miracle devenu banal
Le premier acquis, garanti par l’article 21 du Traité sur le fonctionnement de l’UE, est l’indéfectible liberté de circulation et d’établissement. Un citoyen français peut s’installer, travailler, étudier ou vivre sa retraite en Espagne, en Suède, ou au Portugal sans jamais avoir à solliciter de visa ni de permis de séjour.
Cette suppression des frontières a transformé l’expatriation intra-européenne : elle n’est plus un parcours du combattant administratif, mais une simple extension de la mobilité nationale. Ce droit, envié dans le monde entier, élimine les obstacles qui freinent traditionnellement les candidats au départ hors d’Europe.
Sécuriser les parcours transfrontaliers et garantir la citoyenneté
Au-delà de la liberté d’aller et venir, l’Europe a mis en place un maillage de protection exceptionnel. Les règlements européens de coordination des systèmes de sécurité sociale garantissent qu’un expatrié ayant travaillé dans trois pays membres différents ne perdra aucun de ses droits au moment de la retraite : ses cotisations sont reconnues et agrégées. De même, la Carte Européenne d’Assurance Maladie (CEAM) assure une couverture continue lors des déplacements, tandis que la reconnaissance mutuelle des diplômes professionnels abolit les freins à la carrière des indépendants et professions réglementées.
L’UE crée également une authentique citoyenneté européenne superposée à la nationalité. Les Français de l’étranger ont le droit inaliénable de voter et d’être élus aux élections municipales et européennes de leur pays de résidence, leur permettant de s’intégrer pleinement dans la vie démocratique de leur communauté d’accueil. Enfin, la protection consulaire universelle offre à tout Européen l’assistance diplomatique de n’importe quel État membre dans les pays tiers où la France ne disposerait pas d’ambassade.
La plateforme EURES : un tremplin inestimable pour l’emploi
L’Union s’implique également de manière très concrète dans la recherche d’opportunités grâce à la plateforme EURES (European Employment Services). Réseau de coopération colossal, EURES connecte les demandeurs d’emploi et les entreprises de tous les États membres (y compris les pays affiliés comme la Suisse ou la Norvège).
Avec plusieurs millions d’offres d’emploi disponibles en permanence, EURES n’est pas qu’une base de données : c’est un réseau de plus de 1 000 conseillers humains. Ces experts gratuits orientent les candidats, les informent sur la fiscalité locale, les contrats de travail spécifiques, ou même les démarches pour trouver un logement dans le pays d’accueil. La déclinaison Drop’pin@EURES est par ailleurs une aubaine pour les plus jeunes, centralisant les offres de stages, d’apprentissages et de formations professionnelles pour réussir son premier saut à l’international.

Quelques heures après le grand discours sur l’état de l’Union, il est urgent de regarder l’Europe avec lucidité. Oui, l’Union européenne est imparfaite. Son architecture complexe nourrit un sentiment de distance démocratique, et ses ambitions sociales tardent parfois à se matérialiser aux yeux des classes populaires, ce qui justifie en partie la sévérité du regard français.
Pourtant, nier ce que l’Union nous apporte serait une erreur d’appréciation majeure. Pour nous, Français de l’étranger, l’Europe est un espace de liberté, de droits sociaux préservés et de mobilité sans équivalent à l’échelle planétaire. Le chantier européen est permanent, légitimement critiquable, mais il reste l’outil le plus puissant dont nous disposons pour garantir notre liberté de vivre et de travailler par-delà les frontières.







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