Molenbeek entre ombre et lumière.

Molenbeek entre ombre et lumière.

Aujourd’hui s’ouvre en France, le procès des attentats du 13 novembre. On le sait, ces actes ignobles ont pris racine dans les faubourgs de Bruxelles à Molenbeek. Cette commune bruxelloise compte comme les autres des Français. Nous avons souhaité partir à leur rencontre.

Pour commencer c’est avec un élu consulaire de terrain très au fait de ce qui se passe dans la capitale des Belges que nous attaquons cette plongée dans Molenbeek. Comme d’autres Français que nous avons rencontrés et qui se sont livrés à nous sans fard il a sa propre vision d’un quartier qui ne laisse personne indifférent.

« Nous organisions souvent nos séminaires européens au « The H » à Bruxelles dans une des salles qui donnent une vue splendide sur la ville. En regardant le panorama nos visiteurs étrangers nous demandaient toujours où se situaient l’Atomium, la Grand place, le Palais du roi… Après les attentats on nous demandait : « on voit Molenbeek d’ici » ?

Jérémy Michel, Président du Conseil consulaire des Français de Belgique.

Symbole mondial des quartiers perdus

Car Molenbeek est devenu depuis novembre 2015 le symbole mondial du quartier perdu, rongé par l’islamisme. Un lieu dangereux situé de l’autre côté du canal qui partage la ville en deux comme dans « le grand fossé » d’Astérix. La sûreté de l’Etat Belge y dénombrait d’ailleurs plus de trente mosquées salafistes. Les principaux inculpés des attentats des terrasses et du Bataclan y ont vécu, grandi, trafiqué ou sont venus préparer sur place leur raid assassin avec d’autres islamistes.

C’est la part d’ombre du quartier que certains combattent avec les armes de la raison : les éducateurs, les professeurs et autres acteurs associatifs qui se mobilisent pour défendre une vision non communautariste de la société et de l’enseignement.

Communautarisme ?

D’autres en revanche font mine d’ignorer le problème ou le minimisent : Certains politiques notamment. L’accusation de clientélisme a été formulée contre Philippe Moureaux. Le Bourgmestre socialiste a régné sans partage de 1992 à 2012 et a été accusé de complaisance envers les islamistes après les attentats. Sa fille Catherine qui a reconquis la commune en 2018 est elle-même accusée à son tour de trop d’indulgence à l’égard de l’islam politique et des associations cultuelles qu’elle soutient et finance.

Elle est à la tête d’une majorité courte au conseil communal et tente de lutter contre la mauvaise image à sa manière. Il est vrai qu’une forte communauté d’origine marocaine et turque vit dans le quartier et que l’islam structure une partie de la vie sociale de cette « ville dans la ville » enclavée dans Bruxelles et qui est forte de 100 000 habitants. Boutiques halal, bars à chichas, lieux de culte plus ou moins officiels, on pourrait se croire à Tanger ou à Istanbul. Mais on est dans la capitale multiculturelle de l’Europe et à deux pas de la Grand’ Place.

Le propos des avocats de Molenbeek présente ses habitants comme des victimes d’une mauvaise réputation exagérée. Quand le terme d’islamophobie n’est pas dégainé.

Françoise, une fonctionnaire européen qui a vécu pendant huit années heureuses sur place nous le dit :

« C’est une infime pourcentage de la population de Molenbeek qui est touchée par l’islamisme. La grande majorité des habitants aspire à une vie calme, plus de prospérité, à la réussite scolaire pour ses enfants. Les habitants de Molenbeek en ont beaucoup voulu aux terroristes et à leurs familles. Celles-ci, même les personnes âgées, ont été obligées de quitter la commune, chassées par l’opprobre publique« .

Françoise, Française et fonctionnaire européen

Un quartier fraternel ?

A côté de Molenbeek la sombre existe en effet un autre quartier fraternel et chaleureux qu’on ne peut réduire à ses enfants perdus partis se former en Syrie ou se faire exploser au pied du stade de France. C’est la partie lumineuse du quartier. Julien y vit depuis onze ans. Il a acheté une maison à l’époque pour avoir suffisamment d’espace pour loger sa famille et pour se retrouver à quelques minutes du centre ville de Bruxelles avec ses théâtres et ses restaurants.

« J’habite à côté du canal, dans ma rue, mes voisins sont flamands, suisses et luxembourgeois. Il y a beaucoup d’artistes qui vivent dans un immeuble. Il y a aussi un immeuble social un peu plus loin, et tout le monde est civil. Depuis les attentats il y a eu une clarification et un recul du voile intégral ou des femmes voilées « en rue ». Il est dommage que la nouvelle municipalité ne travaille pas dans le même sens que la précédente« .

Julien, Français résidant à Molenbeek depuis onze ans

Françoise Schepmans du MR (Mouvement Réformateur) a été vue en effet comme une bourgmestre active pour faire reculer l’islamisme politique. Elle a eu la lourde responsabilité de 2012 à 2018 de représenter une commune pointée du doigt pendant et après les attentats.

L’arrestation de Salah Abdeslam dans le quartier, le 18 mars 2016, avait encore renforcé l’image d’un ghetto islamiste où il était simple de se cacher au nez et à la barbe des autorités. Julien indique une situation politique plus contrastée.

« Les artistes, les classes moyennes (minorités ou pas) et les commerçants sont de plus en plus nombreux. Et ils votent (PTB, écolo, MR) différemment du reste de Molenbeek. Cela insécurise une partie du conseil municipal qui mobilise sa base et fait de la surenchère pour se maintenir aux prochaines élections« .

Julien, Français résidant à Molenbeek depuis onze ans

Clientélisme, insécurité, etc.

« Cela s’était arrêté avec la précédente municipalité est c’est un peu revenu. On le voit dans les subventions, l’attention du conseil municipal suivant que vous soyez un électeur potentiel ou pas ».

Julien, Français résidant à Molenbeek depuis onze ans

Et l’insécurité dans le quartier. Est-elle un fantasme de journalisme ou grossie par l’effet de loupe ?

« On ne sent jamais ni animosité, ni danger quand on se promène dans Moleenbeek. On oublie souvent que les Molenbeekois ont utilisé Schaerbeek pour préparer leurs projets d’attentats. Aucune attaque terroriste, ni incident, n’a eu lieu sur le territoire de la commune. L’islam politique se fait plus discret et depuis les attentats a réellement reculé. Cela se voit également dans les magasins et restaurants. Le style a vraiment changé et beaucoup n’ont rien à envier à ceux du quartier Dansaert au niveau de l’aménagement et de la décoration. Il n’y a plus l’exotisme d’il y a dix ans dans les magasins qu’on aurait pu trouver sur le port d’Agadir ou dans le rif marocain« .

Julien, Français résidant à Molenbeek depuis onze ans

Une vision contrastée se dégage de ces échanges. Nous rencontrons alors Amine, un doctorant Français qui vit sur la commune et possède une formation de science politique. Nous l’interrogerons sur ce procès qui sera incidemment aussi celui de Molenbeek.

« Il est évident que les conclusions du procès seront observées de près et fortement commentées par les habitants de Molenbeek. Si beaucoup craignent les amalgames et souhaiteraient que la sulfureuse commune de Bruxelles-ouest soit également mise sous les feux de la rampe pour d’autres raisons plus valorisantes, il n’y a néanmoins pas de fumée sans feux : dans le cadre des attentats les plus meurtriers perpétrés en Europe par l’organisation terroriste Etat islamique, la logistique des attentats a été en grande partie orchestrée ici par un jeune radicalisé du quartier, Abdelhamid Abaaoud, et le dernier survivant du commando, Salah Abdeslam, est également un jeune Molenbeekois. Au total, la majorité des vingt personnes renvoyées devant la cour d’assises spéciale de Paris pour ce procès historique est née, a grandi et/ou a transité par Molenbeek au cours de son existence. Indéniablement, ce procès sera qu’on le veuille ou non également celui de Molenbeek. Mais aussi celui de l’impuissance chronique des pouvoirs publics locaux / nationaux à endiguer cette lame de fond non pas seulement djihadiste, la partie immergée de l’iceberg, mais également fréro-salafiste, qui occupe ici une place centrale dans la gestion coutumière des « affaires courantes de la cité » depuis plusieurs décennies.« 

Amine, Français et doctorant résidant à Molenbeek

En 2015, le quartier comptait 30 mosquées salafistes. On s’interroge sur une telle concentration. Pour certains cela indique que ce quartier demeure un foyer de radicalisés aujourd’hui. Amine nous explique les mécanismes qui lient les « Frères musulmans » et consorts à la population locale.

« Comme je le disais, la mouvance fréro-salafiste occupe indirectement une place déterminante dans l’organisation de la vie quotidienne des habitantes et habitants de Molenbeek. Quelques dizaines de mètres derrière la « façade gentrifiée » des résidences modernes, cafés et autres épiceries bio agencées tout le long du Canal de Bruxelles entre le musée MIMA et Tour & Taxis par et pour une classe moyenne supérieure cosmopolite, une toute autre réalité régit les codes et les mœurs des habitantes et habitants de Molenbeek. Il suffit de se promener dans la commune à toute heure du jour et de la semaine pour se rendre compte à quel point l’emprise des préceptes de la mouvance fréro-salafiste est omniprésente, que ce soit dans l’offre marchande des commerces, l’accoutrement des gens, la teneur des interactions sociales, la répartition des rôles et responsabilités entre hommes et femmes ou encore les modalités de l’occupation de l’espace public.

Amine, Français et doctorant résidant à Molenbeek

Françoise refuse quant à elle le terme de communautarisme.

« S’il y a un regroupement par communauté il n’est pas forcément volontaire. Je connais des groupes d’expatriés (anglophones ou germanophones notamment) qui vivent en petit cercle, ne pratiquant ni le français, ni le néerlandais… C’est « normal » de se retrouver entre personnes qui parlent la même langue et partagent une même origine, dans un environnement pas toujours perçu comme accueillant… Les enfants ne suivront pas forcément le même parcours que leurs parents« 

Françoise, Française et fonctionnaire européen

Cet échange avec des habitants du quartier aura pointé les dangers du salafisme et sa structuration dissimulée mais aura aussi cassé le cliché d’un quartier entièrement dédié à l’islamisme. Les habitants de Molenbeek pendant le procès des attentats continueront à vivre dans ce quartier où l’on peut être heureux en jetant certainement un oeil discret ou inquiet aux gazettes et reportages télés à charge. Six ans après, l’ombre des attentats plane encore ici… Difficile d’ignorer la plus grande tuerie de l’histoire du terrorisme hexagonal. Ce qui n’empêchera jamais les enfants de jouer et de rire dans les cours d’écoles du quartier et d’ignorer la folie criminelle de certains adultes.

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