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11 septembre : 25 ans après, ces Français qui n’oublieront jamais

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11 septembre : 25 ans après, ces Français qui n’oublieront jamais

Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, les images des Twin Towers en flammes, de la fumée au-dessus de Manhattan, des New-Yorkais hagards et des avions percutant les tours, restent gravées dans les mémoires. Pour les Français qui vivaient ou travaillaient à New York, le souvenir est aussi celui d’une Amérique soudainement bouleversée. Vingt-cinq ans plus tard, ils racontent.

Une mémoire singulière

Pierre-Sam Reyne se souvient d’abord d’un arrêt de métro. Il vit alors depuis deux ans au nord de l’Upper East Side et commence sa carrière dans les vins et spiritueux chez Baron Philippe de Rothschild. Chaque matin, il prend la ligne 6, qui descend l’East Side jusqu’à City Hall, à quelques rues du World Trade Center. Ce 11 septembre, à l’approche de neuf heures, le train s’immobilise. Dix minutes. À New York, un métro qui s’arrête aussi longtemps n’est jamais tout à fait anodin.

Lorsqu’il remonte à la surface, Manhattan semble pourtant fonctionner. Des voitures de police foncent vers le sud. Un passant et lui échangent quelques mots. Quelque chose est arrivé, pensent-ils, sans savoir quoi. Alors qu’il arrive à son bureau, au Rockefeller Center, son boss leur parle d’un avion qui vient de percuter une tour. Pierre-Sam comprend qu’il s’agit d’un petit avion, un Cessna, sans doute. Il n’y voit pas encore une catastrophe. « Rien de bien grave, finalement », se dit-il.

« J’ai eu l’impression que ça allait plus vite en dehors de New York qu’en plein Manhattan »

Pierre-Sam Reyne, un Français présent à New York le 11 septembre 2001

Son équipe d’une petite dizaine de personnes est composée en grande partie de Français. C’est la saison des budgets et le travail ne manque pas. Son premier appel de la matinée vient de France. Sa mère, affolée, veut savoir ce qui se passe à New York. Il la rassure à moitié, abrège la conversation et retourne à son ordinateur.

C’est alors que le décalage commence à lui apparaître. Internet fonctionne mal. Les informations sont confuses. Même CNN n’en sait encore que peu. À New York, ceux qui sont au milieu de l’événement semblent parfois en savoir moins que ceux qui le regardent depuis l’étranger. « J’ai eu l’impression que ça allait plus vite en dehors de New York qu’en plein Manhattan », raconte-t-il.

Monument commémoratif à New York
Monument commémoratif à New York © Rachel Brunet

Puis les appels affluent. Les bureaux français cherchent à comprendre, à prendre de leurs nouvelles. À mesure que les téléphones sonnent, l’inquiétude gagne les étages.

Vers 10 h 15, le Rockefeller Center est évacué. Les alarmes retentissent, des messages sonores demandent aux occupants de quitter le bâtiment. Il hésite, puis sort à la deuxième alerte. Son patron reste à l’intérieur, comme beaucoup d’autres. Ils ne savent toujours pas qu’une attaque terroriste historique vient de frapper New York.

Ce détail lui reviendra plus tard. Dans les tours aussi, certains ont attendu, peut-être parce qu’ils ne mesuraient pas encore la nature de la menace.

Dans la rue, enfin, l’évidence s’impose. Les voitures sont arrêtées. Le métro ne circule plus. Manhattan s’est vidée de ses moteurs et remplie de piétons. Pierre-Sam marchent vers le nord, pris dans ce mouvement qui entraîne des milliers de personnes loin du sud de l’île.

Ils s’arrêtent devant les locaux d’une chaîne de télévision au sud de Central Park. Sur un écran géant, les images commencent à circuler. Les avions. Les tours. Et déjà, l’une d’elles n’est plus là. « C’est à ce moment-là qu’on comprend qu’on a changé de dimension », dit-il.

« Il y avait une chape de plomb sur New York. Tout était à l’arrêt. C’était étrange. »

Pierre-Sam Reyne, un Français présent à New York le 11 septembre 2001

Les téléphones portables ne passent plus. Il n’y a plus personne à joindre, plus vraiment d’informations à obtenir. Pourtant, il ne se souvient pas d’avoir pensé à sa propre survie. La peur est ailleurs, diffuse, presque irréelle.

Il marche pendant près d’une heure pour rentrer chez lui. Depuis Central Park, il voit la fumée monter du sud de Manhattan. Puis il allume la télévision. Les mêmes images repassent, encore et encore.  La ville s’est tue : « Il y avait une chape de plomb sur New York. Tout était à l’arrêt. C’était étrange. »

Vingt-cinq ans plus tard, Pierre-Sam le concède : le 11-Septembre a été traumatisant. Pour sa génération, c’est une rupture. Ils avaient grandi dans un monde occidental qui n’avait pas connu la guerre sur son sol, et qui avait fini par considérer cette paix comme allant de soi.

Le 11 septembre 2001 à New York
Le 11 septembre 2001 à New York © Unsplash

« Le monde a changé », dit-il simplement. Ce qui le frappe aujourd’hui, c’est que cette rupture n’a peut-être jamais vraiment pris fin. « Vingt-cinq ans plus tard, on a limpression de ne pas en être sortis. » Il marque un temps. « C’était le début de nimporte quoi. »

A New York, ceux qui filmaient

Au sud de Manhattan, deux autres Français sont déjà au travail. Depuis plusieurs mois, Jules et Gédéon Naudet suivent les pompiers de New York pour un documentaire. Ce matin du 11 septembre, ils accompagnent une équipe appelée pour une odeur de gaz. Une intervention parmi tant d’autres. Puis le ciel change.

Jules est avec les pompiers lorsqu’il lève sa caméra. Il filme l’avion qui traverse Manhattan et percute la tour Nord. Quelques minutes plus tard, séparé de son frère, Gédéon filme à son tour le second avion lorsqu’il frappe la tour Sud.

Les deux frères ne cesseront plus de filmer. Ils suivent les pompiers dans les rues, dans les bâtiments, au cœur du chaos et jusque dans les heures qui suivent l’effondrement des tours.

Ils étaient venus raconter le quotidien des hommes du feu. Ils vont, sans l’avoir cherché, enregistrer l’une des rares traces filmées de l’instant où New York bascule. De ces images naîtra 9/11, diffusé par CBS en mars 2002. Le documentaire remportera deux Emmy Awards.

À Paris, la catastrophe se rapproche

À Paris, Emmanuelle Turcan est à son bureau, près de la Place de l’Étoile quand elle reçoit un message de son cousin Pierre-Sam. Ils ont l’habitude de communiquer presque chaque jour. Lui commence sa journée à New York, elle entame son après-midi à Paris. « Chose incroyable, un avion vient de s’écraser dans une tour jumelle. » Le message ne contient rien de plus.

Emmanuelle ne comprend pas encore ce qui se passe. Sa première idée est celle d’un petit avion de tourisme. En 2001, l’immédiateté de l’information n’est pas celle d’aujourd’hui. Elle rafraîchit plusieurs fois son écran, cherche l’information, attend. Puis une dépêche apparaît. Un avion s’est écrasé sur le World Trade Center. Un mort est annoncé.

« Dis à tout le monde que je vais bien, que nous avons été évacués et qu’ils ne s’inquiètent pas parce que je ne sais pas quand je pourrai reprendre contact. »

Karine, une Française présente à New York le 11 septembre 2001

Au fil des échanges avec son cousin, elle sent la tension monter. Les messages changent de ton. L’accident qu’elle imaginait n’en est manifestement pas un. En parallèle, elle pense à Karine, une amie d’enfance, elle aussi installée à New York.

Elle lui envoie un e-mail pour s’assurer qu’elle va bien et explique : « Mon idée est alors davoir des nouvelles pour pouvoir rassurer le reste de la famille en France. » Elle, vient d’être prévenue dans l’immédiat. Ses parents et ses grands-parents, eux, ne savent encore rien. Le journal télévisé de 13 heures est déjà passé.

Karine finit par répondre : « Dis à tout le monde que je vais bien, que nous avons été évacués et quils ne sinquiètent pas parce que je ne sais pas quand je pourrai reprendre contact. »

Ne jamais oublier
Ne jamais oublier © Rachel Brunet

Emmanuelle appelle alors sa mère. Elle se trouve justement avec la mère de Karine dans une galerie marchande du Vaucluse. Les deux femmes cherchent une télévision pour suivre les informations. Puis une autre nouvelle arrive. Un avion est aussi tombé vers Washington. La mère de Karine pense immédiatement à sa fille cadette, qui se trouve dans la région où elle travaille comme fille au pair.

Le drame, jusque-là contenu dans les messages venus de New York, vient soudain de prendre une dimension familiale.

« Je me souviens de cette montée dadrénaline. Par le prisme de Karine et Pierre-Sam, javais le sentiment davoir d’être investie dune mission. Et puis, à un moment, il a fallu se demander ce quon faisait de cette journée. Est-ce que je retournais à ma vie ? Est-ce que je commençais à mangoisser ? Je me souviens du soir, de mes obligations professionnelles qui étaient toujours là, du lancement dun magazine, finalement annulé, et de la première de Fast and Furious. Tout à coup, ces choses-là paraissaient complètement dérisoires, alors quelles faisaient encore partie de ma vie quelques heures auparavant, » détaille Emmanuelle.

Le 11 septembre : la ville à pied

Stéphanie Calla est en retard ce matin-là.

Elle travaille dans une banque, au Rockefeller Center, elle aussi. Lorsqu’elle arrive devant les studios de la NBC, au pied du Rockefeller, elle aperçoit une foule massée autour des écrans. Les Twin Towers apparaissent à la télévision, noyées dans la fumée. Elle pense à un incendie. Elle n’a aucune raison, à cet instant, d’imaginer davantage et continue de courir vers son bureau.

« Ça y est, nous sommes en guerre. Ce n’est pas un accident, c’est une attaque terroriste contre les États-Unis. »

Stéphanie Calla, une Française présente à New York le 11 septembre 2001

Dans l’ascenseur, les conversations changent. Elle entend parler d’avions, puis de terrorisme. Des mots qui semblent appartenir à une autre histoire que celle qu’elle est encore en train de se raconter. Lorsque les portes s’ouvrent à son étage, le bureau est déjà gagné par l’inquiétude. Le premier avion vient de frapper le World Trade Center.

Elle rejoint son patron et se tourne vers les écrans avec les autres. Quelques minutes plus tard, ils voient le deuxième avion entrer dans la tour Sud. Elle garde de cet instant une sensation physique de danger devenu immédiat, sans avoir laissé au temps le loisir de s’installer. « Notre corps passe immédiatement en mode survie, sans même avoir le temps de réfléchir », raconte-t-elle.

Hommage aux victimes du 11 septembre à New York
Hommage aux victimes du 11 septembre à New York © Rachel Brunet

Son patron prononce une phrase qu’elle n’oublie jamais : « Ça y est, nous sommes en guerre. Ce n’est pas un accident, c’est une attaque terroriste contre les États-Unis. »

Elle pense alors à son fils. Il est avec son père dans le New Jersey et elle sait qu’il est en sécurité. Elle se précipite pourtant vers son ordinateur et y retrouve une ancienne liste de contacts datant de l’année précédente, celle qu’elle a utilisé pour annoncer la naissance de son enfant. Elle envoie un message à tout le groupe pour prévenir qu’elle va bien et qu’elle se trouve loin des tours. Quelques minutes plus tard, les réseaux téléphoniques sont saturés.

Stéphanie fait partie de l’équipe de gestion de crise de la banque. Les employés ont reçu l’ordre de rentrer chez eux, mais son travail consiste désormais à vérifier que chacun quitte les bureaux et que les kits d’urgence sont bien distribués. Elle reste jusqu’à ce que l’étage se vide. Lorsqu’elle quitte finalement le bâtiment, il est environ treize heures.

Elle découvre une ville qu’elle ne reconnaît plus. Depuis le Rockefeller Center, elle a entendu les informations et vu les images. Dehors, la réalité tient dans les rues presque désertes, dans les rares bus qui circulent avec quelques passagers, dans les files de personnes qui marchent vers le nord parce que tous les transports ont cessé de fonctionner. Solidarité new-yorkaise : des inconnus distribuent de l’eau et de la nourriture à ceux qui tentent de rentrer chez eux.

« Quelqu’un que je connais se trouve-t-il dans les Tours ? » 

Stephanie Calla, une Française présente à New York le 11 septembre 2001

Stéphanie marche jusqu’à la 105e Rue et la Cinquième Avenue. Elle se souvient des visages rencontrés sur le chemin, de cette tristesse qui semble avoir rendu les gens muets. Les regards se croisent sans qu’aucune conversation ne parvienne vraiment à commencer.

Elle pense aux personnes restées dans les tours, à celles qui comprennent qu’elles sont prises au piège et qui ne savent pas si elles vont pouvoir sortir. Elle pense aussi aux gens qu’elle connaît, avec cette question qui revient sans cesse : « Quelqu’un que je connais se trouve-t-il dans les Tours ? » 

Ce qui reste

Après cette matinée, elle ne sait plus quelle forme peut prendre le monde dans lequel son fils va grandir. Une nouvelle attaque peut-elle survenir, à New York ou ailleurs ? Comment retrouver une sensation de sécurité après avoir vu une ville entière devenir soudainement vulnérable ? La peur et la méfiance s’installent durablement après les attentats.

Vingt-cinq ans plus tard, Stéphanie garde surtout la mémoire de cette sortie du Rockefeller Center. Elle revoit les visages, la sidération, l’impuissance et cette ville qui semble retenir son souffle. Depuis le nord de Manhattan, elle ne voit pas les tours s’effondrer. Elle découvre ensuite qu’elles ont disparu, lorsque la poussière et les débris laissent place à un vide immense au milieu de la ville. Elle pense encore aux victimes, même si elle n’en perd personnellement aucune, elle pense à leurs familles.

« New York reste New York. On peut la frapper, mais on ne peut pas la mettre à terre. »

Stephanie Calla, une Française présente à New York le 11 septembre 2001

Chaque année, lorsque septembre revient, elle retrouve cette même sensation de temps suspendu et cette question qui traversait Manhattan ce jour-là, lorsqu’aucun New-Yorkais ne savait ce qui allait suivre.

Lorsqu’elle parle de la reconstruction, Stéphanie revient à une autre mémoire, celle d’une solidarité qu’elle n’a jamais vue auparavant : « New York reste New York. On peut la frapper, mais on ne peut pas la mettre à terre. »

25 ans après

Pour Pierre-Sam, vingt-cinq ans après, le 11-Septembre reste le début d’une période dont il estime que nous ne sommes jamais vraiment sortis.

Pour Emmanuelle, la journée demeure liée à cette succession de messages qui, depuis Paris, rapprochent progressivement New York jusqu’à faire entrer la catastrophe dans sa propre famille. « À 25 ans, nous avons vécu un moment de lHistoire. Les générations futures apprendront la date du 11 septembre 2001 comme nous avons appris celle de lassassinat de larchiduc François-Ferdinand dAutriche, le 28 juin 1914. »

Pour Stéphanie, elle reste attachée à cette marche vers le nord de Manhattan, aux visages croisés dans les rues et à cette ville qui, après avoir été frappée, a dû apprendre à continuer.

Pour Jules et Gédéon Naudet, il reste les images, les vidéos et deux Emmy Awards.

Et pour tous, il reste une date qui n’a jamais cessé d’avoir une heure, une rue, un bureau, un écran, un téléphone.

Vingt-cinq ans ont passé.

Nous savons tous où nous étions et ce que nous faisions, ce 11 septembre 2001. Les attentats du 11 septembre 2001 ont fait 2 977 morts, hors les 19 terroristes qui ont détourné les quatre avions. Les victimes étaient originaires de plus de 90 pays. Quatre étaient françaises. Leurs noms sont gravés sur une plaque dans la hall d’accueil du Consulat général de France à New York.

Auteur/Autrice

  • Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.

    Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.

    Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.

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