Merkel über alles

Merkel über alles

15 ans ! Seuls Poutine et Loukachenko font mieux, encore Poutine a-t-il du laisser la place à Medvedev. 15 ans avec de vraies élections, de vrais rivaux. A tel point que Merkel a annoncé son départ en septembre 2021, déstabilisée par les attaques internes, et sans doute fatiguée : la presse a fait état de tremblements incontrôlés. La popularité d’Angela est au zénith : plus de 86% ! Mieux que Poutine ! Mais elle, c’est vrai. Durant ses quinze années, elle n’est jamais descendue en dessous de 50%.

La nostalgie « Merkel » s’installe alors qu’elle n’est pas encore partie. Pourtant, lors des dernières élections, elle avait réalisé le plus mauvais score de la CDU depuis la guerre et du reconduire une coalition, pour la troisième fois, avec le SPD. Qu’est ce qui explique, à la fois son succès, et son retrait ? 

Nostalgie

De l’extérieur, on retient de ces quinze années des décisions controversées : la relance, puis l’arrêt du nucléaire, l’accueil de plus d’un million de migrants sans avertir ses voisins ni son parti, le sauvetage à l’arraché de la Grèce, le refus, puis l’accord sur un mutualisation des dettes en Europe, le futur avion de combat franco-allemand.

A l’intérieur, la création d’un salaire minimum, un accord sur la retraite à 63 ans après 45 ans de cotisations, le mariage pour tous, ce qui explique une popularité partagée à droite et à gauche de l’échiquier politique, mais aussi une déception sur sa droite, la montée en puissance de l’AFD et une forte contestation interne à la CDU. Ceux qui la poussent vers la sortie sont ses compagnons de route au sein du parti, qui critiquent son tropisme centriste et voient une partie des électeurs conservateurs partir vers l’AFD. 

Super funky

Le centrisme de la chancelière explique donc tout aussi bien sa popularité qu’il pourrait expliquer sa perte. Après tout, il est possible de ne satisfaire ni sa droite, ni sa gauche : Ce fut le cas de Hollande. Le secret de la réussite et de la longévité de Merkel n’est pas là. 

Son style ?  Elle porte les mêmes costumes depuis quinze ans. Seules les couleurs changent, couleurs plus ternes que flamboyantes, comme sa personnalité. « Méticuleuse, lente, pas super funky », selon l’ex premier ministre Jean Marc Ayrault, qui s’y connait sans doute en charisme. « Avec cette coiffure au bol et ses faux airs de fillette attardée »  comme la décrivait un journaliste,  elle n’a jamais prétendu soulevé les foules. Elle ne perce pas l’écran, ses discours sont dénués de tout lyrisme, elle ne prétend à aucun grand dessein, ne pratique ni petite phrase, ni mot d’esprit. Angela Merkel n’a jamais fait peur à personne, n’a jamais fait rire personne, n’a jamais cherché à séduire personne. Elle fait son travail, plutôt bien. « Fiable, honnête, intellectuellement précise, une belle personne »  écrit Barack Obama dans ses Mémoires, ce qu’il ne dit pas d’autres.

De « la fille » à « Mutti » 

Helmut Kohl l’appelait «  Das Mädchen »,  « la fille ». Elle s’en affranchit. Elle continue à faire les courses au supermarché de son quartier, n’a jamais pris d’appartement de fonction, et son discret mari ne fait pas la couverture des magazines. Aujourd’hui, avec la crise du coronavirus, les Allemands l’appellent « Mutti », « Maman ».

Première femme chancelière, première chancelière venu de l’Est, fille de pasteur, divorcée, chimiste, remariée avec un scientifique, sans enfant, elle a été désignée par le magazine Forbes treize années sur quinze comme la femme la plus puissante du monde. Mieux que Ronaldo et Messi. Elle a connu quatre présidents français, quatre présidents américains, plus de britanniques et d’italiens encore. Sans compter les rivaux de la CDU et du SPD qu’elle a avalés.

Qu’est-ce que les Allemands lui trouvent ? Calme, posée, prévisible, sérieuse, elle serait la chancelière des crises. En 2005, quand elle arrive au pouvoir, Français et Néerlandais ont rejeté la Constitution Européenne. En 2008, c’est la crise financière. Puis la crise grecque. Puis la crise migratoire. Puis la crise ukrainienne. Puis celle de Crimée. Maintenant celle du coronavirus. 

Partage du pouvoir

A vrai dire, le pouvoir en Allemagne n’est pas aussi concentré et personnalisé qu’en France. La chancelière dirige toujours un gouvernement de coalition, trois fois avec le SPD, adversaire historique, une fois avec les Libéraux, avec un programme négocié pied à pied. 

Elle compose avec des gouvernements qui ont leur administration propre dans chaque Land. Les mesures les plus controversées sont d’ailleurs celles qu’elle a prises seule : abandon du nucléaire et accueil des réfugiés. Sa capacité de résistance et sa longévité viennent aussi de là : l’exercice du pouvoir est aussi un partage du pouvoir. La chancelière sait s’adapter et changer d’avis.

L’Allemagne n’a jamais été aussi forte

Mais cela n’est pas suffisant. Le pragmatisme n’est reconnu qu’à ses résultats. La réponse est là : L’Allemagne n’a jamais été aussi forte et aussi respectée que sous Merkel. Du point de vue économique, le succès est remarquable. Le chômage est au plus bas ; les exportations insolentes. Les budgets sont en excédents, elle peut puiser dans ses réserves pour faire face à la crise sanitaire, – et aider l’Europe. 

Du point de vue démocratique, de la justice, des libertés, l’Allemagne est en haut de l’affiche, avec les pays scandinaves. Du point de vue social, elle fait envie. Du point de vue sanitaire aussi : la gestion de la crise est un modèle de sobriété et de réussite relative : le nombre de décès par habitant (184, 4 fois moins qu’en France : 755) est un des plus bas d’Europe, sans confinement excessif. Ce qui permet à l’économie de n’avoir chuté que de 5%, moitié moins qu’en France. Tout cela n’est peut-être pas du au hasard. 

Une autorité à rebours du complexe du mâle dominant 

L’Allemagne est un des pays les mieux gérés du monde. Peut-être ne le doit-elle pas qu’à Merkel. Mais peut-être le lui doit-elle quand même un peu. Cela ne veut pas dire que qu’elle ne s’est jamais trompée, ni que tout est parfait en Allemagne. Les Allemands semblent avoir trouvé les niveaux de réponse les mieux adaptés à une société complexe, et elle fait partie de la réponse depuis quinze ans. 

Aujourd’hui, en Europe, Trois femmes tiennent les leviers de pouvoir les plus importants : Angela Merkel, Ursula von der Leyen, et Christine Lagarde. Trois styles différents, qui ont un point commun : pas d’esbroufe, pas de lyrisme, pas de promesse. Pas de séduction non plus : l’inverse d’Evita Peron, des caudillos, des leaders, des guides suprêmes et des « hommes forts », l’inverse du populisme, de l’autoritarisme et des certitudes vite démenties. A rebours du complexe du mâle dominant, en somme. Et çà marche. 

Serait-ce la nouvelle martingale de l’exercice du pouvoir dans une société complexe et un monde chaotique ? Encore faut-il trouver une Merkel, l’espèce est rare.  

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