Où est Dieu ?

Où est Dieu ?

« Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas » aurait dit André Malraux. Vérification faite, il n’a jamais dit rien de pareil. À moins de comprendre le mot « spirituel » dans le sens dérivé de drolatique. Car s’il est un siècle devenu matérialiste, c’est bien le XXIe. Tout se réduit aux comptes, aux chiffres, aux statistiques, aux analyses algorithmiques des sourires, des crimes, de la culture des betteraves aux passes footballistiques.

Tout se juge et se mesure, même et surtout l’immatériel. Le matérialisme sublime les logiciels, le digital, le crédit fictif, la monnaie en bulles, la crypto monnaie, l’intelligence artificielle, et les implants électroniques. Plus lourde qu’une puce, l’âme pèserait 8gr, différence entre le poids du corps et celui du cadavre.

Il est possible de mesurer Dieu

Il est donc possible de mesurer Dieu. Au Paradis, curieusement dieu est absent. Adam et Ève sont seuls. Sur la planète, Dieu serait partout : 2,4 milliards de Chrétiens, (dont 800 millions de protestants), 2 milliards de Musulmans (dont 200 millions de Chiites), 1,1 milliards d’Hindouistes, mais autant de « sans dieu » : plus d’un milliard d’incroyants. Le nombre de fidèles colore la géopolitique. Huntington associe les lignes de conflits avec les civilisations, et les civilisations aux religions. « Où est Dieu ? » devient une question politique. Tout autant que dans les pays musulmans, au Japon, au Brésil, aux États-Unis, en Israël ou en Inde, les partis religieux s’affichent. Et pourtant.

La France, comme l’Europe, se convertit peu à peu à l’athéisme. La moitié seulement des Français se déclarent croyants (selon les sondages entre 47 et 51%[1]). Entre 2 et 4% vont à la messe. Moins qu’en Allemagne (58%) mais plus qu’en Tchécoslovaquie. Le continent européen s’athéise.

Nouveauté : les États-Unis aussi. Si 70% des Américains déclarent croire en Dieu, la moitié ne se reconnait dans aucune religion[2].

Capitalisme athée, incroyance chinoise  

Les esprits simples en concluront que la décadence de l’Occident va de pair avec l’abandon de Dieu. La Chine montre l’inverse : 22% de croyants seulement, et encore, si l’on considère le Confucianisme comme une religion. Faudrait-il, au contraire, abandonner les églises pour connaître une croissance de plus de 6% par an ? Le capitalisme 4.0 serait-il athée comme le premier capitalisme fut, selon Max Weber, protestant[3] ?

Le modèle indien ne prend pas le chemin irréligieux chinois: 98% de la population est croyante, la croissance économique dépasse celle de la Chine depuis 2014. Aucun lien donc entre prospérité économique et foi, entre taux de croissance et nombre de fidèles.

Aucun lien entre prospérité économique et foi

Et demain ? En raison de la démographie chinoise, celle de l’Inde, infléchies par celles d’Europe et d’Afrique, des évolutions, non des révolutions, sont à prévoir[4] : le nombre de Chrétiens devrait rester stable, 32% de l’humanité. Celui des Musulmans devrait progresser et rejoindre celui des Chrétiens, grâce à l’Afrique, l’Inde et l’Indonésie. L’Islam sera de plus en plus asiatique, le Christianisme de plus en plus africain (40% des Chrétiens en 2050).   

Aux États-Unis, le catholicisme gagne sur le protestantisme, alors qu’en Amérique latine les Evangélistes gagnent du terrain ; les Musulmans progressent en Europe, (10% en 2050) mais le Christianisme, malgré la répression religieuse, gagne la Chine, qui serait bientôt le premier pays chrétien.

Le nombre d’athées devrait progresser en nombre, mais chuter à 12,5% de la population mondiale, du fait du déclin démographique chinois.

©Olivier Varlan – Twitter

Cette révolution religieuse, le scepticisme mondial.

Est-ce si sûr ? Les projections ne peuvent intégrer les changements dus à l’irréligion et aux conversions. Le fait marquant des deux derniers siècles est la montée du scepticisme religieux, qui gagne tous les continents. Les guerres de l’islam sont des réactions contre cette révolution religieuse qui gagne les têtes par les films, les écoles, les modèles étrangers moins chrétiens qu’athées, ce qui ébranle le pouvoir des mosquées. La pratique religieuse des Musulmans en Europe n’est pas la même que dans les pays arabes, elle décline. Même dans les pays arabes, en Tunisie en Algérie en Irak et même en Iran, la jeunesse prend ses distances.

L’humanité n’a pas besoin de Dieu pour s’entretuer

La carte des religions correspond-t-elle à des lignes de conflits? A l’exception des guerres civiles, les principales guerres ont rarement été des conflits religieux. Les grands conflits planétaires ont eu lieu entre Chrétiens, les conflits actuels prolifèrent au sein du monde musulman. Pour une « croisade », dix guerres civiles, et dix guerres intraeuropéennes. Idem en Islam ou en Asie.

La lecture géopolitique faite à partir de la foi comme les accusations portées contre les religions monothéistes par nature intolérantes, ne correspond à aucune réalité historique. L’humanité n’a pas besoin de Dieu pour s’entretuer.

L’amour de la guerre est si puissant que seule la cruauté de celle-ci y met un frein. Hélas, l’immatérialité des guerres du futur risque de rendre la guerre presque invisible et ses douleurs lointaines. La cause des guerres n’est pas la religion mais le plaisir de la guerre, l’appétit du pouvoir, la libido dominandi. Avec les guerres virtuelles – mais à l’efficacité réelle, la guerre a un bel avenir.

La carte de l’éducation et de la science a un lien direct avec le niveau de vie

Peut-être les chemins de la paix se trouvent-ils dans les vieilles humanités, l’amour de la science et l’éducation, libido sciendi. Peut-être une société moins matérialiste peut-elle se développer non par un surcroit de foi, mais de savoirs. La carte de l’éducation et du respect de la science, contrairement à celle de la pratique religieuse, se superpose à celle du niveau de vie. Le Costa Rica montre ce qu’un pays qui mise sur l’éducation plutôt que sur l’armée peut réaliser en termes de progrès social et démocratique. Ce qui fut emporté du Paradis, n’est-ce pas le goût de la connaissance ?

Peut-être ce siècle serait-il plus « spirituel », en tout cas plus drôle, s’il chassait plus souvent les lieux communs, les abrutissements collectifs, les cris de la foule… Développer le savoir et l’éducation est la seule arme contre la bêtise. Un vœu pieu ? Les dépenses de l’éducation représentent selon la Banque mondiale 4.5% du PIB mondial. En progrès : +0.5% en 20 ans. En baisse, compte tenu du nombre d’enfants. Les dépenses militaires ont augmenté elles aussi: 2.5% du PIB mondial[5]. On ne sait pas où est Dieu mais on croit savoir où est le mal. Que l’appétit du savoir soit toujours plus fort que celui de la domination ! A moins que celui de la domination n’aiguise celui du savoir ?

Laurent Dominati

A.député de Paris

A. Ambassadeur

Président de la société éditrice du site lesfrancais.press


[1] Ifop, septembre 2021 et  Statista Global Consumer Survey, juillet 2021.

[2] Sondage Gallup, mars 2021.

[3] Selon sa thèse bien connue : « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme », 1905. Noter que le « protestantisme » permit de conserver la dîme au lieu de l’exporter à Rome aurait établi un lien plus direct entre protestantisme et accumulation du capital.

[4] Selon le Pew Research Center. https://www.pewforum.org/2015/04/02/religious-projections-2010-2050/

[5] 2000 milliards de $ pour 84.000 M. de $.

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