Le Royaume-Uni, le pays malade de l’Europe

Le Royaume-Uni, le pays malade de l’Europe

Le Brexit était censé redonner du lustre au Royaume-Uni, du moins pour ses instigateurs. Plus de six ans après le vote et deux ans après sa mise en œuvre effective, ces espoirs ont disparu. 

Le pays a connu une crise politique sans précédent avec trois Premiers Ministres en trois mois en 2022. L’inflation est l’une des plus élevées de l’OCDE et la récession s’annonce brutale. À la différence des Européens du continent, la population britannique n’a pas bénéficié d’une protection face aux augmentations des prix de l’énergie. 

Un pouvoir d’achat inférieur à celui de 2008

Le pouvoir d’achat des ménages est en forte baisse, au point d’être inférieur à son niveau de 2008. Une succession de grèves perturbe les chemins de fer, les écoles et même les hôpitaux. Le National Health Service, qui fait l’objet d’un véritable culte Outre-Manche, rencontre des problèmes croissants. Des millions de personnes attendent d’être soignées dans les hôpitaux. L’accès aux soins devient de plus en plus complexe en raison des pénuries de médecins. 

La menace d’une crise immobilière se transformant en crise financière est de plus en plus pronostiquée. Les prêts hypothécaires qui sont la norme au Royaume-Uni pourraient mettre en danger de nombreux établissements financiers. De nombreux ménages peinent à rembourser leurs échéances. Les demandes auprès des banques alimentaires auraient augmenté de plus de 50 % en un an. Depuis 2016, l’investissement est en baisse et l’inflation plus élevée qu’elle ne l’est au sein de l’Union européenne. La main-d’œuvre, qualifiée ou autre, est rare. Les agriculteurs perdent leurs récoltes faute de travailleurs. Les exportations de fromages britanniques ont chuté car, dans toute la Grande-Bretagne, les formalités administratives induites par le Brexit conduisent certaines entreprises à abandonner les marchés européens. 

Marginalisé sur la scène internationale

En 1975, lors du précédent référendum, la population avait majoritairement voté pour l’Europe symbole de croissance et de dynamisme. En 2016, une majorité a opté pour le repli tout en espérant gagner en prestige international. Quatre ans plus tard, le pays apparaît marginalisé sur la scène internationale. Contrairement aux espoirs des partisans du Brexit, l’Union européenne n’a pas explosé après le départ du Royaume-Uni. La question de l’immigration comme celle du pouvoir d’achat n’ont pas été réglées par enchantement avec la sortie de l’Union. 

Le Brexit, une crise institutionnelle 

Jusqu’au Brexit, le Royaume-Uni se caractérisait par son flegme, par la modération de ses débats politique et par l’esprit de consensus. Si des tentations révolutionnaires avaient vu le jour au début du XIXe siècle et fascistes dans les années 1930, elles furent rapidement circonscrites. La dernière grande crise institutionnelle remontait au 10 décembre 1936, jour où Edward VIII annonça son abdication à la radio. 

Le Brexit a créé une véritable rupture au sein de la vie politique britannique. Le mensonge est devenu alors une arme de combat politique, ce qui n’était pas le cas auparavant. Boris Johnson a promis monts et merveilles avec le départ de l’Union européenne, accusée de piller le Royaume-Uni de ses richesses. Les tenants du départ du Royaume-Uni de l’Union voulaient solder la période Tony Blair/David Cameron sans pour autant vouloir le gérer. La succession rapide de Premiers Ministres ressemble aux crises gouvernementales de la IVe République incapable de mettre un terme à la décolonisation. 

Le vote contre l’Europe est également la conséquence de l’absence de réformes institutionnelles et de vision stratégique de la part des gouvernements qui se sont succédés depuis une quarantaine d’années. Le statu quo a été privilégié que ce soit par rapport à l’euro ou en matière de décentralisation. Le gouvernement de Tony Blair n’a pas eu le courage d’avancer sur le dossier de l’intégration monétaire quand l’opinion y semblait favorable, ni intégré la montée en puissance des mouvements nationalistes en Ecosse ou en Irlande du Nord. Une majorité de la population pense actuellement qu’à moyen terme, le Royaume-Uni disparaîtra. 

Le Brexit, un héritage de la Seconde Guerre mondiale 

Le rejet de la Commission de Bruxelles par les Britanniques vient de loin. Margaret Thatcher a initié le mouvement dès les années 1980 en dénigrant en permanence Bruxelles. En jouant sa réélection sur la tenue d’un référendum, David Cameron a décidé de faire de l’Europe la variable d’ajustement électoral. Le sentiment de déclin qui parcourt une grande partie de la société britannique a donné aux populistes les arguments pour la sortie de l’Union. Plus de 40 % des parents estiment que leurs enfants ont moins de chance de vivre correctement qu’eux quand ce taux était inférieur à 20 % dans les années 1970. Au-delà des aspects sociaux, le Royaume-Uni n’en finit pas de solder la fin de la Seconde Guerre mondiale. Considérant à juste titre, qu’il est le premier des gagnants en ayant été du début jusqu’à la fin le pays qui a résisté et vaincu Hitler, il ne supporte pas de ne pas être considéré comme une grande puissance à l’égal des Etats-Unis. Être associé à des pays vaincus et de poids bien inférieur au sein de l’Union générait un sentiment d’amertume. 

L’axe franco-allemand était perçu comme une incongruité outre-manche. Pour l’auteur irlandais Fintan O’Toole, « l’Angleterre ne s’est jamais remise de gagner la guerre ». Selon lui, le Brexit était « le dernier combat de l’Angleterre impériale » à la nuance près que ce pays n’avait pas eu beaucoup d’états d’âme pour abandonner son Empire. Le livre « The Strange Survival of Liberal Britain », de Vernon Bogdanor du King’s College de Londres cite une enquête menée auprès des Britanniques en 1951, au moment de la fin de l’empire. La moitié des répondants n’ont pas pu nommer une seule colonie. Pour les Anglais, la page était tournée. En revanche, la victoire de 1945 constitue un marqueur fort de l’histoire contemporaine anglaise. 

La démocratie britannique en absence de renouvellement 

La démocratie britannique est bloquée par son élitisme. Contrairement aux Etats du continent, le renouvellement de la classe politique est lent. Celle-ci est dominée par quelques écoles comme Eton, Oxford ou Cambridge. 

Le système éducatif britannique est le plus inégalitaire d’Europe, la mixité sociale en étant absente. Dans les écoles ouvertes à toutes et tous, le niveau de l’éducation est en forte baisse. Un quart des enfants de 11 ans est incapable de lire correctement. Avec la France, le Royaume-Uni est le pays ou la proportion de jeunes de moins de 25 ans sans emploi ou sans formation est la plus élevée au sein de l’OCDE. 

La fin de l’illusion de la spécialisation financière 

Les responsables du Royaume-Uni ont réussi à masquer les faiblesses de l’économie par la croissance de la place financière. Le krach financier de 2008 a mis un terme à ce processus. La sortie de l’Union n’a pas permis à la City de conserver son rôle de place offshore de l’euro. La valorisation du marché des actions est désormais inférieure à celle de Paris. Le pays paie l’étroitesse de son secteur productif. Il est le plus désindustrialisé d’Europe, devant la France. S’il créait un grand nombre d’emplois, c’était au profit des travailleurs immigrés qui occupent une part croissante des postes en bas et en haut de l’échelle. 

La part des Britanniques vivant des prestations sociales n’a guère diminué depuis une trentaine d’années. Le pouvoir d’achat en-dehors de Londres et des grandes agglomérations diminue également depuis le début des années 2000, justifiant l’idée d’un pays à deux vitesses. La rigueur thatchérienne qui a surtout pris la forme de baisses d’impôts a débouché sur une forte augmentation de la dette publique. Le déficit commercial s’est accru au fur et à mesure de la désindustrialisation, mettant en danger la livre sterling. Il impose aujourd’hui un freinage de la demande intérieure et une austérité que la population récuse. 

Autrefois connu pour le slogan de Winston Churchill « I have nothing to offer but blood, toil, tears and sweat », le Royaume-Uni est en voie d’adouber celui des punks « no future », à moins que cela ne soit celui des Rolling Stones « I can’t get no satisfaction ».

Auteur

  • Philippe Crevel

    Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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