À New York, Gaëlle Hintzy-Marcel sculpte l’émotion comme une matière vivante

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À New York, Gaëlle Hintzy-Marcel sculpte l’émotion

Certaines trajectoires artistiques ne se construisent pas dans la fixité d’un lieu, mais dans le mouvement même de la vie. Elles se dessinent à travers les voyages, les rencontres, les déplacements successifs, comme si l’œuvre ne pouvait naître que dans l’expérience du monde. Celle de Gaëlle Hintzy-Marcel appartient à cette catégorie rare d’artistes pour qui la géographie est une matière première autant que le bronze, le bois ou l’acier.

Née à Paris, formée à la sculpture, façonnée par de longues années d’expatriation, aujourd’hui installée à New York, elle développe une œuvre profondément incarnée, où l’émotion, le corps et la matière ne cessent de dialoguer.

Le monde comme atelier

Depuis plus de vingt ans, chaque pays traversé s’est inscrit dans une continuité organique de sa recherche plastique. L’Inde, l’Indonésie, la Russie, les États-Unis constituent des strates superposées dans une même construction intérieure.

Son histoire artistique commence pourtant à Paris, bien avant son expatriation à travers le monde. C’est à l’Atelier Terre & Feu qu’elle découvre la sculpture. Très vite, la matière s’impose comme un langage en soi, un espace où les émotions peuvent exister sans passer par les mots. Le geste devient pensée, et la forme devient langage.

« Dans ma démarche artistique, j’explore avant tout l’équilibre, le mouvement et les liens humains. »

Gaëlle Hintzy-Marcel

L’Indonésie marque une première transformation majeure. La rencontre avec le bronze, et le travail aux côtés du sculpteur Ajis Saleh, ouvre une nouvelle dimension de son rapport à la matière. Elle y découvre une approche à la fois technique et sensible, où la densité du matériau dialogue avec une forme de sensualité du geste. Le bronze devient alors un partenaire de création plutôt qu’un simple médium.

La Russie introduit une autre intensité. À Moscou, au sein de l’atelier de Vadim Kirillov, elle consolide sa pratique et affirme une identité sculpturale plus structurée. Les formes gagnent en présence, les volumes en force, les compositions en rigueur. C’est une période d’ancrage et de maturation, où la discipline du geste renforce la liberté de la forme.

L'artiste Gaëlle Hintzy-Marcel dans son atelier à Brooklyn
L’artiste Gaëlle Hintzy-Marcel dans son atelier à Brooklyn © Capucine Nancy

L’Inde, quant à elle, ouvre un espace plus intérieur. La découverte du yoga et de sa philosophie modifie profondément son regard sur la création et sur le monde. L’attention à l’instant, la conscience du souffle, la notion d’équilibre deviennent des éléments structurants de sa pensée artistique. À partir de ce moment, ces notions traversent ses sculptures comme un fil invisible mais constant.

Puis vient New York. Une ville longtemps rêvée, imaginée il y a plus de vingt-cinq ans lors d’un premier séjour. Aujourd’hui, elle y vit et y travaille, dans une métropole qui correspond à son énergie créative. New York devient un accélérateur, un lieu où tout se confronte, se transforme et se réinvente.

Avant même son installation, elle rejoint l’Art Students League of New York, institution emblématique de la scène artistique américaine. Une reconnaissance dans la catégorie Semi Abstract lui permet d’accéder aux ateliers de travail du métal, ouvrant un champ technique nouveau et élargissant encore ses possibilités plastiques.

Une écriture du corps et des émotions

L’univers de Gaëlle Hintzy-Marcel s’organise autour d’un centre de gravité clair : la figure humaine. Mais cette figure n’est jamais descriptive. Elle est réduite à l’essentiel, presque à une syntaxe corporelle. Les bras tendus, les torsions du buste, les déséquilibres contrôlés, les élans vers le haut ou les ancrages au sol deviennent des vecteurs d’émotion. Le corps est un langage condensé, où chaque ligne exprime une tension intérieure.

« Je cherche à adopter une démarche aussi naturelle que possible, dans le respect de l’environnement. »

Gaëlle Hintzy-Marcel

Ses sculptures évoquent la féminité, la mémoire, l’amour, la concentration, l’interrogation ou encore l’espoir. Mais ces thèmes ne sont jamais illustrés. Ils émergent de la structure même de la forme, comme des états plutôt que des sujets.

Une impression de suspension traverse l’ensemble de son travail. Les figures semblent prises entre deux forces, celle de la gravité et celle de l’élan. Cette tension crée une présence singulière, à la fois fragile et puissante, muette et expressive.

L’équilibre comme grille de lecture du monde

Avec le temps, cette recherche formelle s’est transformée en véritable vision du monde. « Dans ma démarche artistique, j’explore avant tout l’équilibre, le mouvement et les liens humains, » explique l’artiste.

Œuvres de Gaëlle Hintzy-Marcel à Casa Design Hunter à Mexico City juin 2026
Œuvres de Gaëlle Hintzy-Marcel à Casa Design Hunter à Mexico City juin 2026

Ce qui était d’abord un langage plastique devient progressivement une manière d’interpréter l’existence. L’équilibre est pensé comme un mouvement permanent, une dynamique instable et vivante : « Si l’on considère la vie à travers le prisme de l’équilibre, tout s’en trouve transformé : il ne s’agit plus d’un état figé, mais d’un mouvement perpétuel. »

Créer revient alors à maintenir une tension juste, à accepter que rien ne soit jamais totalement stabilisé. L’équilibre est une recherche, non une destination. Et c’est précisément dans ce mouvement continu que s’inscrit sa pratique. Cette vision du monde se prolonge naturellement dans ses œuvres, qui deviennent une forme de transmission, presque une synthèse existentielle de son rapport à la vie.

Matières, tensions et transformation

Au fil des années, son rapport aux matériaux s’est considérablement élargi. L’acier occupe aujourd’hui une place centrale dans sa pratique, sans pour autant effacer l’importance de l’étain ou du bois, qui demeurent des matériaux intimes et récurrents.

« Il est ici question de l’instant présent et de la notion de fragilité »

Gaëlle Hintzy-Marcel            

Le plâtre apparaît également comme un nouveau territoire d’exploration, notamment à travers une série consacrée à la légèreté. Plus récemment, le tissu s’impose dans son travail, ouvrant une dimension plus souple, plus organique.

Cette évolution s’accompagne d’un choix de plus en plus conscient : celui de s’éloigner des matériaux industriels pour privilégier des solutions plus naturelles. Une démarche liée à une sensibilité croissante aux questions environnementales. « Je cherche à adopter une démarche aussi naturelle que possible, dans le respect de l’environnement, » explique Gaelle Hintzy-Marcel.

Concentration, oeuvre en acier et résine
Concentration, oeuvre en acier et résine

Elle utilise ainsi des résines d’origine végétale pour durcir certains tissus, issus des arbres, tout en continuant à recourir ponctuellement à des résines plus techniques lorsque la précision du geste l’exige. Mais elle refuse toute logique industrielle systématique.

I am : fragilité et instant présent

Certaines œuvres naissent d’expériences simples, presque pédagogiques dans leur origine. I am s’inscrit dans cette logique. Le point de départ vient d’un exercice de régulation émotionnelle utilisé chez les enfants et appris en Russie : déchirer du carton pour canaliser la colère et revenir immédiatement à l’instant présent. Un geste sensoriel qui mobilise le corps pour apaiser l’esprit.

« L’amour, c’est quelque chose de flexible, on s’adapte, ce n’est jamais linéaire. »

Gaëlle Hintzy-Marcel

Elle transpose ce principe dans la sculpture en acier. Les feuilles métalliques sont découpées comme du carton arraché, puis mises en relation. Deux éléments distincts sont reliés par un point de bois unique. De cette rencontre naît une tension fondamentale entre les matériaux : l’acier, rigide et puissant, et le bois, fragile et vulnérable. L’espace entre les deux devient un élément à part entière de la composition. « Il est ici question de l’instant présent et de la notion de fragilité, », résume-t-elle.

Love Cell : déconstruire l’image de l’amour

Avec Love Cell, Gaëlle Hintzy-Marcel interroge les représentations traditionnelles de l’amour. Elle s’éloigne de l’image du cœur parfait, symétrique et rouge, qu’elle considère comme éloignée de son expérience sensible : « représenter l’amour avec un cœur absolument symétrique, pour moi, ça ne représente pas du tout l’amour. »

Elle propose à la place une forme qu’elle nomme cellule amoureuse, asymétrique, légèrement instable, proche d’un fragment ou d’un morceau de puzzle. Cette forme est déclinée en bois, en ciment et en acier. La couleur joue ici un rôle essentiel : elle utilise le bleu Klein, qu’elle associe à l’amour, à l’harmonie et à une forme d’équilibre intérieur.

Sculpture Love Cell
Sculpture Love Cell

Parce que pour l’artiste, « l’amour, c’est quelque chose de flexible, on s’adapte, ce n’est jamais linéaire. » Une fois assemblées, ces cellules forment une structure en mouvement, une sorte de farandole métallique. Les éléments s’élèvent et se répondent dans un système ouvert, en expansion constante. L’amour devient une circulation.

Une présence internationale

Aujourd’hui, le travail de Gaëlle Hintzy-Marcel s’inscrit dans une dynamique internationale, au-delà de la ville qui ne dort jamais. À Paris, où elle est accompagnée par un agent, elle consolide sa présence sur la scène française avec sa première exposition solo à l’automne dernier à la galerie Michael Lonsdale. Jusque début juillet 2026, son travail est exposé à Mexico, confirmant une circulation de son travail sur plusieurs continents.

L'artiste Gaëlle Hintzy-Marcel entourée de 3 de ses oeuvres à Paris
L’artiste Gaëlle Hintzy-Marcel entourée de 3 de ses oeuvres à Paris © Olga Beneton

Elle collabore avec Vicky Alianelli Gallery, à New York « une Argentine mariée à un Français, d’une grande créativité, avec qui j’adore travailler ». Dans cette dynamique, elle participera à l’Affordable Art Fair de Boston à la rentrée, avant de rejoindre, une fois de plus, l’édition hivernale de New York.

Une sculpture à vivre

Dans sa démarche artistique, elle revendique une sculpture interactive, à rebours des codes académiques traditionnels. « Je veille à ce que mes sculptures soient des objets qui invitent naturellement au toucher, » insiste l’artiste.

Le contact direct devient partie intégrante de l’œuvre. L’empreinte laissée par le spectateur devient une trace d’existence, une forme de dialogue. Certaines pièces peuvent être déplacées, manipulées ou réagencées, introduisant une dimension ludique et participative. Le public n’est plus seulement spectateur, mais acteur de la forme.

Dans l’œuvre de Gaëlle Hintzy-Marcel, la matière est traversée, transformée, activée par le geste, par le corps et par l’émotion. Entre équilibre et tension, immobilité et mouvement, intériorité et interaction, ses sculptures dessinent une pensée du monde profondément sensible, où l’art devient moins représentation que transmission.

Auteur/Autrice

  • Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.

    Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.

    Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.

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