Macron et Napoléon

Macron et Napoléon

Comment commémorer le bicentenaire de la mort de Napoléon sans fausse note ? C’est un enjeu pour le président de la République, ce mercredi 5 mai. Plutôt que de « célébrer Napoléon », mieux vaut « commémorer, enseigner son histoire », suggère notamment l’historienne Natalie Petiteau. Un article de notre partenaire Euractiv.

Un exercice délicat pour Emmanuel Macron

Commémorer le bicentenaire de la mort de Napoléon ? L’exercice est délicat pour Emmanuel Macron, qui s’y pliera ce mercredi 5 mai au matin. Car le personnage est clivant. Il a ses adorateurs et ses pourfendeurs. Il anime les passions. Faut-il même commémorer Napoléon ?  Bien sûr ! Dans un pays qui a la ‘commémorite’ aiguë, on ne peut pas ne pas commémorer Napoléon   ​estime la professeure d’histoire contemporaine à l’université d’Avignon Natalie Petiteau, autrice de plusieurs livres sur Le Premier Empire.  C’est un grand nom de notre histoire. Il est le fondateur de la France contemporaine, celui qui a enraciné la Révolution française. 

Les Français eux-mêmes  ne comprendraient pas  ​qu’on s’en détourne, pense le politologue Frédéric Dabi, directeur général de l’Ifop. Ils ont, certes, d’autres soucis en ce moment, mais ils ont aussi  la passion de l’histoire de France ​. Et même si, sur les réseaux sociaux bruissent d’oppositions fortes contre cette commémoration,  celles-ci sont en réalité très minoritaires. Les réseaux sociaux ne sont pas la France. 

« Gare aux anachronismes »

Napoléon est quand même, entre autres, celui qui a rétabli l’esclavage et fut, comme l’a dit la ministre déléguée en charge de l’Égalité, Élisabeth Moreno,  le plus grand misogyne ​. Agacement de l’historienne :  Attention aux anachronismes ! On juge Napoléon au prisme des cadres de pensée d’aujourd’hui. On accuse Napoléon d’avoir fait des femmes d’éternelles mineures. Sauf qu’à l’époque, hormis quelques dizaines de révolutionnaires et féministes, personne ne songeait à leur donner des droits Idem pour l’esclavage :  Il y a tout un lobbying à l’époque pour son rétablissement. Tout un chacun considère alors qu’il existe une hiérarchisation des races.

« Enseigner l’histoire plutôt que célébrer Napoléon »

Plutôt que de  célébrer Napoléon ​, mieux vaut  commémorer son histoire, l’enseigner, s’en souvenir ensemble ​, dit Natalie Petiteau. En somme,  faire un discours d’historien ​. Un chef d’État peut-il le faire ?  Il faudrait un temps que n’offre pas un discours de Président !  répond l’historienne. Mais  il faut oser aller à contre-courant à la fois de la légende noire et de la légende dorée ​.  Il faut prendre en compte toutes ses facettes, sans oublier l’homme de paix sous le Consulat, celui qui modernise l’administration, qui enracine l’égalitarisme social issu de la Révolution etc. Replacer l’homme dans son contexte, et accepter les nuances. 

 Les Français ne supportent plus une forme de repentance perpétuelle, qui consisterait à ne voir en Napoléon qu’un boucher, un assassin, un salaud, un raciste… abonde Frédéric Dabi.

« L’historien, psychanalyste de la société »

Les commémorations ont des vertus :  L’historien est le psychanalyste de la société. Il aide une société à faire avec son passé. Macron l’a très bien compris en sollicitant Benjamin Stora pour faire la lumière sur l’Algérie, et Vincent Duclert, grand spécialiste du génocide, à propos du Rwanda ​, constate Natalie Petiteau.

Les commémorations font du bien à l’âme des Français, surtout dans les périodes chahutées : 66 % pensent que la France est en déclin.  Dans ce contexte, commémorer une grande figure, même controversée, est un élément de réassurance forte,  note aussi Frédéric Dabi ​C’est réactiver cette image de la France en grand. Les commémorations cimentent, elles aident à retrouver des racines communes. Ne pas avoir honte du passé pour ne pas avoir peur de l’avenir.

Un outil de communication

Commémorer, c’est  faire société ​, mais c’est aussi un outil de communication.  La commémoration fait partie de la panoplie et de la geste présidentielle pour s’inscrire dans une histoire commune, décrypte le politologue Frédéric Dabi. ​Ce n’est pas forcément de la récupération En évoquant Napoléon, Macron peut, entre les lignes, parler de lui-même. Car il y a des  ponts  ​entre les deux hommes.  Napoléon accède au pouvoir très jeune et très rapidement. Et c’est déjà un homme de la synthèse, du ‘en même temps’ ​, remarque Natalie Petiteau.  Napoléon disait  ​ :  Je ne suis ni bonnet rouge (je ne porte pas le bonnet phrygien de la Révolution) ni talon rouge (en référence aux chaussures des aristocrates)…  ​Dans cette logique, il n’est pas exclu que Macron,  par petites touches ​, évoque aussi le volontarisme de Napoléon, son énergie, son réformisme…

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