Trotski avait emprunté à Marx la formule « Révolution permanente » : la Révolution ne s’arrête pas avec la bourgeoise, elle se poursuit avec le prolétariat. Ne trouvant que peu de prolétariat et peu de bourgeoisie en Russie et dans le monde, Trotski emberlificota le tout, dépassant l’inexistence de « Classes » et le cadre étroit des frontières. La Révolution permanente, processus perpétuel, sera universelle. Elle l’est. Partout… A Paris, Milan, New Delhi, Barcelone, mais en réalité, ailleurs que dans les rues, bien ailleurs, depuis longtemps.
Un face-à-face des dominants et des dominés ?
La révolution qui saute aux yeux n’est pas la Révolution française, ni la russe ou la chinoise, c’est celle des femmes. La place des femmes a plus changé en un siècle qu’en trois mille ans. Si le droit romain reconnaissait la femme comme personne juridique indépendante, les religions monothéistes éliminèrent les déesses. La Vierge Marie, divinité populaire de fait, ne résista aux théologiens que chez les Catholiques, en servante. Puis, en un siècle, suite au credo de la Déclaration des droits de l’homme, les femmes acquirent les mêmes droits, en théorie, que les hommes. Les pays musulmans, les pays africains, rechignent. En Occident aussi, le regain du masculinisme témoigne de ces résistances réactionnaires.
D’où vient cette révolution ? Est-ce la lutte contre le pouvoir masculin, patriarcal, ou autre chose encore ? Le face-à-face des dominants et des dominés, pour les femmes comme pour les classes sociales, n’explique ni les frontières, ni les cultures, ni le droit, ni le progrès, ni les religions, ni même les luttes politiques. Le dominant/dominé est une paresse militante. Il n’explique même pas l’esclavage, encore moins sa disparition. La formule mythique de Trotski fait écho de cette découverte : quand les classes n’existent pas, comment la Révolution est-elle possible ?
C’est que les Révolutions, celle des femmes ou de l’esclavage, celle des pouvoirs, des économies, des castes ou des nationalismes, viennent d’ailleurs.
Des idées qui se propagent
La Révolution américaine vient d’abord de la distance. La concurrence des pouvoirs les disloque sur l’étendue. La première révolution religieuse anglaise aussi venait de la distance : le refus du roi d’Angleterre de payer la dîme au lointain Pape de Rome. La Glorieuse révolution s’inscrit encore dans le rejet papal. La Révolution française elle aussi est religieuse. Ce sont les terres de l’Église que l’on nationalise. La Révolution des femmes défie l’ordre mental religieux.
Les Révolutions sont-elles toutes d’ordre religieux ? À Rome comme en Égypte ou à Jérusalem, les temples jouaient le rôle de banque. A Rome encore se réinventa la banque moderne, parce qu’il fallait donner au Pape la capacité de récolter la dîme de toute la Chrétienté. L’économie des religions explique progrès et blocages, en Espagne, en Flandres comme à Constantinople. « Ce que ne prend pas le Christ, le fisc le prend » dit l’un, « là où est le Christ, là est le fisc », dit l’autre.

La révolution mentale s’arme après la Peste noire, par la Renaissance. Le corps des femmes, et des hommes, apparaissent, nues, avec les statues. La querelle de la nudité des corps, de son habillage n’a pas cessé. En témoigne le voile.
Révolutions religieuses, scientifiques, industrielles, politiques, sociales, s’enchaînent les unes les autres. Les résistances sont aussi permanentes. Les guerres actuelles, ne sont-elles pas, en grande partie, de guerres de résistance aux révolutions du monde ?
Révolution en permanence
Il y a bien une Révolution mondiale depuis deux, trois ou quatre siècles. Elle est bien partie d’Occident. Ce qui est plus important, plus inquiétant, plus intéressant, c’est qu’elle est effectivement permanente.
Pour se moquer des trotskistes, et pour simplifier, on pourrait l’appeler « la Révolution du capital ». Seul le capitalisme, camarade, est vraiment révolutionnaire. Il suffit de regarder la Chine, le Vietnam, la Corée, Dubaï ou la Pologne, le monde en détail ou en général. Le pire, qui effraie tous les révolutionnaires conservateurs, c’est que cette révolution ne fait que commencer : la Révolution du capital, c’est que le capital se transforme, change de nature.
Avant hier, le capital était la terre. Plus on avait de terres, plus on était riche. Ce que croit encore Poutine qui se mesure à la taille des empires comme Gengis Khan. Hier, le capital était une machine. Encore l’usine ne valait elle que par ce qu’elle vendait. C’est le marché qui décide, pas le producteur. Le marché ? Une boîte noire de connexions invisibles, innombrables, changeantes.
« Le Communisme, c’est les soviets plus l’électricité » disait Lénine. C’était hier. Demain l’énergie pourrait être surabondante. Alors le capital, demain, pourrait être ce qu’on appelle la « connaissance ». Peut-être pas le savoir comme on l’entend. Les mathématiciens, ceux qui ont fait la révolution scientifique, avec les algorithmes et les dérivés, baissent les bras face à l’IA.

Peut-être le capital, demain, serait un savoir particulier : celui du futur, spéculation pure. Le petit décalage dans le temps qui permet de connaître le tiercé à l’avance. Ou de deviner le déploiement des troupes. Simple calcul de probabilités.
Celui qui sait compter gagne, comme hier celui qui savait écrire. Distinguer l’économie dite réelle de l’économie financière est une absurdité, le simple effroi d’une crise bancaire suffit à le montrer. Ceux qui confondent la valeur d’une entreprise et le patrimoine, qui distinguent à peine stocks et flux, n’ont pas compris la nature du capital. Ils comptent mal. Ceux qui comptent mal ne comprennent pas les inégalités et n’ont aucune chance de les réduire. Le mystère du capital est qu’il repose sur un contrat, la reconnaissance d’un titre de propriété, d’une dette, d’une équivalence, d’un prix, d’où les batailles du droit. Tout, en fait, peut être transformé en capital, y compris le temps. Le capital n’a pas d’autre réalité que celle qui lui est reconnue. Aussi tout peut être imaginé comme capital : une information, une donnée, une connexion, un bit, un Token, une espérance. Et tout peut disparaître. Avec la révolution en cours, des milliards de connexions entre des milliards de décisions, rien n’est figé. Mais tout est lié, tout est multiplié, tout peut être « valorisé ».
Ceux qui ne comprennent pas que le monde réel est fondé sur une illusion permanente, que pour cette raison il a besoin de changer sans cesse, sont malheureux, résistent, et se tournent vers n’importe quel abîme par peur de l’abîme. La question de l’avenir n’est pas celle de l’angoisse du monde moderne, ou de la jeunesse. La question est : avec un milliard et demi d’habitants, quand l’Inde inventera-t-elle un nouveau zéro pour calculer autrement finances et trajectoires ?
La révolution permanente, depuis la fin du Moyen âge, est celle d’une nouvelle intelligence (compréhension, lecture) du monde. Mais personne ne sait vraiment ce qu’est l’intelligence. Un stock de données, une capacité d’analyse, une circulation ? L’allocation du capital montrera le chemin. Nul n’entre en Bourse s’il n’est géomètre. Il ou elle, bien sûr.







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