Soutenabilité de l’endettement extérieur des Etats-Unis en question

Soutenabilité de l’endettement extérieur des Etats-Unis en question

Les Etats-Unis se caractérisent par leur dette extérieure élevée quand la zone euro, la Chine et le Japon disposent d’avoirs extérieurs importants. Les Etats-Unis bénéficient d’un privilège d’endettement en raison du rôle du dollar et de la rentabilité de l’économie. Ce privilège est-il immuable ? Peut-il être remis en cause dans les prochaines années ?

L’anomalie américaine ?

En 2025, la dette nette extérieure des Etats-Unis représentait 80 % du PIB contre 8 % pour l’Inde. La zone euro, de son côté, dégage un solde positif au niveau des avoirs extérieurs de 8 % du PIB. Ce solde est de 10 % pour la Chine et de 80 % pour le Japon.

Compte tenu de son niveau de développement, la situation de l’Inde est assez logique. Le pays a besoin de capitaux extérieurs pour financer son économie et palier à la faiblesse de l’épargne nationale. Le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat est de 10 000 dollars en Inde en 2025, contre 32000 en Chine, 58 000 au Japon, 70 000 en zone euro et 90 000 aux Etats-Unis. Les pays occidentaux en lien avec leur niveau de revenus élevé sont censés investir à l’étranger en recherchant des sources de rentabilité supérieures. Le Japon et la zone euro pratiquent ainsi. Les placements à l’étranger constituent également un moyen pour gérer le vieillissement démographique. Les actifs extérieurs accumulés en période de forte croissance quand la population est jeune permettent de verser des revenus lors de la montée en puissance du nombre de retraités. le Japon et la Chine sont dans cette situation tout comme les Etats de la zone euro. Mais au vu de l’avancement du vieillissement, le Japon comme les Etats européens ou la Chine devraient vendre des actifs extérieurs or ce n’est pas le cas, ils continuent à renforcer leur position en la matière. La population japonaise et chinoise est en diminution quand celle de l’Europe devrait l’être prochainement. A contrario, les Etats-Unis étant encore en phase de croissance démographique même si avec l’arrêt de l’immigration, la situation devient moins favorable, ne devraient pas avoir un besoin de capitaux étrangers.

L’anomalie américaine s’explique par le rôle du dollar, et par la préférence donnée à la consommation et à la rentabilité élevée des entreprises américaines.

Le privilège du dollar et le financement du déficit américain

Le dollar est la monnaie internationale dominante. En 2025, sa part dans les réserves de change des banques centrales s’élevait à 58 % contre 20 % pour l’euro.

La facturation du commerce international s’effectue à 74 % en Asie-Pacifique, 79 % dans le monde hors Union européenne et Amérique du Nord. Les émissions de dette internationale sont à 61 % libellées en dollar contre 26 % pour l’euro. Les ratios respectifs sont 56 et 20 % pour les prêts bancaires internationaux. Puisque les Etats-Unis émettent la monnaie internationale, la demande pour le dollar est forte, La détention de Treasuries par les non-résidents a atteint 9950 milliards de dollars en 2025, contre 1000 milliards en 2002.

Le déficit extérieur américain est la conséquence directe du rôle du dollar, comme l’a démontré l’économiste Robert Triffin, au début des années 1960. Selon le paradoxe qui porte son nom, quand un pays émet la monnaie internationale de réserve, il a naturellement un déficit extérieur puisqu’il doit alimenter la liquidité sur l’ensemble de la planète. Il accumule donc de la dette extérieure avec, comme risque à terme, une remise en cause la solidité de sa monnaie.

Dollar
Photo d'illustration ©AFP

Des entreprises très (trop) rentables ?

L’autre explication du déficit extérieur américain provient du niveau élevé de la rentabilité des entreprises américaines. le ROE (résultats nets d’une entreprise sur le montant des capitaux investis) est de 16 % aux Etats-Unis, contre 11 en Chine, 9,5 en zone euro et 9 au Japon. Depuis vingt ans, la rentabilité des entreprises tend à progresser aux Etats-Unis quand elle stagner dans les autres régions économiques. Cette rentabilité élevée des entreprises américaines s’explique par un partage des revenus défavorable aux salariés, la taille importante du secteur des technologies de l’information et de la communication et la profondeur du marché financier permettant de financer les innovations. Cette rentabilité élevée attire des capitaux aux Etats-Unis (sur le marché des actions, sur le marché de la dette des entreprises).

S’ils ont arrêté d’acheter des titres du Trésor américains, les Chinois continuent à investir aux Etats-Unis dans le numérique, dans les infrastructures énergétiques ou dans les ports. Le stock d’investissements directs étrangers reçus par les Etats-Unis était, en 2025, de 65 % du PIB, quand celui réalisés à l’étranger par les Etats-Unis atteignait 45 % du PIB. Pour le stock d’investissements de portefeuille, les ratios respectifs sont 130 et 60 % du PIB.

Le dollar
Photo d'illustration ©Stockadobe

Ce besoin de capitaux extérieurs est également imputable à la faiblesse du taux d’épargne des ménages américains, autour de 4 % du revenu disponible brut, contre 15 % en zone euro et 35 % en Chine. Du fait d’un vieillissement démographique moins avancé qu’en Europe ou en Chine, le taux d’épargne des ménages américains devrait être plus élevé. Le système économique des Etats-Unis repose sur une forte consommation qui n’est soutenable que par l’apport de l’épargne étrangère.

La dépendance des Etats-Unis aux capitaux étrangers n’est pas sans risque. Si les non-résidents arrêtent de prêter aux Etats-Unis ou même retirent une partie de leurs avoirs, la valeur des actions américaines pourraient baisser, les taux d’intérêt augmenter et le dollar se déprécier avec la possibilité d’enclenchement d’une crise financière. Les Etats-Unis sont plus sensibles que les Européens aux fluctuations de leurs marchés financiers. Une forte baisse des cours entraînerait des conséquences sur la consommation, de nombreux Américains tirant une partie de leurs revenus des marchés.

Un désamour possible des investisseurs ?

Quelles sont les facteurs qui pourraient conduire les investisseurs étrangers à sanctionner financièrement les Etats-Unis ? Pour le moment la politique de Donald Trump n’a pas provoqué de réels changements de comportement en particulier sur la détention de titres « actions ». La guerre au Moyen-Orient en mars 2026 a favorisé le dollar qui joue son rôle traditionnel de devise refuge. Le dollar s’est, en effet, légèrement apprécié depuis le 28 février dernier, date de déclanchement de la guerre. Il avait perdu néanmoins 15 % en 2025 marquée par la mise en œuvre des droits de douane.

Une crise de la dette privée aux Etats-Unis pourrait provoquer une onde de choc international. L’incapacité de fonds de dettes à honorer des demandes de rachats de la part d’investisseurs pourrait se transformer en crise financière plus globale. Le marché de la dette privée représente un encours de 3 000 milliards de dollars, avec des taux de défaut élevés (5,8 % aujourd’hui) et avec un effet de levier important des emprunteurs .

Le niveau élevé du marché des actions pourrait déboucher sur un krach en cas de baisse de l’activité et de remise en cause des résultats des entreprises. Le ratio bénéfices sur la valeur de l’action (PER) atteint au printemps 2026, 25 pour les entreprises du S&P500 contre 20 en 2023. Les valorisations exceptionnelles des entreprises américaines s’explique par l’optimisme des investisseurs qui prévoient des profits futurs en hausse grâce à l’essor de l’intelligence artificielle. Un recul important du marché des actions américaines pourrait amener un retrait des investisseurs non-résidents.

Les Etats-Unis drainent l’épargne du monde en jouant sur plusieurs facteurs, le rôle particulier du dollar, la rentabilité des entreprises américaines, la force du système financier. En outre, aucun pays ne dispose d’atouts suffisants pour concurrencer les Etats-Unis. Pour le moment, la politique erratique de Donald Trump a eu peu de conséquences sur les flux de capitaux internationaux. Il pourrait en être autrement si les déséquilibres américains s’amplifiaient. La forte augmentation de la dette publique et des résultats décevants de l’intelligence artificielle seraient à même de modifier les flux d’autant plus que les pays émergents voire européens souhaitent diminuer leur dépendance aux Etats-Unis.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

    Voir toutes les publications
Laisser un commentaire

Laisser un commentaire