La Méditerranée n’est pas une île.

La Méditerranée n’est pas une île.

Le plan de relance européen s’échoue en Méditerranée. Faut-il croire que la mer est un mur ? Pourtant, voilà des milliards. Comme s’il en pleuvait. De l’hélicopter money disent les Américains. Une certitude : ces emprunts, cet argent distribué, ne peut exister que dans les pays riches.  L’Europe, donc, n’est pas en reste. Elle a dés l’an dernier, concocté un plan « d’urgence » de 750 milliards d’euros. Par rapport aux Américains cela semble petit, mais si l’on ajoute les dépenses de chaque pays, le volume atteint est respectable.

L’urgence, dit-on, commande. Même s’il a fallu un an, entre la décision et le moment où les premiers euros arrivent. Heureusement, on n’a pas attendu pour dépenser.

La France devrait mettre 60 ans à rembourser la dette covid. L’Allemagne sept ans. Embêtant pour l’équilibre européen. Mais si la France se muscle un peu, qui sait, on pourrait aller plus vite. D’autant que le plan d’urgence ne distribue pas les prêts contractés en commun selon la règle habituelle des dépenses, mais selon la gravité de la crise covid dans chaque pays. Ainsi l’Italie, l’Espagne et la France, la Grèce, le Portugal reçoivent plus qu’elles n’auraient obtenu selon les règles proportionnelles en vigueur. 

Où va l’argent ?

La vraie question que posent les prêts, c’est de savoir où on met l’argent. Acheter du chocolat  ou investir dans de nouvelles machines ? Et où ? En géopolitique, la réponse est facile. 

L’Allemagne et les autres pays européens ont compris que si l’Europe du sud, par sa faiblesse, divorçait de l’Europe du nord, alors il n’y aurait plus d’Europe du tout, plus de marché unique, plus de clients, des petits bouts ranconnés par la Chine ou l’Amérique.

L’Europe méditerranéenne s’essouffle, alors que celle du nord s’active. Il faut regarder l’insolence de l’Irlande : Quand les Etats-Unis proposent un taux d’imposition minimale sur les sociétés, le G7 approuve, et l’Irlande ose dire non ! Ce n’est pas la Grèce qui pourrait dire non. Quand elle l’a dit, deux fois, elle a coulé. Elle a donc fait comme si elle avait dit oui. Plus personne, en Grèce, ne songe à quitter le nid de l’euro. S’il n’est pas douillet, il y a un toit. 

Ce raisonnement qui a conduit les Européens du nord à offrir des garanties financières  à tous les pays européens, à accorder des prêts à ceux du sud, correspond à une politique nécessaire. 

Malheureusement, elle ne va pas au bout de sa logique. 

Europe du Nord et du Sud, même combat !

L’Europe du nord ne sera ni riche, ni sûre, ni paisible, sans l’Europe du sud. Et l’Europe des 27 ne le sera pas non plus si elle est bordée par des conflits et la pauvreté. 

Au sud, le Maghreb cumule mille drames possibles. Une crise dans l’un des trois pays d’Afrique du nord affecterait immédiatement l’Europe. A vrai dire, les crises sont là.

Elles ne peuvent qu’empirer : si le risque islamiste est le plus visible, il est le moins important. Il est connu et combattu. Il y a une forme de consensus sur la menace. 

Le risque migratoire, lui, est illustré par le retour des boat people et des morts. Il s’invite dans le chantage et les querelles diplomatiques. La crise entre l’Espagne et le Maroc le montre. Que le Maroc fasse un signe, les immigrés débordent les grilles de Ceuta. Que le gouvernement espagnol accueille un leader sahraoui, soutenu par l’Algérie, voici le détroit bloqué. Les conflits du Maghreb s’invitent en Europe. 

Une Europe absente au Sud de la Méditerranée

Recalé par l’Algérie, le Premier ministre français a effectué son premier voyage en Tunisie. Il est arrivé avec 100 millions d’euros sur les 350 promis par Emmanuel Macron à « ce pays frère ». C’est déjà ça. Il manque à la Tunisie, seul pays arabe qui a réussit à maintenir une constitution démocratique, entre 3 et 5 milliards pour surmonter la crise du Covid. Le Maroc a besoin d’autant. Que la France ne puisse les donner se comprend. Qu’elle n’arrive pas à entrainer l’Europe est un échec. 

Dans cette absence, des puissances se glissent. Russie, Chine, Turquie, sans parler de l’ami américain, s’installent. A défaut d’envoyer de l’argent, ils installent entreprises et travailleurs.

La France représentait 21% des exportations tunisiennes en 2009, 14% aujourd’hui. La part de la Chine a doublé : de 5% à 10%. Le Qatar y finance un plan de développement des infrastructures, au bénéfice d’entreprises turques, fraternité des Frères musulmans oblige. Est-ce une espérance de voir la Tunisie démocratique soutenue par le Qatar et la Turquie ?

Au Maroc, la Chine (10%) est juste derrière l’Espagne (15%) et la France (12%) pour les importations. En Algérie, elle est devant : 17% des importations, 12% pour la France. Il y a dix ans, c’était l’inverse. Il y a 40.000 Chinois en Algérie. Mariage des civilisations ou dumping social ?

Si l’Algérie est riche, elle s’est structurellement appauvrie. C’est un système économique artificiel qui repose sur la vente des hydrocarbures. Comme le prix de celles-ci a chuté, le budget de l’Etat a du mal à continuer à subventionner les produits. Les transferts sociaux représentent 25% du PIB. Sauf que le déficit budgétaire de l’Etat attendrait 13.5% du Pib en 2021. 

S’ajoute la crise de légitimité du pouvoir algérien, qui tente de contrer les aspirations démocratiques du Hirak en ranimant les conflits avec la France, avec le Maroc, et en agitant la menace islamiste. Sa stratégie la plus voyante est l’alliance avec la Russie, à laquelle elle achète des armes sophistiqués -l’Algérie est le premier budget militaire d’Afrique-. Pour quoi faire ? Maintenir la population dans l’obéissance avec des avions Sukhoï ? Entretenir les cadres de l’armée avec les commissions ? Un des recours habituel des régimes qui se voient sombrer est de déclencher une guerre pour souder le pays. Un conflit au Maghreb affecterait directement l’Europe, surtout avec des Russes, des Turcs et des Chinois dans les parages.

Des guerres, sans fin…  

Pas besoin de guerre nouvelle : deux sont déjà en cours. Celle de Lybie, celle du Sahel, qui n’est que la frontière sud des pays d’Afrique du nord. Deux guerres alimentées par les mêmes trafics : celui des hommes (otages et migrants), des armes, des drogues. Coran et ses circuits financiers en option, conflits ethniques en prime. Faut-il parier sur la stabilité apportée par la guerre et la pauvreté ou consacrer une part du Plan de sauvegarde européen aux pays du Maghreb ? 

Contribuer aux relances, dans les infrastructures, la formation, l’université, est un enjeu bien plus important que la situation au Moyen-Orient. Un enjeu qui n’est pas que militaire. Se pose-t-on simplement la question de l’énergie, de l’eau, de la Méditerranée elle même ? L’Europe, la France en particulier, ont plus d’intérêts au Maghreb qu’en Syrie ou au Sahel. 

Soit, le dialogue avec les gouvernements est difficile. Il faut parler avec tous, y compris les opposants, et le dire. Le comble, pour la France, est d’être dénoncé par le Hirak, ce mouvement de protestation contre le régime algérien, comme complice du pouvoir militaire, et d’être dénoncé par les militaires. 

A tous, il faut proposer une meilleure intégration régionale, entre eux, et avec l’Europe. Un rapport de l’OCDE recommande une intégration beaucoup plus poussée. En premier lieu, crise financière oblige, en développant les marchés financiers. Les besoins des trois pays du Maghreb sont clairs. L’Europe a les moyens, par ses droits de tirage du FMI, de faciliter les emprunts des pays au bord du précipice. Est-il nécessaire de dire que c’est son intérêt, y compris dans la sphère financière ? Quelle la place financière de la Méditerranée, qui représente 30% du commerce mondial ? 

L’OCDE poursuit : éliminer les obstacles entravant le développement commercial ;  augmenter les investissements pour développer des infrastructures de transport et d’énergie de haute qualité ; mettre en œuvre des politiques complémentaires en matière de recherche, d’enseignement supérieur et d’innovation. 

A ces recommandations de l’OCDE, on doit ajouter une politique commune en matière de sécurité. Cela commence par la lutte contre les réseaux terroristes, et les réseaux criminels, qui englobent les réseaux de l’immigration, ceux du trafic humain. Etrange cette manie de condamner la traite européenne tous les quarts d’heure et ne pas combattre celle d’aujourd’hui.

Les pays du Maghreb seront bientôt, sont déjà, des pays d’immigration venant des pays d’Afrique. A la frontière algérienne, l’armée a déjà usé de la force pour repousser des migrants. Des principes communs, sur la mobilité, les visas, les modes de gestion, les standards juridiques peuvent être élaborés et partagés. Comme cela prendra du temps, il est urgent de commencer tout de suite. 

L’Education, la grande oubliée ?

Enfin, et peut-être est-ce là le plus important, l’éducation et la culture sont les investissements finalement les moins coûteux pour la sécurité, la défense, et le commerce. Il sera difficile à un algérien de penser en chinois.

Bien des gouvernements, ou d’organisations internationales (comme vient de le faire le Premier ministre Jean Castex en Tunisie, à croire que la France est exemplaire en matière de gestion) « conditionne » l’aide  à des « réformes ».  Mieux vaudrait la lier à l’ouverture d’écoles, de centres de formation et d’universités. Penser l’Europe sans penser à la Méditerranée est un aveuglement géographique. Aujourd’hui, penser un plan de relance sans regarder les pays du Maghreb est une faute politique, qui risque de coûter cher. La Méditerranée n’est pas une île mystérieuse, c’est un flux.

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