Le crime, ce virus qui grandit avec l’épidémie.

Le crime, ce virus qui grandit avec l’épidémie.

En Italie, il y a presqu’un an déjà, le gouvernement italien s’inquiétait de l’extension de la Mafia, qui, avec l’épidémie, prêtait de l’argent aux entreprises et aux particuliers en difficulté à cause de la coronacrise. 30 milliards d’euros auraient été ainsi infusés l’an dernier dans des entreprises désormais contrôlées par le crime organisé. Les mafias, notamment la Ndrangheta, investirent dans la santé, le traitement des déchets hospitaliers, les masques, les médicaments, vrais et faux.

Faux tests, faux médicaments, faux vaccins, faux certificats 

Rien d’original[1] : Interpol avait prévenu ses 194 Etats membres de la prolifération de faux tests, faux médicaments, faux vaccins, faux certificats. Des emails imitant les autorités publiques et sanitaires ont été envoyés pour demander des inscriptions en ligne sur des sites pirates, des centaines de milliers imitant les sites officiels furent créés. Plus élaborées, les cyberattaques sur des hôpitaux et les laboratoires se sont multipliées pour obtenir des rançons aux Etats-Unis, en Belgique, en Irlande. Ces rackets s’appuient sur des bases logistiques, des complicités, des règles de répartition. 

Interpol a saisi 4 millions de produits pharmaceutiques dangereux et recensé 34.000 faux produits vendus sur 2000 sites spécialisés. Des goutes d’eau dans l’océan.  

Au Mexique, les Cartels se sont diversifiés. Ils ont produit de nouvelles drogues de synthèse pour compenser les difficultés d’approvisionnement de la drogue. D’autre part, ils ont investi dans les faux tests, vaccins, certificats, médicaments, vendus en ligne et dans la rue: Un faux certificat se vend 500 à 600 pesos (25$) plaza Santo Domingo à Mexico.

Les Gangs font respecter le couvre feu 

Au Venezuela, les faux vaccins pullulent. Au Salvador, les Maras ont fait respecter le couvre feu. Au Brésil aussi, dans la Cité de dieu, une favela de Rio, les gangs ont imposé couvre feu et distanciation sociale. Ils trouvent leur compte en se substituant aux gouvernements, en octroyant autorisations, exemptions, allocations, commandes, produits. Toujours au Salvador, une loi a vite empêché les enquêtes sur la corruption déclenchées par la gestion des fonds alloués à la lutte contre le coronavirus. Le gouvernement dort tranquille. 

En Afrique du sud, généreusement, les gangs ont donné des vivres aux familles pauvres. Au Japon, les Yakusas ont distribué masques et équipements. Tous soignent leur réputation, démontrent leur puissance, accroissent leur clientèle. 

D’un coté, le crime organisé se substitue aux Etats. De l’autre il s’appuie sur eux dans une complicité qui dessine un Narcoétat ou une Mafiacratie. Cartels et mafias co-gouvernent, maintiennent un sorte d’ordre, ou anime le désordre pour affaiblir les Etats fragiles et utiliser les frontières. Toute frontière est une occasion de plus-value pour le crime.

Le crime ne nait pas de la misère, il la crée. 

C’est une erreur de croire que le crime nait de la misère. Il existe aussi dans les pays riches, là où est l’argent ; en revanche, il crée la misère. Qui investit dans une terre sans loi ? La crise italienne doit beaucoup à l’expansion de la Ndrangheta au nord.

Au Mexique, les élections de juin ont fait la joie des Cartels: plus de 140 hommes et femmes politiques assassinés. C’est la logique d’un pays aux 230.000 morts et 89.000 disparus dans la « guerre contre la drogue », ou plutôt : « la lutte des places pour l’argent de la drogue ». Beaucoup d’élus sont liés aux Cartels. Deux fameux anciens ministres chargés de la lutte contre les Narcos, l’un de la sécurité[2], l’autre de la défense[3], ont été arrêtés aux Etats-Unis, considérés comme des agents des Cartels. 

Après tout, le malheureux Mexique ne serait qu’au troisième rang des économies mafieuses mondiales, après la Russie et la Chine, qui, là aussi, ferait la course en tête. Mais que sait-on des mafias chinoises et russes et de leurs liens dans l’appareil d’Etat?

Plus de 15.000 victimes de la traite par an en Europe 

Dans les Balkans[4], en Serbie, Monténégro, Albanie, les mafias locales ont noué des liens avec celles d’Amérique latine pour acheminer la drogue en Europe. Ils contrôlent le trafic d’arme, le trafic des migrants, la traite des êtres humains, (15.000 personnes par an au moins, dont la moitié sont des citoyens de l’UE selon la Commission Européenne,  dont 70% de femmes), non sans complicité avec les gouvernements locaux. A nos portes. La pandémie fragilise encore les victimes, selon un rapport du Conseil de l’Europe. 

L’exploitation sexuelle, notamment des enfants, a bondi pour fournir les sites spécialisés. En juin, Le gouvernement thaïlandais a enregistré un record des cas d’abus sexuel sur les enfants pour la production on line. Plus de 150.000 dossiers ont été ouvert et plus de 280 cas d’exploitation sexuelle d’enfants ont été dénoncés ce mois là. 

La pandémie a perturbé les chaines d’approvisionnement de la drogue. Peu importe : Le prix du kilo de cannabis a augmenté de 40 à 60%, celui de la cocaïne et de l’héroïne de 30%. En cas de crise, les petits disparaissent, les gros s’étendent, dans le crime aussi.

En Europe, le crime organisé représenterait seulement 1% du PIB, soit 140 milliards d’euros. Dans les Pays-Bas si tranquilles, l’assassinat du journaliste de Vries a révélé l’ampleur des connexions du crime organisé : les Pays-Bas sont la tête de pont des cartels, les drogues représenteraient une valeur de 19 milliards d’euros d’exportation.

La carte des conflits dans le monde est aussi celle des trafics du crime organisé

En Europe, le crime n’a pas encore la dimension politique qu’il a gagnée ailleurs. Et pourtant : Une carte suffit à comprendre qu’il n’y a pas loin des seigneurs de guerre aux barons du crime. En Afrique de l’ouest, au Sahel, le Djihad prolifère sur les trafics, comme en Somalie. Les Cartels s’installent dans le golfe de Guinée en lien avec les groupes terroristes. Au Liban, en Turquie, en Afghanistan, en Birmanie,  Maroc et Mauritanie, Colombie et au Venezuela, les circuits de la drogue, des armes, du pétrole de contrebande, du blanchiment dans les paradis fiscaux,  des investissements en bitcoins, sont animés par les mêmes spécialistes, affiliés aux mêmes puissances, qu’elles soient dans l’ombre ou les dorures.

A Haïti, le Président a été assassiné. Un attentat organisé dans un pays où les gangs sont rois. Au Honduras, une femme courageuse, Carolina Etchevaria, que j’avais connue députée de Gracias a Dios, pays des indiens Mosquitos, a été assassinée. Son mari avait été chef de la police. Son cercueil a été accompagné par des milliers de gens. C’est une chance d’avoir tant d’honneurs : La plupart finissent dans la boue et le silence. Parce que l’allié du crime organisé, c’est le silence.

Les Etats-Unis, publient chaque année une liste de persona non grata considérés comme corrompus et suspects de liens  avec les Narcos.  La liste ”Engel[5]” ne concerne pour l’instant que trois pays d’Amérique centrale et recense déjà 55 personnalités. Ce « name and shame » gêne les affaires et les contacts, interdit l’accès au territoire américain. Pas de sanctions contre les pays mais contre les personnes. Peut-être un exemple à étudier pour la France et l’Europe.

Un réseau diplomatique de 75 Attachés de Sécurité Intérieure 

Les mafias coopèrent plus vite que les gouvernements. Dans les ambassades, un réseau diplomatique de 75 attachés de sécurité intérieure (ASI) anime la coopération policière. En tout, 280 policiers et gendarmes, sur 250.000 en France : c’est moins qu’insuffisant. Même les cambriolages en France dépendent des gangs de Roumanie ou de Géorgie. D’autant que les ASI se concentrent sur les questions de terrorisme et d’immigration. Il est temps de renforcer ce réseau pour lutter contre des mafias en expansion avec la pandémie. Et puis observer, voire révéler la complicité des gouvernements.

Hommage à Carolina Echeverria 

Au Honduras, Carolina Echeverria -et bien d’autres- avait remercié la France pour avoir dénoncé l’emprise des Narcotraficants dans la société et l’Etat. C’est la France qui la remerciait. Les réseaux criminels s’implantaient déjà en Afrique et en Espagne. Le crime organisé est plus meurtrier que le covid, surtout quand les gouvernements et les sociétés sont complices. Le crime est un virus sans frontière aux variants multiples. Son antidote sont des héros, comme cette femme, Carolina. Pourtant on ne devrait pas avoir besoin de héros, on connait le vaccin : faire la lumière. 

Laurent Dominati

A. Ambassadeur de France

A. Député de Paris

Président de la société éditrice du site lesfrancais.press


[1] Pour plus d’information, voir le Rapport de l’ONUDC (United Nation Office on Drugs and Crime): The impact of COVID-19 on organized crime. https://www.unodc.org/unodc/en/organized-crime/tools-and-publications.html

[2] Genaro Garcia Luna, arrêté le 9 décembre 2019, à Dallas, au Texas

[3] Général Salvador Cienfuegos, arrêté en octobre 2020, à l’aéroport de Los Angeles, en Californie, mais extradé à la demande du gouvernement mexicain, qui l’a libéré.

[4] Cf les reportages du Monde sur le crime organisé ces dernières semaines

[5] Du nom de l’auteur de la loi, votée en 2020.

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