« Un petit pays ne peut lutter contre un grand, ni une petite armée contre une grande », ainsi pensait Mencius, un philosophe chinois. Beaucoup pensent ainsi, assénant une évidence, si l’on croit au rapport de force, qui d’évidence, n’en est pas une. David l’emporte contre Goliath, les Pays-Bas contre Louis XIV, le Vietnam contre les États-Unis. Mille exemples où le faible l’emporte. Le monde croit au fatalisme où les puissants l’emportent, et se repose sur la confrontation des empires, Chine face aux États-Unis. Monde simplet. Pourtant l’Ukraine regagne du terrain, l’Iran tient tête. Se forge, face aux échecs simplistes des fortiches, une grande alliance, encore ténue, qui s’appuie sur la force des faibles.
Comment le faible résiste-t-il face au fort ?
Comment le faible résiste-t-il face au fort ? Mencius a raison, s’il s’agit d’un tête à tête : Le fort l’emporte sur la faible. Dès que l’on dépasse le duel, le rapport de force est dévié. L’Iran s’appuie sur plusieurs alliés. Russes et Chinois aident un peu, mais peu. Le représentant du Midwest est l’allié le plus important : le plein lui coûte cher et les élections de Midterm approchent. Les « alliés » malgré eux, ceux du Golfe, sont précieux : l’Iran les bombarde, ils ne répliquent pas. Ils préfèrent que tout cela s’arrête, sans que leurs installations pétrolières soient détruites. L’Arabie saoudite a refusé l’utilisation de son sol pour frapper l’Iran. Pas de provocation. Sera-t-elle punie plus que l’Espagne ? ? Elle l’est déjà : les Émirats Arabes Unis ont quitté l’OPEP. Les États du Golfe, loin de se ranger sous la bannière américaine, maugréent en toute indépendance. Idem pour l’Europe. Sur le fond, elle espère que les États-Unis règlent le problème nucléaire. Mais comme les États-Unis n’ont visiblement prévu qu’une sorte de capitulation qui n’arrivera pas, ils doutent, et dans leur solitude, trouvent d’autres esseulés.
L’Iran, malgré elle, collectionne des faux alliés, mais alliés de fait.
L’Iran, malgré elle, collectionne des faux alliés, mais alliés de fait. Au-delà de se reposer, elle aussi, sur la force, elle aurait mieux fait d’en avoir de vrais. Ni la Russie, ni la Chine, ne sont en mesure de jouer ce rôle. Au Sahel, que les armées françaises ont tenu depuis l’indépendance, les Russes débandent. Après la déconfiture d’Assad et le lâchage de l’Arménie, preuve est faite que la Russie n’est plus un appui. La Chine ne peut intervenir. Ses forces militaires n’ont pas de capacité de projection. Ceux qui interviennent, ce sont encore les Français. Directement, en vertu des accords de défense avec les Émirats et le Qatar; indirectement, avec le Charles De Gaulle en Méditerranée puis en Mer Rouge. En appui à l’action diplomatique : la France a monté une coalition d’une quarantaine de pays pour, après un accord de cessez-le-feu, sécuriser le détroit.
Ce n’est pas la première fois qu’une quarantaine de pays suivent une initiative française.
Ce n’est pas la première fois qu’une quarantaine de pays suivent une initiative française. En Ukraine, avec le Royaume-Uni, elle a constitué la « Coalition des volontaires. ». Sans cela, lors du lâchage américain, l’Ukraine n’aurait pu tenir. L’Ukraine peut compter sur ce que n’a pas l’Iran : de vrais alliés. Si l’Iran avait eu de vrais alliés, les États-Unis n’auraient pu l’attaquer.
C’est difficile d’avoir des alliés. Il faut du temps de la confiance, des preuves. Il faut une solidarité au-delà de l’intérêt immédiat. L’enjeu réside dans le long terme. L’Algérie gagnerait bien plus avec la France qu’avec la Russie. Mais comme la politique étrangère est la prolongation de la politique intérieure, alors les dirigeants russes, américains, algériens, iraniens, agissent en fonction de la politique intérieure et non d’une stratégie de politique étrangère.
Se dessine ainsi une grande alliance.
Ainsi en va-t-il de la désagrégation de l’OTAN. Penser que l’OTAN serait dépassée parce que le Pacifique a dépassé l’Atlantique est une fausse explication. L’Europe reste le premier marché mondial ; et les bases américaines en Europe sont essentielles à la logistique mondiale des armées américaines. Les États-Unis se sont empêtrés au Vietnam et en Afghanistan qui n’avaient que peu d’intérêt stratégique. Mais l’un comme l’autre étaient des enjeux de politique intérieur, et ont été résolus par la politique intérieure.
De même pour l’Europe. La tendance naturelle des États-Unis est d’oublier l’Europe. Dans les deux guerres mondiales, les États-Unis ne sont intervenus que contraints. Une majorité d’Américains n’a jamais voulu se soucier des affaires européennes, sauf lorsque le danger risquait d’arriver chez eux.
L’Otan est un tigre de papier, depuis que pèse un doute sur une intervention américaine. Preuve est faite que « Nous sommes seuls ». La France avait anticipé, par orgueil ou par expérience, cette solitude. L’Europe a cette chance de s’être progressivement unie, de n’avoir, en réalité, que des adversaires potentiels faibles. La chance enfin de pouvoir redevenir un pôle de stabilité, de concordance.
Se dessine ainsi une grande alliance. Le Qatar prévoit d’orienter ses milliards de dollars vers la défense. Comme les Émirats. Et l’Arabie. L’Égypte. Et le Kenya. Tous les pays qui contemplent le désastre diplomatique actuel, constatent que du règne de la force n’émerge aucune force stable. À Ormuz, les États-Unis, même déployant toute la puissance dont ils sont capables, ne peuvent contraindre des dirigeants décimés, ruinés, haïs par leur population, à céder. Non parce qu’ils sont forts et avisés, simplement parce que le monde ne marche pas comme cela. Il se bloque si règne la force seule. Les étrangleurs d’Ormuz ruinent les économies, le retour des famines menace. Le monde est un.

Ce qui prédomine, partout, c’est d’abord la force, puis l’échec de la force.
Se dessine donc la grande alliance de ceux qui ne sont pas des puissances, qui ne veulent pas subir les foucades, les désirs ou les délires d’un quelconque roi du monde. Ainsi Poutine est-il arrêté en Ukraine, malgré son ami Trump. Ainsi les Iraniens tiennent, parce que les Qataris, les Saoudiens, les Européens, les Japonais, les Coréens, les Chinois en ont assez.
Ce qui prédomine, partout, c’est d’abord la force, puis l’échec de la force. S’impose la nécessité pour les « petits » de se coordonner. Même un grand État ne gagne pas par la force brute : Les États-Unis ont connu le sommet de leur puissance avec leurs alliés, sans l’usage de la force. À partir du moment où ils l’ont utilisée, ils en ont montré les limites. Idem pour la Russie. Ce serait pareil pour la Chine.
Il est une non-puissance, qui pratique le non-agir en matière d’impérialisme à force d’expériences amères, ce sont les pays européens. Vers eux qui se tourneront, se tournent petits, moyens et déjà grands, comme l’Inde, le Canada, l’Arménie aussi. Dans ce jeu de grande alliance, la France est en éclaireur. Elle a ses armes. Tant mieux. « Un grand État s’agenouille devant un petit État. Passif, il le vainc. Un petit État s’agenouille devant un grand État. Passif, il est vaincu. » Lao-Tseu mieux que Mencius.
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Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025.
























