Le futur porte-avions ne doit pas être un coup d’épée dans l’eau

Le futur porte-avions ne doit pas être un coup d’épée dans l’eau

Emmanuel Macron a annoncé que le futur porte-avions qui remplacera le Charles de Gaulle à l’horizon 2038 sera à propulsion nucléaire. Une telle décision était attendue puisque le Charles de Gaulle partira à la retraite vers 2040 et qu’il faudra au moins une quinzaine d’années pour mettre à l’eau son successeur, pas avant 2035 au plus tôt. Le choix était double : Faut-il maintenir un porte-avion au sein des Forces armées ? Quel mode de propulsion choisir, fuel ou nucléaire ?  

Un navire à propulsion conventionnelle peut être prêt trois ans avant un bâtiment à propulsion nucléaire. Celle-ci est plus chère d’environ 15 à 20 %, mais elle permet d’avoir un navire en permanence à la mer en dehors des grandes rénovations, tous les dix ans. 

Le choix de la propulsion nucléaire

Avec un déplacement de 42 000 tonnes à pleine charge, long de 261 mètres, haut de 75 mètres, équipé de deux réacteurs (similaires à ceux des sous-marins nucléaires), le Charles-de-Gaulle est une référence. Son équipage compte 1950 marins (15% de femmes). Il peut emporter une quarantaine d’appareils et assurer 100 vols par jour. Il a été déployé pour des opérations en Afghanistan, en Lybie, en Syrie et en Irak, notamment contre Daech.

Peu de pays sont équipés de porte-avions ou porte aéronefs dans le monde. Avec un porte-avions et 3 porte-aéronefs Mistral (hélicoptères), la France est le deuxième pays le mieux équipé, derrière les Etats-Unis, qui possèdent 19 navires de ce type, dont 11 porte-avions. La Chine en possède deux, un troisième est en construction. Enfin le Royaume-Uni  a inauguré le Queen Elizabeth en 2014. La Russie en possède un également, tout comme l’Inde. Seulement six pays ont actuellement des porte-avions et dix pays possédant des porte-aéronefs.

La France en haut de l’affiche

Le prochain porte avion de nouvelle génération (PA-NG) sera donc l’élément majeur de la marine de 2040 à 2080. Le coût de construction s’élève à sept milliards d’euros au minimum, avec des coûts de fonctionnement estimés à 200 millions par an, sans compter les travaux de rénovation. Ceux du Charles De Gaulle ont duré 18 mois et ont coûté 1,3 milliard d’euros.

La conception de ce prochain navire n’a pas commencé, mais elle devra intégrer des éléments déjà connus. Il devrait être une fois et demi plus grand et permettre appontage et décollage en même temps. Il accueillera l’avion du SCAF (système de combat de l’avion du  futur), lancé avec l’Allemagne en 2017, qui remplacera le Rafale.  Comme les futurs appareils seront plus lourds, 35t vs 25t, les catapultes seront plus longues (90m au lieu de 75m) et électromagnétiques, que fabriquent les Américains. 

Le choix de la propulsion nucléaire semble logique. C’est une filière technologique de haute technologie, qui pourrait être utilisée dans le civil. Du point de vue militaire, elle offre des avantages considérables : amplitude, durée du voyage, trace thermique, ravitaillement en carburant, dépendance logistique, indépendance de la situation géopolitique liée au pétrole. 

Même si le coût d’un navire à propulsion nucléaire est plus élevé (et son démantèlement aussi) , sur une durée de vie, il n’est pas certain qu’il soit plus cher si l’on doit compter les ravitailleurs nécessaires à un bateau classique.

Un porte-avion pour quoi faire ? 

Pour autant, la réflexion de fond est celle de son utilité stratégique et militaire.

Le porte-avion est l’élément central des marines de guerre depuis la seconde guerre mondiale. Son emploi stratégique et militaire n’a pas beaucoup évolué depuis les années 60. Outil de projection et de déploiement de forces incomparable, il permet de frapper des cibles profondément à l’intérieur des terres, s’affranchissant de bases ou du contrôle de pays tiers. 

Du point de vue naval, aucun bâtiment n’a son équivalent. 

L’importance de la mer et des échanges maritimes implique une « navalisation »  accrue des forces armées. Les principaux Etats accroissent leurs investissements dans la force navale: Etats-Unis, Chine surtout, mais aussi Royaume-Uni, Japon, Inde.  Le porte avion, base navale mobile, est au cœur d’un ensemble de communications et d’actions, des satellites aux commandos. 

Concept dépassé, cible facile ?   

Pourtant, il peut aussi être vu comme un concept dépassé ou en voie de l’être. 

Sa capacité de frappe reste limitée et nécessite une force de protection importante. Cible majeure, sa vulnérabilité augmente avec les nouveaux missiles. La destruction d’un porte avion aurait un impact militaire et politique irrattrapable. Surtout s’il n’y en a qu’un et qu’il faut quinze ans pour le construire. Cela oblige à mobiliser une force de protection et un réseau d’alliance qui en limite aussi l’usage. L’indépendance stratégique qu’il offre reste donc relative. 

D’autre part le budget que représente un porte avion, pendant soixante ans, pourrait être utilisé pour d’autres équipements, militaires ou non. 

Les Etats-majors  considèrent que les économies réalisées sur la construction d’un nouveau porte avion ne sont pas reportées sur d’autres investissements militaires. Pour eux, la construction d’un porte avion signifie un engagement de longue durée dans les forces navales. Ils ont raison : un porte avion suppose une flotte, une aviation, des investissements en missiles, communication, satellites, etc…

Un budget engagé pour soixante ans 

Un tel engagement revient donc à fixer un niveau d’excellence pour les forces navales, et donc pour le budget militaire. Il s’agit d’envoyer un message, selon lequel la France restera une puissance navale et militaire de premier plan. Pourtant, personne n’en sait rien. 

Tout d’abord parce que la puissance militaire n’est qu’une résultante de la puissance économique. L’affaiblissement durable de la France comme puissance économique ferait du prochain porte avion un beau reste. L’économie allemande mesure désormais 1.5 fois l’économie française. Ce qui explique qu’avec un effort moindre par rapport à son PIB, le budget militaire allemand sera bientôt supérieur au budget français.

Si l’on additionne les couts de la dissuasion nucléaire et ceux du porte avion, le budget de la défense pourrait vite être contraint. 

D’autre part le concept du porte avion peut être balayé demain, comme l’ont été les cuirassiers d’hier. Qui peut affirmer le contraire ? Et si les nouvelles armes à développer étaient celles qui permettaient de prendre possession d’un porte avion ? Plusieurs auteurs de science fiction ont été missionnés par le ministère pour imaginer les guerres et menaces futures. Bon réflexe. Car si le futur porte avion ne devait être là que pour assurer le prestige de la France, il deviendra plus dangereux qu’utile.

Il est donc souhaitable de garder en tête ce qui a été fait avec l’Allemagne dans l’aviation, et essayer de le reproduire dans les autres composantes de notre stratégie de développement industriel et militaire. 

Autres menaces, autres armes

Penser en termes d’alliance, en systèmes d’armes globaux, en capacités d’adaptation et de production est évidemment moins simple que de s’engager sur la réplique, aussi moderne puisse-t-elle être, de l’existant. 

Espace, cybersécurité, guérillas, terrorisme, les menaces auxquelles la France aura à faire  ne sont pas celles auxquelles un porte avion peut répondre. 

Le porte-avion est donc un atout diplomatique, autant pour des adversaires, que pour nos alliés, actuels ou potentiels. Aucune puissance classique ne menace aujourd’hui la France. De façon certaine, l’Allemagne restera l’allié principal de la France, avec l’Italie et le Benelux. Toute perspective stratégique doit être développée avec elle; de la production au développement de systèmes d’armes.  

Un chemin a été parcouru dans le domaine de l’aéronautique, du spatial, des chars. La marine viendra. Il faudra concevoir le prochain porte avion pour que l’Europe en ait au moins deux à disposition, et que les industries européennes soient associés pour concourir à ce devrait être un système d’armes global.

D’autant qu’à un moment ou à un autre, l’Europe s’apercevra qu’elle n’existe que si elle gagne la capacité de se défendre. Le Fonds européen de défense vient d’être doté de 7 milliards d’euros. Un premier pas significatif. D’ici soixante ans, qu’en sera-t-il ? Pour un budget de défense à l’échelle européen, un porte avion à propulsion nucléaire, c’est le minimum. 

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