Comme quelques journalistes de la rédaction, je partage avec vous le livre que j’ai choisi pour m’accompagner en ce week-end qui refermait déjà le premier mois estival. J’ai choisi « Les boomers se rebiffent » de Guy Baret, un ancien éditorialiste du Figaro, né en 1946, un pur « boomer ». Il a publié le mois de juin dernier un contre-réquisitoire enlevé pour défendre sa génération. L’occasion de regarder froidement ce que les choix des années 1980 coûtent aujourd’hui à la France et pourquoi la fracture entre les boomers et leurs enfants ne se réglera ni par la nostalgie, ni par la chasse aux vieux.
Un contre-réquisitoire joyeux
Le titre est un uppercut, le sous-titre un calembour : Les boomers se rebiffent — La cerise sur le gâteux. Publié aux éditions du Cerf en juin 2026 (200 pages, 19,90 €), l’essai de Guy Baret assume dès la couverture son registre, celui du pamphlet ironique plutôt que de la démonstration académique.
L’auteur est lui-même de la cohorte incriminée. Né en 1946, « enfant de la Libération », diplômé de philosophie et de théologie, Guy Baret a été journaliste et éditorialiste une trentaine d’années, principalement au Figaro et à Madame Figaro, avant de signer une douzaine d’ouvrages, souvent d’inspiration catholique. Il se présente aussi comme le dernier parolier de Thierry Le Luron, et revendique depuis longtemps l’humour comme arme contre les idées reçues.
Le point de départ du livre est original, c’est un procès où on reproche aux personnes nées entre 1946 et 1964 d’avoir « tout eu et tout gâché » : les Trente Glorieuses, le plein-emploi, l’accès facile à la propriété, des retraites confortables… Et, en héritage, de laisser une planète abîmée, une montagne de dettes et la peur du lendemain. L’ouvrage cite nommément François Bayrou, qui avait déclaré sur TF1 fin août 2025 que la dette servait « le confort de certains partis politiques et pour le confort des boomers ».
La riposte de Baret tient en une phrase, livrée à RCF: « Ce n’était pas mieux avant, c’était même pire. » Suit une démolition en règle du mythe des Trente Glorieuses. Des semaines de plus de quarante heures, des congés comptés, des logements « sans salle de bains ni toilettes » jusque dans les années 1970. « Aucun des millennials qui se plaint aujourd’hui n’accepterait ces conditions-là », tranche-t-il. Il rappelle la conscription et la guerre d’Algérie, le vin servi dans les cantines scolaires jusqu’en 1956, les deux-roues sans casque. Et la condition féminine : il faut attendre 1965 pour qu’une femme puisse ouvrir un compte bancaire sans l’accord de son mari, quand « les salaires étaient officiellement d’un tiers inférieur pour les femmes que pour les hommes ».
Sur le fond, sa thèse est que la croissance ne fut pas un privilège mais un travail : « Si nous avons eu le plein emploi et la croissance, c’est parce que nous avons hérité d’une France en ruine après la guerre. » Sur l’écologie, il invite à ne pas « projeter sur le passé ce que l’on sait aujourd’hui », quand la priorité des années 1950 était de sortir des familles des bidonvilles. Le livre se referme sur un chapitre en forme de « Je me souviens » à la Perec.
Reste que la critique la plus attentive de l’ouvrage, celle de Gilles Berrut salue un texte « tonique et salutaire », « vif, cultivé, drôle », tout en relevant qu’il privilégie « la verve à la démonstration » et avance des chiffres « sans toujours d’appareil critique ». C’est précisément là qu’il faut prendre le relais.

Ce que disent les comptes
Le procès en irresponsabilité ne vient pas des réseaux sociaux, il vient de Bercy. En avril 2026, Éric Lombard, ministre de l’Économie de décembre 2024 à octobre 2025, déclarait sur France Culture : « Nous finançons les retraites et la santé des boomers, payées par leurs enfants et leurs petits-enfants. C’est une honte ». Et en effet, les ordres de grandeur donnent le vertige. La dette publique atteignait 3 460,5 milliards d’euros fin 2025, soit 115,6 % du PIB, contre 112,6 % un an plus tôt, elle a franchi les 3 500 milliards au premier trimestre 2026, à 117,5 % du PIB, alors qu’elle pesait environ 20 % du PIB en 1980. Du côté du déficit public ? Il s’est établi à 152,5 milliards en 2025, soit 5,1 % du PIB
Et dans cet ensemble, les retraites pèsent lourd. La France y consacre 422,2 milliards d’euros en 2025, soit 14,1 % du PIB (analyse du rapport COR 2026). La Cour des comptes soulignait déjà, dans sa communication de février 2025, que ce niveau représente « quatre points de PIB de plus que l’Allemagne ». Mais où est Le point d’origine du décrochage ? On le connait, il est daté. Élu en 1981 avec le soutien massif des baby-boomers, François Mitterrand abaisse l’âge légal de 65 à 60 ans, une décision dont le think tank Telos rappelle qu’elle a privé le système des réserves qu’il aurait pu accumuler, et que le taux d’activité des 60-64 ans « vient à peine de retrouver son niveau de 1975 ». Suivront, dans les années 1990, la massification des préretraites.
La démographie a fait le reste. Le rapport entre cotisants et retraités est passé de 4,29 en 1965 à environ 1,7 en 2021, et devrait tomber à 1,4 en 2070. La Cour des comptes projette un déficit du système de retraites de l’ordre de 15 milliards en 2035 et de 30 milliards en 2045, avec, à cette échéance, une dette accumulée de plus de 300 milliards pour le seul régime général. Le rapport du COR de juin 2026 est plus sombre encore : révisant son hypothèse de fécondité de 1,8 à 1,45 enfant par femme, il porte le déficit projeté à 2,4 % du PIB en 2070. Certains économistes estiment même que le déficit affiché est trompeur. Pour Gilles Raveaud, une fois réintégrées les subventions de l’État, des collectivités et des hôpitaux, le « véritable déficit » atteindrait au moins 50 milliards d’euros.
Enfin, le facteur aggravant n’est pas le vieillissement en soi, mais l’incapacité chronique à le traiter. Le plan Juppé de 1995 échoue devant la rue ; la réforme systémique de 2019 est enterrée ; celle de 2023, arrachée à 64 ans, est suspendue en octobre 2025 par Sébastien Lecornu jusqu’à la présidentielle de 2027, l’âge légal étant gelé à 62 ans et 9 mois. Trente ans de reports, dont la facture ne disparaît pas : elle se déplace.
Ni bouc émissaire, ni innocents
Sur un point, Guy Baret a raison, et les chiffres le confirment : les boomers n’ont pas traversé un long fleuve tranquille. Le baril de pétrole quadruple entre octobre 1973 et janvier 1974) ; l’inflation française grimpe de 6,2 % en 1972 à 13,6 % en 1980 tandis que le chômage ; le cap du million de demandeurs d’emploi est franchi dès 1975. Quant à la fameuse « propriété facile », elle s’achetait avec des taux d’emprunt supérieurs à 15 % au début des années 1980.
Aussi, force est de constater qu’ils ne sont pas non plus les rentiers égoïstes de la caricature. Les transferts financiers entre ménages représentaient 37,7 milliards d’euros en 2017, dont 14,5 milliards dirigés vers les enfants, petits-enfants ou beaux-enfants, contre 2,2 milliards seulement vers les ascendants. Les ménages de 55-59 ans sont les premiers contributeurs, avec 178 euros par mois en moyenne. La solidarité intergénérationnelle existe : elle est privée, familiale, et donc profondément inégalitaire.
Mais l’écart de situation, lui, est mesurable. En 2024, le taux de pauvreté des retraités s’établissait à 10,4 %, quand celui de l’ensemble de la population atteignait 15,4 %, son plus haut niveau depuis 1996. Le patrimoine moyen des ménages retraités dépasse de 63 % celui des ménages actifs. Au premier trimestre 2026, le chômage frappait 21,1 % des 15-24 ans contre 5,1 % des 50 ans et plus. L’âge du premier emploi stable est passé d’environ 20 ans en 1975 à 27 ans aujourd’hui tandis que celui de la primo-accession atteint 36,5 ans. Le vrai handicap n’est donc pas générationnel, il est temporel : la France a organisé un transfert de charge de 2000 à 2100.
Quelles pistes pour le corriger sans opposer les âges ? La Cour des comptes a chiffré les leviers disponibles. Reculer l’âge d’ouverture des droits à 65 ans rapporterait jusqu’à 8,4 milliards en 2035, et 17,7 milliards à l’ensemble des finances publiques. Allonger d’un an la durée d’assurance dégagerait 5,2 milliards, un point de cotisation supplémentaire entre 4,8 et 7,6 milliards, une sous-indexation d’un point des pensions 2,9 milliards par an. Aucun n’est indolore, et la Cour se garde d’en recommander un.
Une piste plus structurelle est souvent négligée : la transmission. On hérite aujourd’hui vers 50 ans, contre 42 ans en 1980, et ce sera 58 ans en 2050 ; les sommes transmises représentent désormais 19 % du revenu des ménages, contre 8 % en 1980. Autrement dit, le patrimoine arrive au moment où l’on en a le moins besoin. Le Conseil d’analyse économique plaide pour une refonte : taxer le flux cumulé reçu tout au long de la vie plutôt que chaque transmission isolée, aligner les barèmes et resserrer les niches, afin de financer des transferts plus précoces vers les jeunes actifs. Une solidarité qui ne passerait plus seulement par la chance d’être bien né.
Retraites, climat : deux fois la même dette
Alors, au final, que reprochent les générations X et Y aux boomers ? Ce n’est pas d’avoir vécu. C’est de n’avoir pas décidé. Le parallèle avec le climat est saisissant, parce qu’il obéit à la même mécanique. Le premier rapport d’évaluation du GIEC date de 1990 ; la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques est signée en 1992 à Rio. Trente ans plus tard, le rapport Pisani-Ferry/Mahfouz évalue à 66 milliards d’euros par an d’ici 2030 le surcroît d’investissement nécessaire à la transition, dont 25 à 34 milliards de dépenses publiques supplémentaires. Dans les deux cas, le diagnostic était posé une génération avant l’action, dans les deux cas, l’ajustement différé se paie plus cher, dans les deux cas, il est acquitté par ceux qui n’ont pas voté les reports.
Sur les réseaux sociaux, cela se traduit par la « chasse aux vieux », un ressentiment brutal et parfois indigne. Guy Baret a raison de le refuser, et son livre rend leur épaisseur humaine à des « accusés sommés de se taire ». Mais la nostalgie n’annule pas l’arithmétique. Les boomers n’ont pas comploté contre leurs enfants : ils ont, comme tous les électorats, préféré les décisions faciles, et le système politique français leur a donné raison pendant quarante ans.
Le vrai clivage n’oppose donc pas 1950 à 1985. Il oppose ceux qui décident aujourd’hui à ceux qui paieront demain et cette frontière-là traverse toutes les générations, y compris celle qui se rebiffe.







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