Moderna, un laboratoire très capitaliste dirigé par un expat français, a mis au point un vaccin contre le cancer de la peau. Avec cette annonce, Moderna a doublé sa valorisation : 60 milliards, alors que son chiffre d’affaires ne se compte qu’en centaine de millions. Une anomalie financière. Sauf si l’on escompte en bénéfices potentiels, horrible spéculation. Un autre laboratoire est presque dans le même cas, BioNTech. Deux exceptions ne sont pas une règle, mais un heureux symptôme. L’explication : BioNTech comme Moderna investissent beaucoup plus que les autres dans la recherche. La recherche, quand on trouve, c’est le Jackpot. Ce n’est pas 2+2, Mais 2×2, qui font toujours 4, au début. Quand on double à chaque fois on passe à une courbe exponentielle, qui monte jusqu’au ciel. Tous n’y parviendront pas, mais tous seront entraînés. La course au profit capitaliste devient la course à la recherche, au calcul, à la science. Les capitaux affluent.
Un gap technologique
Hier, les sultanats pétroliers achetaient des clubs de foot. (Manchester City, Paris SG, Newcastle, New York City, Palerme.) Aujourd’hui le fonds souverain saoudien sponsorise le Mondial de l’e-sport à Paris, investit des milliards dans le jeu vidéo. Ce n’est plus une stratégie de com, comme pour le foot, mais de l’investissement dans des logiciels et les algorithmes. L’e-sport, c’est de la haute technologie.
La Chine, elle, fait mieux. Quand les universités américaines se grattent le nombril avec des QCM, les Chinois inventent les centres d’intelligence du nouveau monde. Le Parti a défini une stratégie nationale qui développe la culture scientifique au même degré que l’innovation, les deux vont ensemble. 280 centres de culture scientifiques ont été construits en Chine, 100 millions de visiteurs. Le Musée scientifique de Shenzhen occupe 130.000 m². L’indice de culture scientifique de la population est passé de 2 % en 2007 à 17 % aujourd’hui, avec un objectif de 25 % en 2035.
Investir sur les sciences
Former à l’esprit scientifique revient à infuser une démarche fondée sur le doute, le questionnement, l’esprit critique. Seul un cerveau formé face à l’IA, et non par elle, reste créatif, autonome. Les promesses et les défis du siècle tournent tous autour de la science : l’énergie, la biodiversité, le travail, mais aussi la démocratie et les conflits. D’autres pays l’ont compris.
Le Portugal, dès la fin de la dictature, a voulu moderniser le pays, consolider la démocratie, en « éduquant le peuple » aux sciences. La culture scientifique est devenue un droit fondamental. L’État a créé un réseau de centres de science sur tout le territoire. Les institutions de recherche ont l’obligation de vulgariser leurs travaux auprès du grand public. Le taux de confiance des Portugais envers la science est supérieur à la moyenne européenne.
Au Japon, la culture scientifique de la population est considérée comme une question de sécurité nationale face aux catastrophes (séismes, tsunamis, risques nucléaires). Un citoyen capable de comprendre des données physiques ou biologiques prend de meilleures décisions en temps de crise. L’État finance les Science Museums locaux, des mangas éducatifs, des programmes de télévision.
En Inde l’article 51A de la Constitution, contre « l’obscurantisme », considéré qu’il est du devoir de chaque citoyen de « développer l’esprit scientifique, l’humanisme et l’esprit de réforme et de recherche ». L’Inde a développé le plus grand réseau de centres de sciences au monde géré sous l’autorité d’un seul ministère. Des « trains de la science » (Science Express) parcourent le réseau ferroviaire pour apporter des laboratoires interactifs aux populations rurales les plus isolées. Le point commun de ces pays petits et grands : constituer des réseaux sur tout le territoire, populariser le succès des recherches.

La start-up nation en panne ?
Et la France ? Ce ne sont ni les centres d’excellence qui manquent, ni les moyens de communication. Grande nation scientifique, sa part dans la production scientifique mondiale a fondu, passant de 4% en 2005, à 2% aujourd’hui. De la quatrième place mondiale, elle est descendue à la dixième. Elle ne représente plus que 2,7% de l’audience scientifique mondiale, contre 4,3%. Il y a deux décennies, Malraux imaginait que les Maisons de la culture deviennent les « cathédrales du XXIe siècle ». Des maisons de la culture scientifique pourraient le devenir. Encore est-ce une idée ancienne, avec le numérique, tout devrait être plus facile. Comme reste une idée dépassée celle de scinder science et humanités ; art et mathématique. Le graphisme d’EA sports, est-ce du dessin ou des algorithmes ? Les nouveaux pigments de la Renaissance, les tubes de la peinture en plein air des impressionnistes, autant de technologies que de visions nouvelles. La séparation catégorielle est une œillère factice. Comme l’opposition entre rentabilité et création. Pas de Moderna sans recherche, pas de recherche sans science, pas de science sans art.
Hugging Face, une start-up fondée par trois Français, va être rachetée par Nvidia pour près de 13 milliards de dollars. Aucun fonds français n’y a cru. L’État peut soutenir la French tech, les Labex, la Fête de la science, à la fin c’est la culture dans la société qui compte. Au-delà des questions d’innovation et de recherche, s’impose un état d’esprit.
Quand la pensée simpliste s’impose, le résultat est simplet. En arithmétique modulaire, 2+2 font zéro. Dans 1984 d’Orwell, la machine totalitaire impose au héros de croire que 2+2 font 5. La collision de deux unités particules donne naissance à des milliers de nouvelles particules dont la masse totale combinée vaut 10, 100 ou 1000 fois plus que 4. En vérité, dans la vraie vie, celui d’un système d’information, notre monde, 2+2 font des millions, parce que l’information est un système viral. La diffusion suit l’effet boule de neige d’une progression exponentielle, celle qui régit la plupart des systèmes physiques, biologiques et technologiques. Ce sont les virus des pandémies. C’est la loi de Moore, qui dit que la capacité des puces électroniques double tous les deux ans. C’est la loi financière que décrit la (fausse) citation d’Einstein : « Les intérêts composés sont la huitième merveille du monde. Celui qui le comprend l’encaisse, celui qui ne le comprend pas le paie ». Fausse parce qu’Einstein ne l’a jamais prononcée, mais juste mathématiquement, et financièrement. C’est la loi de propagation de l’information, vraie ou fausse. On la vit tous les jours avec les fake news. On peut donc l’appliquer aussi avec la diffusion de la connaissance scientifique. Les inégalités entre les sociétés, les pays, les puissances, les individus s’appliqueront selon cette loi.

Comme toute révolution, agricole, industrielle, scientifique, religieuse ou sexuelle, la révolution digitale est d’abord mentale. Culturelle. Pensez-y. Think about it. Kǎolǜ kǎolǜ. Celui qui ne comprend pas paie.







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