Poutine arme l’Afrique

« La Russie est de retour en Afrique », clament plusieurs journaux européens et africains, soit pour s’enthousiasmer, soit pour s’inquiéter. Le sommet de Sotchi, les 23 et 24 octobre, présidé par le Maréchal Sissi et le Président Poutine a été une première : 47 Chefs d’Etat africains autour d’un Poutine qui savourait le retour de la Russie comme puissance mondiale. Depuis la chute de l’Empire soviétique, la Russie avait un peu disparu. L’URSS s’était beaucoup investie en Egypte, Algérie, Lybie, Angola, Mozambique, Tanzanie, Ethiopie… pour aider les pays frères et les mouvements nationalistes, alimentant des régimes amis en conseillers et en armes. Sans succès. Mais Poutine veut renouer avec la tradition.

La Russie n’a jamais été une puissance coloniale, dit il. Toujours du coté des opprimés. C’est aller un peu vite en histoire, non seulement parce que les « régimes amis » n’ont jamais démontré un grand amour de l’humanité mais aussi parce que la Russie elle-même est la grande puissance européenne colonisatrice d’une grande partie de l’Asie sur des peuples divers, jusqu’au Pacifique. « Les problèmes africains doivent être réglés par les Africains », ce n’est pas la charte de l’anticolonialisme,  mais l’assurance que la Russie ne va pas interférer dans les régimes africains. Chacun est maitre chez soi. Halte au néocolonialisme, qui voudrait, par exemple, imposer la démocratie à l’Occidentale un peu partout. Pas le genre de Poutine. Quelqu’un qui soutient Assad jusqu’à se boucher le nez quand il y a trop de gaz ne va pas s’interroger sur le respect des droits de l’homme en Afrique… ou en Russie.

C’est d’ailleurs faire un bel éloge de l’action des Occidentaux (et surtout de la France) que de leur prêter de telles exigences. Ils s avent être pragmatiques. Ce que propose Poutine aux dirigeants africains est intéressant : on ne s’occupera pas de vos affaires, on s’intéresse à votre sécurité, on vend de belles armes.

Le sommet lui-même, présenté au départ comme une opportunité formidable de « développement », a vite tourné au salon d’armement.  Quelques hélicoptères ici, des missiles sol-air par là, c’est normal, en Afrique, la Russie exporte surtout des armes. Elle propose aussi formation et coopération avec les pays pour combattre le « terrorisme ».

Les échanges entre la Russie et l’Afrique s’élèvent aujourd’hui à 20 milliards de dollars dont 12 milliards pour la seule Afrique du nord (deux tiers des exportations russes en Afrique sont réalisées avec l’Algérie et l’Égypte, essentiellement des contrats d’armement), mais, loin des plus de 200 milliards de dollars chinois et des 275 avec l’Union européenne, dont plus de 50 milliards pour la France.

Les accords de coopération signés témoignent-ils d’une vision stratégique ? Pas encore.L’intérêt de la Russie pour l’Afrique montre aux Occidentaux, surtout avec un discours sécuritaire, sa volonté de troubler le jeu partout où c’est possible.

Pourquoi les Chefs d’Etat africains se sont précipités à Sotchi ? Parce que Poutine offre certaines facilités aux dirigeants africains, y compris financières. Centrafrique, Madagascar, Angola, Soudan, sont des cibles pour une Russie qui sait que le premier souci d’un dirigeant politique est de rester au pouvoir. Pour cela, renforcer son armée sans craindre les menaces d’embargo. Ayant accusé les anciennes puissances coloniales de pratiquer « l’intimidation » et « le chantage » pour conserver leur influence sur le continent, il a au contraire affirmé que la Russie ne demandait « aucune contrepartie » à ses partenaires.

Les Russes sont plus sensibles qu’ils ne l’avouent aux sanctions occidentales. Ils voient l’Afrique comme un nouveau débouché. Mais les Africains ont moins besoin des Russes que l’inverse. L’économie russe est très en retard. En dehors des armes (et des mercenaires) elle n’a pas grand chose à vendre. « L’Afrique représente 40% des commandes actuelles… en termes de valeur et de livraisons de différents types d’armes  et d’équipement militaires », selon Rosoboronexport, la société publique russe chargée des ventes d’armement. 12 milliards de contrats signés et pays , répartis en vingt pays, se réjouissent les responsables de la société. Le PDG de Russian helicopters additionne les succès : 900 hélicoptères dans le ciel africain.

Certains pays se disent intéressés par des programmes de coopération militaires avec l’envoi de « conseillers » russes. Des mercenaires sont déjà à l’œuvre. En complément de contrats d’armement, Poutine a promis d’effacer, au cas par cas, des dettes. (Il n’y en pas beaucoup). Un moyen de faire entrer dans le jeu des banques russes. Et de garantir aux dirigeants africains des comptes inatteignables par les Occidentaux.

La Russie est intéressante parce qu’elle n’a justement pas de vision géopolitique affirmée, sinon celle de faire monter les enchères vis-à-vis des Occidentaux. Ce qui est utile, et aux Africains, et aux Russes. Aux dirigeants en tout cas. Car en dehors des armes, la Russie n’a rien à proposer. Et contre qui sont dirigées ces armes, à part ses propres voisins ? Ou les rebelles que les voisins soutiennent ? L’amitié entre les peuples, vu de Russie, est un long combat.

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